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Habitat et urbanisme

À Courchevel, on bétonne la montagne au détriment des règles

Des athlètes de l'équipe de France de ski alpin s'entraînent à Courchevel, en février 2021.

La station la plus luxueuse de Tarentaise devrait respecter un quota de nouveaux lits touristiques. Mais Courchevel explose les compteurs. Et en toute impunité, elle se prépare à accueillir les JO d’hiver en 2030. 

C’était il y a plus de six ans. Le 1er décembre 2017 à Moutiers, en Savoie, trente-six élus locaux se réunissaient au sein de l’Assemblée du pays Tarentaise Vanoise — un syndicat mixte chargé de réfléchir et de programmer l’avenir d’un territoire très particulier. C’est le plus grand domaine skiable au monde, avec douze stations qui pèsent la moitié du business national du ski. Ce jour-là, à 33 voix contre 3, ces élus décidaient de modérer le développement touristique de la Tarentaise.

« [Elle] pâtit d’une course sans fin à la construction de lits nouveaux », pouvait-on lire dans le document soumis au vote ce jour-là. Il s’agissait d’un schéma de cohérence territoriale (Scot) — un document de planification et d’urbanisme obligatoire et opposable. Un objectif de réduction du rythme annuel de construction était acté : -40 % par rapport à la période 1997-2012, alors de 5 000 lits touristiques neufs par an. Et chaque station se voyait allouer un quota de « surface touristique pondérée » à ne pas dépasser sur une période de quinze ans. Un quota calculé en fonction du type d’hébergement et des bonus ou malus attribués par le Scot.

Ce dernier posait des limites, sans renverser la table non plus. « Il est issu d’une négociation entre les promoteurs immobiliers et la société civile », décrit Fred Sansoz, du collectif citoyen Pact, mobilisé sur les questions de politiques touristiques locales. L’ambition de la Tarentaise est de rester un leader mondial du ski, malgré la fonte de la neige qui menace l’avenir des stations.

Courchevel et son manque de neige lors des Championnats du monde de ski alpin, le 19 février 2023. © Michael Kappeler / Picture Alliance / DPPI via AFP

Elle prévoit de construire 47 000 nouveaux lits touristiques sur quinze ans, ainsi que 47 hectares d’équipements, dont trois golfs, une vague de surf ou encore une piste de ski couverte, enneigée artificiellement et ouverte toute l’année. « Si le projet de Scot a bien identifié le problème et affirme sa volonté de faire évoluer son modèle de développement dans un sens plus durable, force est de constater qu’il n’en est pas encore sorti », soulignait la Mission régionale d’autorité environnementale (Mrae) dans son avis de 2017 sur ce projet. 

Et pourtant, malgré les compromis, les règles n’ont pas du tout été respectées. La première année, plusieurs stations avaient déjà consommé plus de la moitié de la surface totale allouée pour quinze ans, selon l’Assemblée du pays Tarentaise Vanoise. Le dernier bilan du Scot révèle que plusieurs d’entre elles ont déjà dépassé leur quota, dix ans avant l’échéance. Parmi les mauvais élèves, une station se taille une place à part : Courchevel.

Une station de luxe au-dessus des règles

C’est la station la plus huppée de la Tarentaise : ving-trois hôtels cinq étoiles, cinq palaces, un altiport pour les jets privés, des trottoirs chauffants et 2 700 canons à neige qui garantissent le ski de début décembre à fin avril sur son domaine, même si les Alpes ont perdu un mois d’enneigement en cinquante ans en raison du réchauffement climatique.

Deux ans après le lancement du Scot, la station de luxe avait déjà utilisé près des trois quarts de son quota de nouveaux lits touristiques. La trajectoire était déjà mauvaise. Depuis, la station de luxe ne fournit plus ses données à l’Assemblée du pays Tarentaise Vanoise où elle siège pourtant à la vice-présidence. Mais une estimation a été réalisée lors du dernier bilan du Scot, sur la base des permis de construire déposés. Sa limite était fixée à 64 000 m2 de surface touristique pondérée en 2032. Courchevel en aurait déjà construit 203 186 en 2022. Trois fois plus, dix ans avant l’échéance.

Station de Courchevel, en février 2021. © AFP / Jeff Pachoud

La préfecture de Savoie, interrogée par Reporterre, n’a pas souhaité commenter le non-respect du Scot par certaines communes et renvoie la balle à l’Assemblée du pays Tarentaise Vanoise, chargée de sa mise en œuvre. Cette dernière « n’est pas là pour faire la police, explique la cheffe du projet Scot, Johanne Vallée. Nous sommes un espace de débat, d’idées, on essaye de garder tout le monde autour de la table, de rappeler nos enjeux et d’aller vers un endroit commun ». La mairie de Courchevel, sollicitée, n’a pas répondu à nos questions. « Il y a une omerta totale sur ce sujet, souligne Isabelle Monsenego, conseillère municipale d’opposition à Courchevel. Le Scot, ici, on n’en parle jamais, on n’a aucun chiffre, aucun retour. »

Pour Me Sébastien Bécue, du cabinet d’avocats Terranostra spécialisé en droit de l’urbanisme et de l’environnement, l’affaire pourrait pourtant se porter en justice : « La préfecture pourrait décider de déférer au juge administratif les plans locaux d’urbanisme qui n’apparaissent pas compatibles avec les objectifs du schéma. Vu la surconsommation foncière constatée, la société civile — citoyens ou associations — pourrait aussi agir devant le juge administratif. »

Courchevel, vitrine des Alpes françaises

Mais Courchevel n’a pas ce genre de bâton dans les roues et roule avec le vent dans le dos. La station est l’une des heureuses élues pour accueillir une grande partie des épreuves des Jeux olympiques (JO) d’hiver en 2030. Vitrine choisie des Alpes françaises, elle ne compte pas stopper sa frénésie constructiviste.

