Coronavirus : « Ne stigmatisons pas les chauves-souris »

Durée de lecture : 7 minutes

21 février 2020 / Garance Diaconu (Reporterre)



« Réservoirs à virus », « bombes »... Les chauves-souris sont accusées de tous les maux. Et notamment d’être à l’origine de l’épidémie du coronavirus. Elles ont pourtant un rôle écologique fondamental selon Jean-François Silvain, président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, qui entend bien les dédiaboliser.

Accusées d’être à l’origine de la transmission du coronavirus — responsable de plus de 2.000 morts en Chine continentale depuis janvier — les chauves-souris pâtissent d’une mauvaise réputation. Le virus Ebola, celui de la rage, les paramyxovirus (rougeole, infections respiratoires et oreillons), peuvent être retrouvés au sein de ces animaux. Cette prédisposition à porter des maladies leur vaut le doux sobriquet de « réservoir à virus ». Pourtant, comme toutes les espèces, leur rôle dans notre écosystème est fondamental.

Jean-François Silvain, président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, s’est fait l’avocat du diable.

Jean-François Silvain. © Geoffroy Lasne



Reporterre — Vous êtes spécialisé sur les insectes tropicaux à l’origine. Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur les chauves-souris ?

Jean-François Silvain — En tant que chercheur à l’Institut de recherche pour le développement, il m’est déjà arrivé de réagir à un communiqué de presse qui stigmatisait les chauves-souris comme « réservoirs à virus ». Scientifiquement, ce sont bien des porteuses de virus mais j’avais invité ma collègue à faire attention à ne pas laisser entendre que des animaux puissent, par nature, être considérés par le public comme dangereux. D’autant plus qu’elles sont déjà historiquement perçues comme des animaux inquiétants. Quand le coronavirus est apparu en Chine, des articles laissant penser que ces animaux seraient potentiellement dangereux ont à nouveau été publiés, alors j’ai repris la littérature scientifique pour essayer de les dédiaboliser.

Une colonie de chauves-souris.



Le vocabulaire utilisé, lorsqu’on parle de cette espèce, est effectivement plutôt péjoratif.

Tout à fait, on a tendance à dire que ces chauves-souris sont des « bombes », qu’elles présentent un « danger », « des risques majeurs », etc. On peut très vite stigmatiser un groupe taxinomique, les chauves-souris aujourd’hui, à cause de ses interactions avec les humains. Mais on ne peut pas dire du jour au lendemain qu’il faut fermer les grottes. Je connais des gens qui balancent de l’insecticide dès qu’ils trouvent des chauves-souris derrière leurs volets. C’est quand même un problème de connaissances. Ceci dit, le fait qu’on soit averti que les chauves-souris sont porteuses de virus peut aider à ce qu’on n’aille pas les embêter.



Pourquoi accuse-t-on les chauves-souris chinoises d’être le foyer du coronavirus ?

Dans ce genre de cas, des séquences du virus sont réalisées puis comparées pour voir de quel virus animal il est proche. Ce qui a été montré est la grande proximité entre le virus retrouvé chez l’humain et celui porté par des chauves-souris. À partir du moment où il y a une socialité importante — les chauves-souris vivent généralement en colonies —, un pathogène peut plus facilement se transmettre d’un individu à un autre. En plus, elles vont exploiter des gites, des grottes par exemple, où il peut y avoir plusieurs espèces. Là aussi, si une espèce est plus susceptible de porter un virus, elle contaminera plus facilement les autres.

Ce comportement social au sein d’une même espèce et ce comportement sympatrique — le partage de la même zone d’habitat entre différentes espèces — peuvent expliquer la transmission du virus. Il y aurait aussi une particularité du génome des chauves-souris qui hébergent ces virus : elles ne sont pas malades, surement grâce à leur système immunitaire qui permet cette coexistence. Il a dû y avoir des processus de coévolution entre les chauves-souris et certains groupes de virus.



