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EntretienCulture

Corinne Morel Darleux : « S’émerveiller du monde n’est pas une marque de faiblesse »

Corinne Morel-Darleux, autrice de « Alors nous irons trouver la beauté ailleurs » en novembre 2023.

Alternative, résistance et imaginaire : voilà les leviers chers à l’essayiste Corinne Morel-Darleux pour sortir du marasme. « Naviguer entre inquiétude et émerveillement permet de rester en mouvement » dit-elle dans cet entretien.

Corinne Morel Darleux a été longtemps conseillère régionale et est désormais, écrit-elle, « autrice, tendance romantique révolutionnaire ». On lui doit Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, et elle a publié récemment Alors nous irons trouver la beauté ailleurs, toujours aux éditions Libertalia.

Écoutez ce grand entretien directement ci-dessous ou sur une plateforme d’écoute de votre choix.



Reporterre — La gauche et les écologistes sont très divisés, tandis que le front conservateur développe une vision d’extension sans limites de la numérisation, de l’artificialisation du monde, de l’intelligence artificielle. Comment réagir ?

Corinne Morel Darleux — On a eu des mobilisations incroyables : plus de deux millions de signatures pour l’Affaire du siècle, le mouvement contre la réforme des retraites, les Gilets jaunes, les mouvements contre les violences policières dans les quartiers populaires... Et tout se heurte à des pouvoirs publics qui se laissent de moins en moins percuter par ces rapports de force. Cela nous oblige à nous poser des questions stratégiques.

Comment expliquer la radicalisation des dominants qui poursuivent leur transformation du monde au moyen d’une répression de plus en plus forte, et affirment des valeurs d’extrême droite, de renfermement, de xénophobie ?

Il y a deux facteurs de cette radicalisation. Le premier est le passage à un stade néolibéral des États, qui ne se vivent plus comme les garants de la solidarité nationale mais comme des accompagnateurs de la croissance économique chargés d’apporter de la régulation qui bénéficie à des intérêts privés. C’est flagrant en France quand on regarde l’hôpital ou l’éducation, les deux choses qui m’inquiètent le plus en termes de délabrement des services publics. Le deuxième facteur est qu’il y a des effets cliquet dans la dégradation de la démocratie. À chaque pas — vidéosurveillance, traçabilité numérique, législation antiterroriste, QR code — on franchit un cap et on ne revient jamais en arrière. Sur la question des nationalismes, c’est la même chose. D’où l’importance des mouvements de résistance.



Il y a encore une dizaine d’années, le mouvement écolo pensait que si on arrivait à convaincre tout le monde, la société comprendrait le drame en cours et l’État soucieux de l’intérêt général changerait. On sait maintenant que ça n’est pas le cas. Pourquoi on n’y arrive pas ?

Longtemps, on a été nombreuses et nombreux à penser qu’il y avait un déficit d’information sur ces questions. Aujourd’hui, grâce à des médias indépendants comme Reporterre, les questions du climat et de la biodiversité sont arrivées dans les journaux mainstream. Mais avoir l’information ne suffit pas à percuter la société et à la faire changer de trajectoire. D’abord en raison de l’action des pouvoirs publics contre le climat et la biodiversité, liée notamment à l’influence d’intérêts économiques.

Il y a aussi l’atomisation du corps social et le fait qu’on vit tous dans une société capitaliste, avec des grandes métropoles et des zones rurales dans lesquelles on ne vit pas de la même manière. On n’y a pas les mêmes possibilités de mobilité par exemple. Dans ce cadre, interpeller les individus en leur disant qu’il faut qu’ils prennent moins leur voiture ne marche pas. Tant qu’on n’a pas de leviers collectifs, on accule des individus à une culpabilisation parce qu’on leur dit ce qu’il faudrait faire sans leur donner la possibilité de changer de comportement.

«  Toute la question est vraiment là : comment s’auto-organiser pour créer et actionner ces leviers que les politiques publiques devraient nous donner mais ne nous donnent pas  ?  » © Mathieu Génon / Reporterre

Plein de personnes n’ont pas les moyens d’isoler leur logement ou de remplacer leur voiture. Toute la question aujourd’hui est vraiment là : comment s’auto-organiser pour créer et actionner ces leviers que les politiques publiques devraient nous donner mais ne nous donnent pas ?


