Le confinement, un répit pour les animaux sauvages

Durée de lecture : 10 minutes

24 mars 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Des rues vides, des villes silencieuses, un air et des eaux moins pollués... L’épidémie de Covid-19 offre un répit bienvenu à la faune et à la flore sauvages, et l’état de la biodiversité s’améliore. « Mais que se passera-t-il quand, dans quelques semaines, les humains reviendront à nouveau ? » s’interroge un naturaliste.

Des oiseaux chantant à gorge déployée, des dauphins qui s’aventurent dans le port sarde de Cagliari, les eaux de Venise devenues limpides… Et si l’épidémie de Covid-19 offrait un répit bienvenu à la faune et à la flore sauvages ? Parmi les effets immédiats du virus, la Chine a décidé, le 24 février, d’interdire « complètement » le commerce et la consommation d’animaux sauvages, une pratique soupçonnée d’être à l’origine de la propagation du coronavirus. Une bonne nouvelle pour le pangolin, et toutes ces espèces – souvent menacées – braconnées et vendues sur les marchés chinois. Au-delà, « le ralentissement des activités humaines a a minima deux conséquences bénéfiques, dit Hélène Soubelet, directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité. La baisse des pollutions et la diminution de la présence humaine dans les écosystèmes vont certainement améliorer l’état de la biodiversité, du moins ponctuellement. »

La Chine a interdit « complètement » le commerce et la consommation d’animaux sauvages, comme le pangolin.

Les moments de calme déstressent les animaux

Qui dit usines à l’arrêt et transports au ralenti dit en effet moins de gaz à effet de serre, mais également moins de pollution atmosphérique… et sonore. « Les avions, les voitures, les scooters ne circulent presque plus, et les paysages sonores s’en trouvent changés, surtout en ville », constate Jérôme Sueur, éco-acousticien au Muséum national d’Histoire naturelle. Le chercheur traite des questions écologiques, notamment de suivi de la biodiversité, par l’acoustique, en écoutant la nature. « Le bruit d’origine humaine perturbe les animaux, en étant un facteur de stress, notamment pour ceux qui communiquent avec le son », précise-il. Ainsi, pour les mammifères marins, les oiseaux, mais également les amphibiens ou certains insectes, « un bruit d’origine humaine peut perturber la circulation d’information, dit le chercheur. Il cite l’exemple des volatiles : « Si un individu chante pour signifier “je suis prêt à me reproduire” mais que l’information est couverte par le bruit d’un avion, la probabilité d’avoir des jeunes sera plus faible. » Certains trouvent des solutions – chanter plus fort, plus aigu, répéter les messages – au prix d’une dépense d’énergie supplémentaire, avec des effets potentiels sur les poussins, plus petits, plus fragiles.


À l’inverse, les moments de calme déstressent les animaux : une étude publiée en 2018 montrait que la réduction du bruit marin dans l’océan Atlantique Nord (Canada) au moment des attentats du 11 septembre 2001 avait induit une baisse du stress de la baleine franche mesurée par le taux de glucocorticoïdes dans les fèces.

En ville, l’affluence amoindrie vient s’ajouter à la tranquillité auditive. Également chercheur au Muséum national d’Histoire naturelle, spécialiste des enjeux de biodiversité face aux changements globaux, Romain Julliard a analysé, avec des doctorants, un « effet week-end » dans les parcs urbains. « En semaine, on y détecte principalement des moineaux, pigeons et corneilles, qui accaparent une grande partie de l’espace et de la nourriture disponible, mais ils se dispersent dans d’autres lieux de la ville le weekend, quand les activités humaines leur laissent de la place, détaille-t-il. En fin de semaine, on détecte ainsi bien plus les oiseaux des parcs que sont les rouges-gorges, les fauvettes ou les mésanges. » Autrement dit : quand les pigeons ne sont plus là, les mésanges dansent. Avec le confinement, le chercheur table sur une abondance plus forte des espèces des parcs – « les oiseaux adaptent très vite leur comportement » – même s’il faudra attendre juin, la fin d’un cycle de reproduction, pour constater des effets sur les populations.