Sans contact avec les humains, pas de transmission possible. Comment l’activité humaine en Chine peut-elle favoriser la propagation d’un tel virus ?

Cette histoire est assez exemplaire des conséquences de l’[anthropisation|La modification d’un milieu dit « naturel » par les activités humaines.]. Les humains vont partout, sont en contact accru avec la faune sauvage. Si des chauves-souris étaient présentes sur le marché de Wuhan, ça veut dire qu’il y a des personnes qui les ont chassées, manipulées. Les risques de transmission sont alors plus grands.

Les humains vont partout, sont en contact accru avec la faune sauvage.

Il semblerait que dans les facteurs explicatifs des chutes de populations de chauves-souris en Chine, il y aurait le dérangement des zones de nidification à cause des transformations touristiques de beaucoup de grottes. Il est intéressant de se reposer la question des rapports entre les humains et la nature. Quand on déforeste, on va au contact de certains animaux : ce ne sont pas uniquement les animaux qui ont parfois des fonctionnements perturbant des activités humaines. Ce sont aussi les humains, par l’extension de leurs activités, qui perturbent fortement le comportement d’animaux. Et rentrent en contact avec certains d’entre eux alors qu’ils n’auraient pas dû.



Dans une tribune « Ne tirez pas sur les chauves-souris », publiée en février 2020, vous écrivez que les chauves-souris ont un rôle écologique très important.

Il y a des grandes chauves-souris et des petites chauves-souris. Les grandes, qu’on appelle mégachiroptères, sont plutôt frugivores. Lorsqu’elles défèquent, elles disséminent des graines. Elles peuvent même être parfois les seules pollinisatrices de certaines plantes, comme les agaves ou les durians. Elles interviennent donc dans le cycle naturel du renouvellement de la végétation.

En France, on a des microchiroptères, des toutes petites chauves-souris, qui sont insectivores. Garder des chauves-souris dans des milieux agricoles permet théoriquement d’utiliser moins de pesticides. Elles consomment pas mal de papillons, dont certains insectes ravageurs des cultures. Ce sont aussi des productrices de guano, ces excréments accumulés qui servent de fertilisant. Il faut tout de même faire attention parce que sur le guano peuvent se développer des champignons toxiques. Mais, globalement, ces animaux ont un rôle dans l’écosystème, indépendamment du fait qu’ils sont aussi porteurs de virus transmissibles aux humains.



Vous notez une baisse importante des populations de chauves-souris en France (- 38 % en dix ans [1] et ailleurs dans le monde. À quoi est-elle due ?

Il peut y avoir plusieurs facteurs. Il peut s’agir de la réduction des ressources alimentaires, par exemple l’effondrement de la biomasse des insectes en Allemagne. Ou bien une compétition pour les ressources au sein de l’espèce ou entre différentes espèces. Un facteur notable est le changement de nos habitats en campagne : si on ravale de manière très soignée les murs des maisons, on fait disparaître les anfractuosités dans lesquelles les chauves-souris nichent l’hiver.

Il y a en Amérique du Nord un drame majeur : l’introduction depuis l’Europe, dans un champignon filamenteux, de la maladie du nez-blanc (White Nose Disease). Elle se répand du Canada à l’ensemble des États-Unis et décime des populations de certaines espèces de chauves-souris.

Il est important d’insister sur le fait que, pour l’instant, c’est plutôt nous qui exerçons une pression négative sur les chauves-souris. Atteindre l’extinction d’une espèce n’est pas facile mais faire s’effondrer une population localement l’est.

  • Propos recueillis par Garance Diaconu





Lire aussi : L’épidémie de coronavirus fait baisser les émissions de CO2 de la Chine de 25 %

Source : Garance Diaconu pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Chauves-souris Roussette en Australie. Pixabay
. Portrait © Geoffroy Lasne
. Sur un bout de bois. Pxhere
. Chauves-souris en colonie, à Bali (Indonésie). Bertrand DUPERRIN / Flickr

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