La stratégie serait de tout miser sur la création d’alternatives et le développement d’autonomie ?

Pour opérer une transformation en profondeur dans une société, on a besoin d’actionner simultanément trois leviers. Le levier des alternatives : tout ce qui préfigure la société dans laquelle on voudrait vivre demain. Il y a évidemment le levier des résistances, pour se mettre en travers des forces de destruction. Le troisième levier est celui de la bataille culturelle qui accompagne les changements de mentalités, le fait que nos esprits fassent un pas de côté et changent de rapport au monde. On a besoin d’actionner ces trois leviers de manière simultanée. Nos réflexions stratégiques doivent s’articuler sur cette base.


Alternative, résistance, bataille culturelle. On ne parle plus du rapport à l’État ou au pouvoir ?

Il ne disparaît pas puisque l’État pourrait avoir un rôle à jouer dans ces trois leviers, alors qu’aujourd’hui, il le joue au profit du camp d’en face. J’ai longtemps cru au jeu de la conquête démocratique, j’ai consacré dix grosses années de ma vie aux batailles électorales et institutionnelles. Il me semble désormais que notre temps et notre énergie sont mieux utilisés sur l’auto-organisation qui permet d’avoir un impact immédiat.


Tu travailles comme écrivaine sur le troisième levier, celui de la bataille culturelle. En quoi aller chercher la beauté peut-il nous aider dans le moment de désarroi que l’on vit ?

S’émerveiller du monde tout en s’en inquiétant, aller chercher de la beauté, rester attaché à la poésie, faire preuve d’empathie n’est pas une marque de faiblesse ou de désintérêt à l’égard du fracas du monde, mais peut venir alimenter nos luttes et nous permettre d’y durer. La succession des aléas climatiques extrêmes, les souffrances humaines, la folie guerrière des hommes… Être terrifié me semble une réaction plutôt saine. Mais j’avais envie de réhabiliter la joie, la gentillesse et montrer qu’on pouvait rester révolutionnaire, participer à des actions de résistance très intenses, sans pour autant abandonner cette part de nous-mêmes qui fait aussi notre humanité.

« S’émerveiller du monde n’est pas une marque de faiblesse »


Tu écris plusieurs fois les mots terrier, abri, sauvagière…

On a besoin de refuges. Moi j’ai besoin de moments où je suis seule, où je me recentre. On est dans des sociétés où la solitude choisie devient un luxe. On met beaucoup en avant le collectif, mais il faut pas oublier de mettre aussi en avant pour chaque individu le droit à la solitude. Il est important d’avoir ces va-et-vient entre les moments collectifs et individuels, entre les moments d’action et les moments de réflexion, ou… de moments dans le rien. Le rien est un luxe dont on a cruellement besoin.


Le rien ?

Ce terme est synonyme de calme, de possibilité de se reconnecter avec son inconscient, de se poser la question de savoir si on est au bon endroit au bon moment, si on est heureux, si on a fait les bons choix. Et, si ce n’est pas le cas, de faire un pas de côté et de se remettre sur de meilleurs rails.

Le rien nous conduit au rêve. En quoi est-il important ?

Le rêve comme activité cérébrale nocturne est une activité dont on est de plus en plus coupé. La qualité et la durée du sommeil ont dégringolé. C’est lié aussi aux conditions de travail, aux vies stressantes, aux sollicitations permanentes, aux écrans. Pour se reconnecter avec la capacité de rêver, il y a la qualité du sommeil, sur laquelle on n’a pas beaucoup la main. Il y a aussi la capacité à avoir du rien, de l’ennui ou de l’otium, comme disaient les anciens, c’est-à-dire ces périodes de temps, même éveillés, où on n’a pas d’activité particulière.