« Des dizaines de milliers de crapauds et grenouilles sont écrasées chaque année. Moins de voitures signifie moins de collisions »

Sur les routes, la diminution drastique de la circulation devrait largement profiter aux amphibiens, se réjouit Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) : « Des dizaines de milliers de crapauds et grenouilles sont écrasées chaque année, surtout en période de reproduction en février et mars, donc moins de voitures signifie moins de collisions, espère-t-il. Idem pour les hérissons, dont 1,8 million meurent tous les ans sous nos voitures. » Les conducteurs et promeneurs se font plus rares, mais également les chasseurs. « Dans un premier temps, la Fédération nationale des chasseurs (FNC) semblait avoir obtenu du ministère des possibles dérogations en cas d’“enjeu sanitaire”, par exemple contre les sangliers ou les corbeaux », dénonce Madline Reynaud, de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas). À la suite du coup de gueule de l’Aspas, qualifiée « d’abrutis de l’écologie punitive, de l’antispécisme et des pseudo-naturalistes » par le président de la FNC Willy Schraen dans un post Facebook, la chasse a finalement été totalement interdite, ainsi que le piégeage, le gardiennage et l’agrainage du gibier.

Certaines espèces, devenues dépendantes des humains, se trouvent fort dépourvues, comme les singes.

Revers de la médaille, certaines espèces, devenues dépendantes des humains, se trouvent fort dépourvues. C’est le cas notamment des singes qui, dans la ville de Lopburi, en Thaïlande, se sont battus dans les rues la semaine dernière. Ce comportement inhabituel pourrait être lié au fait qu’ils reçoivent moins de nourriture de la part des touristes, absents à cause de la pandémie de Covid-19. En Europe, pigeons, rats, écureuils ou corneilles, qui se nourrissent des restes alimentaires humains, pourraient être affectés. Autre effet pervers, les programmes de conservation sont au point mort, s’inquiète Allain Bougrain-Dubourg : « On devait relâcher dans le sud de la France des jeunes gypaètes qui se sont reproduits en Espagne et on devait confier aux Espagnols des poussins d’aigles de Bonelli nés en Vendée, cite-t-il. Sans ces échanges, ces programmes tombent à l’eau, alors qu’on est dans l’urgence. »

Dernière interrogation, et non des moindres, soulevée par Pierre Rigaux, naturaliste : « À court terme, le fait qu’il y ait moins d’humains paraît positif – les animaux consacrent moins de temps à être vigilants et donc plus de temps à se nourrir, à se reproduire, résume-t-il. Mais que se passera-t-il quand, dans quelques semaines, les humains reviendront à nouveau ? » Il craint notamment le dérangement maximum des oiseaux, « qui se seront installés pour nidifier et couver leurs œufs là où aujourd’hui il n’y a personne, non loin d’un banc public pour le moment inutilisé, en haut d’une falaise d’escalade qui n’est plus fréquentée actuellement ». « Une fois qu’ils couvent, s’ils ont dérangés, ça peut faire rater la nidification, dit-il encore. Ils risquent d’être paumés et ils ne pourront pas aller ailleurs parce que d’autres animaux s’y seront installés. »

Le répit sera ponctuel et les effets à long terme tout à fait relatifs

Tous nos interlocuteurs s’accordent à le dire : « Le répit sera ponctuel, affirme Madline Reynaud. La nature va mieux parce qu’on s’arrête, mais quand l’activité reprendra, les nuisances reviendront. » Romain Julliard craint même « un retour de bâton » : « Avec le confinement, les gens s’aperçoivent des efforts à consentir pour baisser drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et les pollutions. Il se peut qu’ils préfèrent foncer dans le mur plutôt que remettre en cause leurs modes de vie de manière aussi importante. » Pour la biodiversité, les effets à long terme pourraient donc être tout à fait relatifs, d’autant plus que « la cause majeure de déclin, c’est le changement d’usage des sols, autrement dit le fait de déforester pour faire de l’élevage ou des cultures intensives, souvent avec des produits chimiques », dit Hélène Soubelet. Sur cet aspect pourtant essentiel, cette crise sanitaire ne devrait pas fondamentalement changer la donne.

