Coursiers, SDF, éboueurs… À Toulouse, la nuit, le confinement révèle la société invisible

Durée de lecture : 7 minutes

7 novembre 2020 / Gaspard d’Allens et Alain Pitton (Reporterre)



Sous confinement, la nuit en ville révèle une réalité d’habitude cachée : les rouages de l’économie sautent aux yeux, les précaires sortent de l’ombre, les invisibles apparaissent enfin. Reportage nocturne à Toulouse, où les coursiers à vélo charbonnent dur, burgers et sushis dans le sac, quand les SDF cherchent où dormir entre les patrouilles de police.

  • Toulouse (Haute-Garonne), reportage

Le confinement est bien là, palpable. Alors que la nuit tombe, Toulouse se calfeutre. Chacun s’enferme chez soi. Les rues, d’ordinaire animées, se vident. Les bars gardent leur rideau baissé et les derniers passants se font pressés, voire méfiants. Un silence plane, presque angoissant. Comme une chape de plomb.

Et tandis que l’obscurité s’étend sur la ville rose, une autre réalité urbaine apparaît : les rouages de l’économie sautent aux yeux, les précaires sortent de l’ombre, les invisibles se révèlent enfin. Ils ont la rue pour eux. La ville est morte mais eux s’activent encore. Il faut bien vivre.

Il est 19 heures, place du Capitole et un flot d’Afghans, d’Érythréens et de Maliens débarquent à vélo, un sac Uber Eats sur le dos. Ils vont livrer jusqu’à 2 heures du matin des kebabs, des pizzas et des burgers aux Toulousains cloîtrés chez eux. 

« Ici l’endroit est stratégique à la croisée de plusieurs restaurants », explique Yassir, venu de Ghazni, à une centaine de kilomètres au sud de Kaboul. Il habite en France depuis 2017 et a obtenu le droit d’asile. Il livre douze à quinze commandes par jour, qu’il pleuve ou qu’il vente.

Yassir vient de Ghazni, à une centaine de kilomètres au sud de Kaboul.

Avec la soirée, le flux s’intensifie. La signalétique semble inutile. Il n’y a plus de voitures. Les livreurs foncent, grillent les feux, roulent parfois à même les trottoirs pour grappiller quelques secondes et devancer l’algorithme. « Le temps, c’est de l’argent. » Depuis deux ans qu’il est en France, Yassir a appris l’expression.

Chaque jour, ils sont cinq cents comme lui à tracer dans les rues du centre-ville pour fournir de la fast-food. Dans la restauration, c’est le secteur qui s’en sort le mieux aujourd’hui : « McDo, Burger King, Sushi shop, O’tacos, c’est l’essentiel de nos commandes », raconte Yassir. Avec le confinement, les demandes ont explosé. « Ça n’arrête pas de sonner », dit-il, les yeux rivés sur son smartphone.

Place Wilson, l’ambiance est surréaliste. Une trentaine de livreurs s’impatientent et se poussent à l’entrée du McDonald’s. « Ça fait vingt minutes que j’attends », s’écrit l’un. « Et moi une demi-heure, dit l’autre. On en a marre ! »

Impassible, la salariée du fast-food égrène ses numéros de commande : « 7731E ? », « B217U ? »,« 752BD ? Personne ? », « Qui est 288F ? ». Tout semble déshumanisé, les gestes comme le langage. Les travailleurs se scannent mutuellement avec des QR codes (un type de code-barres) sans se regarder. Et repartent. « Le temps c’est de l’argent. »

La nuit appartient aux multinationales de la malbouffe

En face, à Burger King, Muez, un réfugié Érythréen de 28 ans, remplit son sac de menus SteakHouse qu’il va livrer à moins de deux kilomètres à des étudiants confinés. Ce soir, ça fait 2 h 30 qu’il travaille et il a gagné seulement douze euros. « Ça va », dit-il pudiquement, sans l’air de vraiment y croire. Le jeune homme a traversé la Méditerranée pour se retrouver à livrer des burgers. « C’est vrai, c’est étrange », confie-t-il.

Cela fait 2 h 30 qu’il travaille et il a gagné seulement douze euros.