En février 2023, elle a encore accordé un permis de construire au groupe hôtelier d’ultra-luxe Kerzner pour une construction de 5 500 m2 sur la dernière parcelle appartenant à la commune dans le très chic quartier du Jardin alpin. Le projet : construire quatre résidences secondaires haut de gamme pouvant accueillir quelques richissimes skieurs — vingt-six lits touristiques au total.

Selon le Scot — outre les limites de production de lits neufs à ne pas dépasser — d’autres règles sont pourtant à respecter, notamment pour lutter contre les lits « froids » (occupés moins de quatre semaines par an). Ce projet devrait aussi proposer a minima 150 lits touristiques par hectare pour répondre aux règles imposées par le Scot. « Il ne répond pas aux grands objectifs du Scot en matière de densité ni d’offre d’hébergement marchand garanti sur la durée », indique l’Assemblée du pays Tarentaise Vanoise dans un avis défavorable rendu en mars 2023. Une source proche du dossier confirme que ce projet est pourtant bien lancé. 

« À Courchevel, l’urbanisme est difficilement contrôlable »

« C’est un projet conforme au PLU [Plan local d’urbanisme] et un permis en bonne et due forme a été déposé », précise l’élue d’opposition Isabelle Monsenego qui a suivi ce dossier, soulignant son exemplarité. Car l’habitude, selon elle, serait plutôt « au tous azimuts et n’importe comment ». Avocate, elle a porté en justice une affaire retentissante contre « l’hôtel » de Stéphane Courbit (groupe Banijay), 54e plus grosse fortune de France. L’homme d’affaires a été condamné, ce mois de mars, à près de 5 millions d’euros d’amende pour la construction irrégulière de chalets de luxe dans la station. Il avait lancé les travaux sans permis. 

« À Courchevel, l’urbanisme est difficilement contrôlable, estime un agent immobilier local qui souhaite rester anonyme. Ici, on parle de dizaines de millions, de milliardaires... Les collectivités locales, ça les dépasse complètement. » C’est ici que l’homme le plus riche du monde, Bernard Arnault (LVMH), dévale les pistes — et négocie de complexes opérations immobilières qui intéressent de près le parquet de Paris, selon une enquête du Monde publiée en septembre dernier. Le milliardaire français pourrait y croiser une autre fortune mondiale, Eduardo Saverin, l’un des fondateurs de Facebook. Il a acquis en novembre dernier un double chalet de 2 800 m2 reliés via des souterrains, pour la somme de près de 100 millions d’euros. Cette résidence secondaire fait sept étages, mais cela ne se voit pas — la moitié du palace est enterrée. Une spécialité architecturale de Courchevel : construire les sous-sols pour maximiser chaque m2.

Une partie des hébergements à Courchevel, ici en 2013. Wikimedia Commons/CC BY-SA 3.0 Deed/Nikgrech

Une course aménagiste qui a pris l’ensemble de la Tarentaise. Toutes stations confondues, 86 % de l’enveloppe totale allouée aux lits touristiques par le Scot était déjà consommée en 2022 et de multiples nouveaux projets sont en cours. Dans son dernier bilan, l’Assemblée du pays de Tarentaise Vanoise ne peut que déplorer un développement touristique « trop rapide ». Au détriment du reste. Elle regrette aussi une consommation foncière qui n’a pas servi à développer de nouvelles activités économiques, la production d’énergies ou la construction de résidences principales, à rebours des orientations fixées.

Elle s’inquiète aussi de la chute démographique. La Tarentaise perd chaque année des habitants qui descendent se loger en vallée pour fuir la flambée immobilière des hauteurs. En avril dernier, une habitante de Courchevel a lancé une pétition contre la fermeture d’une des deux classes de maternelle de la commune. Le quota d’élèves était devenu insuffisant. Et cette fois, il a été respecté à la lettre : la classe a fermé.



Quotas, bonus et malus

Pour encadrer et mesurer le développement touristique, le Scot Tarentaise Vanoise a créé un outil spécifique : la surface touristique pondérée (STP). Une STP maximum a été attribuée à chaque station sur la période 2017-2032. Plus le projet touristique est vertueux — selon les orientations du Scot —, plus la surface allouée est grande. Par exemple, un lit en résidence secondaire dont le taux d’occupation annuel est considéré comme faible, écopera d’un malus. À l’inverse, un lit d’hôtel réservable toute l’année d’une même surface bénéficiera d’un bonus.

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