Coronavirus : le jour où les animaux se révoltèrent contre les humains…

Durée de lecture : 6 minutes

25 mars 2020 / Dimitri de Boissieu

C’est l’histoire d’une réunion de crise, celle d’un pachyderme, d’un charançon, d’un lézard des papayes et de bien d’autres animaux : et s’ils trouvaient une solution pour stopper l’extermination de masse qu’ils subissent ? L’auteur de ce conte vous invite à leur table. Sans rien vous gâcher, sachez que la chauve-souris et le pangolin finissent présidents de l’ONU.

Dimitri de Boissieu est écologue de formation et éducateur à la nature et à l’environnement. Il est l’auteur de Bolivie, l’illusion écologiste, aux éditions écosociété, 2019.

Dimitri de Boissieu

Dans un lieu tenu secret, perdu au fin fond d’une forêt asiatique, se tint à la fin de l’année 2019 une réunion importante, qui changea la face du monde.

L’éléphant, roi des animaux, avait convoqué toute sa communauté et ses plus grands conseillers pour discuter d’un sujet grave. Les animaux étaient arrivés par centaines des cinq continents, de l’Arctique et des océans, transportés par d’agiles goélands.

L’imposant pachyderme introduisit la réunion de crise :

Chers amis, je vous ai convoqué pour que nous abordions ensemble un sujet dont nous avons malheureusement pourtant déjà maintes fois débattu. Nous savons tous que l’humain est inconséquent. Les incendies qui ont récemment ravagé le Brésil, la Bolivie et l’Australie ont décimé nombre d’entre nous. C’est pour moi la goutte d’eau qui fait déborder le vase et qui m’a incité à vous réunir ici aujourd’hui.
Il est grand temps de se défendre. Il est urgent de stopper l’extermination de masse dont nous sommes victimes et le réchauffement de notre Terre, qui, vous le savez, nous menace tous et toutes également. Je compte sur chacun et chacune d’entre vous pour faire preuve d’une grande inventivité, qui nous permettra de bâtir collectivement une solution rapide et sans risque d’échec. »

Un brouhaha se fit entendre. Il y avait, comme à chaque fois que les animaux abordaient ce sujet, les plus radicaux, qui souhaitaient exterminer l’humain purement et simplement, et ceux, plus conciliants, qui pensaient pouvoir raisonner l’espèce hégémonique.

Le lézard des papayes prit la parole en premier :

C’est toujours la même chose ! On parle, on parle, mais on ne fait rien. L’humain n’entend rien et ne comprend rien ! Il s’agite sans cesse et ne peut s’arrêter de détruire. Rappelez-vous de la centrale nucléaire que nous avions décidé de faire exploser au Japon il y a quelques années. Cela n’a rien donné ! L’humain répand encore et toujours l’énergie nucléaire partout sur la planète. Il nous faut trouver une solution bien plus radicale qui inflige une bonne leçon à cette espèce. Si nous ne réagissons pas fermement, nous ne serons bientôt plus là pour en débattre. »

La tortue luth, le charançon, le singe-araignée et le streptocoque doré développèrent alors chacun leur tour un argumentaire détaillé. Il s’agissait de miser sur la prise de conscience des jeunes humains, qui se mobilisent de plus en plus pour le climat, sur le foisonnement des initiatives locales de transition et sur la prise en compte croissante de l’écologie par les partis politiques.

L’éléphant, roi des animaux, avait convoqué toute sa communauté.

La laitue, qui avait également fait le déplacement, réagit à son tour avec véhémence :

Foutaise ! Ces gens sont gouvernés par de dangereux idiots comme Trump, Poutine et Bolsonaro ou par de beaux parleurs comme Macron. Même notre ami bolivien Evo Morales jacte beaucoup, mais ne fait rien.