Sauf si… « Les gens vont peut-être se rendre compte dans leur propre chair que ce genre de crise peut se produire et se reproduire, tant qu’on continuera à bouleverser les équilibres et à prélever dans les écosystèmes », dit la directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité. Pour rappel, le coronavirus aurait été transmis aux humains à travers le pangolin et par une espèce de chauve-souris, dont les habitats sont peu à peu détruits par la déforestation. Du fait de la destruction des écosystèmes, « des animaux sauvages se retrouvent de plus en plus sur des territoires restreints, en contact plus souvent que prévu avec les humains et leurs animaux domestiques, résume Serge Morand, écologue spécialiste des liens entre biodiversité et épidémies. « Des contacts improbables se créent entre les humains, leurs animaux domestiques et des bactéries ou virus qui vivent avec la faune sauvage, avec des possibilités de passage accrues vers l’animal domestique et l’humain. » Reporterre reviendra dans les prochains jours sur les leçons écologiques à tirer de l’épidémie. « L’épidémie ne révèle rien, mais elle nous met dans une posture où l’on ne peut plus faire comme si on ne savait pas », conclut Vinciane Despret, anthropologue et autrice de Habiter en oiseaux (Actes Sud, 2019).

Confinés, nous prenons conscience de notre vulnérabilité collective, disait la philosophe Sandra Laugier. Nous prenons également conscience de ce la nature nous apporte, d’après Vinciane Despret : « Comme les contacts sociaux sont amputés de présence réelle, les gens réalisent qu’il y a d’autres présences, d’autres habitants que les êtres humains dans le monde dans lequel on vit, note-t-elle. Je reçois de nombreux témoignages de gens qui écoutent les oiseaux. La solitude et le confinement suscitent une certaine attention aux formes de vie autour de nous, à d’autres manières de vivre possible, et ce n’est pas inintéressant. »


PENDANT LE CONFINEMENT, OBSERVEZ LA BIODIVERSITÉ !

- Sur son compte Twitter, l’ornithologue et naturaliste Maxime Zucca propose de découvrir, depuis chez soi, les oiseaux urbains.
- La Ligue pour la protection des oiseaux et l’Observatoire des oiseaux des jardins proposent à tout un chacun de participer au grand comptage national des oiseaux des jardins.
- Vigie nature, le programme de sciences participatives piloté par le Muséum national d’Histoire naturelle, relance l’ « opération papillons » d’observation de ces insectes, mais également le projet Spipoll de comptage des insectes pollinisateurs.
- Le réseau des botanistes francophones Tela Botanica propose des activités pour « la pratique et la découverte de la botanique, même à distance » : Mooc d’initiation à la botanique, série de reportage de « botanique à la maison ».
- Il est possible de suivre la nouvelle saison des deux balbuzards pêcheurs les plus connus de France (Reda et Sylva) à travers la Balbucam. Depuis 2016, leur aire de nidification, dans le Loiret, a été équipée d’une caméra électronique qui filme en continu la vie de ces rapaces migrateurs. Autre curiosité, la webcam installée par la LPO qui filme en direct l’aire d’un couple de faucons pèlerins à Châteauneuf (Côte-d’Or), et qui a déjà pondu un œuf le 24 février dernier !





Lire aussi : Coronavirus : « Ne stigmatisons pas les chauves-souris »

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : des moineaux. Iain Farrell / Flickr
. Pangolin. Smithsonian’s National Zoo / Flickr
. Un singe sur une poubelle, au Cambodge. Adam / Flickr

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