Et puis il y a la littérature, qui nous emmène dans d’autres univers et décadre nos perspectives. C’est la fonction la plus importante de la littérature : changer un peu notre rapport au monde. L’information est nécessaire, mais non suffisante. On a aussi besoin de bouleverser les affects, les perceptions, et pour cela, tout ce qui vient nourrir notre imaginaire est important. Le fonctionnement de notre cerveau, ce qui constitue notre réalité, est un enchevêtrement très complexe, où se mêlent des choses issues de l’observation directe et des souvenirs réels ou reconstitués, des rêves, des lectures, des bribes d’imaginaire.

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Si nous sommes nourris seulement de ce que nous sert la culture dominante, une vision du futur faite de drones, de taxis volants, de compétition guerrière, notre rapport au monde va en être imprégné. Si on vient le nourrir de morceaux d’utopie, d’empathie, de coopération, d’entraide, d’auto-organisation et de solidarité, il sera différent.

Un imaginaire catastrophiste avait été lancé par les écologistes et par la science-fiction dans les années 1970. Il devient la réalité et la culture des dominants s’en saisit. Un ministère nous dit qu’il va falloir s’adapter à un monde à 4 °C. Les dominants donnent une nouvelle tournure à cet imaginaire, soit par le technocapitalisme à la Elon Musk, soit pour banaliser un univers à la Mad Max. Que faire devant cette récupération de l’alerte écologique ?

Ce plan d’adaptation à 4 °C du gouvernement m’a sidérée. Avoir un gouvernement qui refuse des mesures simples comme de baisser la vitesse sur autoroute de 130 à 110 kilomètres par heure, et qui nous propose de nous adapter, c’est complètement fou. Un monde à 4 °C [une hausse de la température moyenne mondiale par rapport à l’ère pré-industrielle], c’est apocalyptique.

«  Si nous sommes nourris seulement de ce que nous sert la culture dominante, une vision du futur faite de drones, de taxis volants, de compétition guerrière, notre rapport au monde va en être imprégné.  » © Mathieu Génon / Reporterre

Il me semble que la seule chose qui soit profondément irrécupérable par ces forces est la décroissance. Et prôner un mode de vie beaucoup plus sobre, beaucoup plus simple en biens matériels, redéfinir la notion même de réussite en la décorrélant de l’accumulation matérielle, prôner la désescalade numérique et technologique. Voilà les choses que ces pouvoirs ne pourront jamais récupérer.

Dans « Alors nous devons trouver la beauté ailleurs », tu écris : « Les pays du Sud et les plus déshérités, qui sont les premiers à souffrir aujourd’hui, pourraient bien s’avérer paradoxalement les plus expérimentés et les plus alertes quand des pans entiers de notre monde moderne viendront à s’effondrer ». Seraient-ils notre modèle ?

Non, on ne peut pas baser un projet politique sur des situations de précarité subie. En revanche, nombreuses sont les zones du monde expérimentant déjà des situations de dérèglement climatique plus avancées que ce qu’on connaît en France. Cela doit nous inviter à réfléchir à quoi ressemblerait une vie sans État, sans eau et sans électricité. Je ne dis pas que c’est désirable, mais c’est ce qui nous pend au nez. Y réfléchir pour que ça puisse être vécu de manière décente par le plus grand nombre possible ne me paraît pas délirant. Comment apprendre des situations de précarité subie et les transformer demain en situation de frugalité qui ne soit pas catastrophique ?

La bataille culturelle, c’est de réécrire l’histoire du futur ?

C’est une très belle formulation.



Dans ton livre, tu cites une expression de Donna Haraway : « habiter le trouble ». Comment habites-tu le trouble ?

J’habite le trouble en l’écrivant. Pour apprendre à naviguer avec de l’incertitude, de l’irrésolu, à cheminer en acceptant de lâcher prise, de tâtonner, d’être désarçonné, sans que ça empêche de continuer à avancer. Et puis, une autre manière d’habiter le trouble est le va-et-vient dont on parlait, se lancer à corps perdu dans la lutte collective tout en se ménageant des moments de refuge. Le fait de naviguer entre inquiétude et émerveillement permet de rester en mouvement, envers et contre tout, et de rester debout, vivant et digne.

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