À Toulouse, la nuit appartient aux multinationales de la malbouffe. Leurs cuisines tournent à plein régime, leurs logos brillent sous l’éclairage public. Les start-up comme Uber Eats règnent en maître avec leurs cohortes de travailleurs précaires. « Pour eux, la crise est une aubaine. » C’est Anthony, un autre livreur, qui le dit. Il estime aussi que l’État les oublie. « On nous valorise pas assez. Il y en a qui travaillent de 11 heures jusqu’à 1 heure du matin sans arrêt pour 80 euros brut, témoigne-t-il. En plus, on ne cotise pas à la retraite et on n’est pas couvert en cas d’accident ». Il montre son écran où tout est enregistré, ses déplacements, ses commandes, ses notes avec des étoiles. La semaine dernière, il a bossé 45 heures, pédalé 250 kilomètres et gagné 324,33 euros brut. « Pas ouf. »

Maintenant que les gens ne savent plus se faire à manger, ils vont faire comment sans nous ? »

Dans les beaux quartiers, les rues sont désertes. Des patrouilles de police, à pied ou en voiture, font des rondes. On les retrouve, eux aussi, au Burger King. Ils se servent au drive, cette fois-ci. Migrants à vélo et forces de l’ordre se toisent. Ici, c’est la seule animation. Aux fenêtres des immeubles, on voit la lumière bleutée des écrans. Les Toulousains s’abreuvent de séries et de films en streaming. Il paraît que leur consommation a décuplé depuis le premier confinement. Chacun vit dans sa bulle numérique.

D’ailleurs, à 20 heures, on n’applaudit plus les soignants. On s’est lassé. À Toulouse, sur les balcons, il n’y a plus de banderoles où l’on écrivait sa colère et ses espoirs. On y fume rapidement sa clope, en solitaire. Le monde d’après s’est évaporé au profit d’un présent perpétuel où règne la gestion et le « métro, boulot, dodo ».

« Ils veulent nous faire disparaître mais nous on est là »

Au premier confinement, au moins, les slogans avaient fleuri dans la ville occitane. On sentait la rage monter, la population en ébullition. Déjà, à l’époque, la police avait serré la vis. Une jeune femme avait fini en garde à vue pour avoir accroché une banderole « Macronavirus, à quand la fin ? » devant sa maison. Fin septembre, sept personnes se sont aussi retrouvées en prison pour des tags :
— « Plutôt mourir libre que vivre confiné »,
— « La police tue, confinons-la »,
— « Acab [All cops are bastards, tous les flics sont des bâtards] le pire des virus, c’est l’autorité »

L’ordre règne. La police veille. De toute la soirée, on tombera sur une seule pancarte à visée politique. L’affiche est un pastiche d’un écriteau allemand pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il est 22 h et notre marche continue. À Saint-Michel, pas loin de la Garonne, on croise de nombreux sans domicile fixe. Pendant le confinement, ils n’ont nulle part où aller. Ils dorment à même le trottoir quand leur sommeil n’est pas interrompu par l’arrivée d’une patrouille.

Quinze minutes plus tard, une fourgonnette et deux motards avec gyrophare et tutti quanti débarquent. Après un moment de flottement, les forces de l’ordre déplacent un des hommes de dix mètres puis, bras ballants, repartent.

« Tout ça pour ça ? Ils veulent nous faire disparaître, mais nous, on est là. » Victoria a 61 ans. Une voix un peu fluette. Elle fait « la mendicité », comme elle dit, depuis le mois de septembre. Avant, elle était femme de ménage à PLD, une entreprise reconnue de nettoyage. « Je travaillais chez le préfet. PLD m’a licenciée après m’avoir harcelée psychologiquement ! Et voilà maintenant je suis à la rue, sans ressources, en attendant les prud’hommes », raconte-t-elle.

À cette heure-ci, ils sont plusieurs dizaines de sans domicile fixe à errer dans les rues comme des ombres. Certains dorment dehors, d’autres rentrent dans des hôtels de fortune ou fuient la ville pour éviter les contrôles.

Ils charrient des caddies remplis d’affaires, des gros sacs plein de barda. Certains s’installent entre deux portes cochères. D’autres ont monté un campement avec des matelas devant la porte fermée des Galeries Lafayette, à deux pas du « click and collect » où les badauds peuvent récupérer leur colis commandés en ligne.
Le clinquant des marques de luxe face à la misère la plus crue. On ne peut pas faire plus belle vitrine du néolibéralisme.

À côté, sur la chaussée, des salariés de la mairie passent le karcher au milieu de la nuit. D’autres travailleurs en gilet jaune aspirent les feuilles mortes. On nettoie, on aseptise, mais les invisibles sont toujours là, plus visibles que jamais.


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Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos : © Alain Pitton/Reporterre

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