Peu visible dans l’assemblée mais pourtant bien là, le coronavirus toussota pour signifier qu’il désirait prendre la parole. L’éléphant la lui donna :

— « Vous savez, chers amis, que je suis capable de bien des prouesses… »
L’iguane : — « Petit mais costaud ? »
Le corona : — « C’est ça. »
Le chironome : — « Vas-y, raconte. »
Le corona : — « Je suis capable, en assez peu de temps, de rendre malade quelques millions d’êtres humains sur la planète. »
La moule d’eau douce : — « Avec une petite grippe de rien du tout ? »
Le corona : — « Certes, mais une petite grippe très contagieuse, et parfois mortelle. Une vision politique humaine plus respectueuse de la nature, portée par les plus jeunes, pourra alors émerger et déferler sur le monde. »

On sentit un certain calme se répandre dans l’assemblée forestière. L’éléphant demanda au coronavirus de poursuivre. Celui-ci expliqua qu’il avait besoin de complices. La chauve-souris et le pangolin se portèrent volontaires.

Il s’agit de miser sur la prise de conscience des jeunes humains, estime le charençon.

Après plusieurs prises de paroles complémentaires et un vote, l’éléphant conclut :

Cette stratégie, radicale mais laissant néanmoins une chance à l’humain, est validée. La chauve-souris et le pangolin se rendront dès demain matin sur le marché le plus proche, afin d’y répandre le coronavirus. »

C’est ce qu’ils firent.

En quelques semaines, l’épidémie gagna toute la Chine, puis l’Europe et tous les autres continents. Les humains malades se comptèrent par dizaines de milliers. Pour éviter la propagation de la pandémie, on ferma les écoles, les magasins et les frontières. On demanda à chacun de rester chez soi. L’économie ralentit drastiquement, les déplacements superflus furent interdits. Il y eut bien quelques mouvements de panique, des pillages de supermarchés, mais les armées contrôlèrent la situation. Quelques anarchistes tentèrent aussi de résister mais leur démarche était insignifiante. La population humaine, apeurée par la menace, se soumettait docilement aux consignes de ses dirigeants.

Faisant cela, elles eurent plus de temps disponible car elles ne travaillaient plus ou presque plus. Dans les villes, les gens se mirent à lire davantage, à écrire, à dessiner, à jouer de la musique avec leurs proches. Dans les campagnes, nombreux étaient celles et ceux qui prenaient l’habitude de partir quotidiennement se promener dans la nature, aux abords de leurs villages. La baisse drastique des déplacements motorisés fit chuter la pollution atmosphérique.

La pandémie se calmait chaque été mais revenait chaque hiver avec plus d’intensité. Elle fit de très nombreuses victimes.

Après chaque période de confinement forcé, les humains se mettaient à consommer et circuler frénétiquement, comme pour rattraper le temps perdu. Les courbes de pollution remontaient en flèche et les plans de relance économique ré-amplifiaient la croissance. Mais peu à peu, de plus en plus d’humains prirent goût à une vie plus simple, moins stressée, dans laquelle on avait droit à l’air pur et le temps de regarder les étoiles. Anticipant chaque période de confinement et de pénuries, les communautés humaines commençèrent à s’organiser localement de manière solidaire : éduquer les enfants, se soigner avec les plantes sauvages, cultiver des tomates et élever des volailles.

Le vrai basculement eut lieu lors du quatrième hiver. Un pic extrêmement sévère de la pandémie obligea à la fermeture de toutes les entreprises dans la plupart des pays du monde. Le réseau Internet s’arrêta. Les ventes par correspondance également.

Les sociétés humaines étaient alors assez organisées, autonomes et conscientes pour absorber le choc, qui devint une opportunité.

Au 23e jour du printemps 2023, l’ONU organisa une assemblée générale extraordinaire. Elle décréta le droit à la vie comme principe maître de toute action sur Terre et élit comme coprésidents... la chauve-souris et le pangolin.



Lire aussi : Le confinement, un répit pour les animaux sauvages

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

Dessin :
Pixel Vengeur

Photo :
. chauve-souris. Pixabay
. charançon. Pixabay
. Elephant. Pauline Guilmot / Flickr

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