Crise écologique : « Les maladies infectieuses sont de plus en plus fréquentes »
Un cormoran mort est retiré d'une plage au Chili, le 29 mai 2023. La grippe aviaire affectait alors 53 espèces à travers le Chili, dont des pélicans, des mouettes et des manchots de Humboldt, dont la population avait alors diminué de 10 %. - © Martin Bernetti / AFP
Un cormoran mort est retiré d'une plage au Chili, le 29 mai 2023. La grippe aviaire affectait alors 53 espèces à travers le Chili, dont des pélicans, des mouettes et des manchots de Humboldt, dont la population avait alors diminué de 10 %. - © Martin Bernetti / AFP
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Cinq ans après le confinement en raison du Covid-19, les maladies infectieuses continuent d’émerger. En cause, notamment : le changement climatique et la perte de forêts, explique la chercheuse Camille Besombes.
Il y a cinq ans, la planète était paralysée par le Covid-19, une maladie inédite dont les scientifiques ignoraient quasiment tout. Cinq ans plus tard, le risque d’émergence de nouvelles maladies infectieuses est toujours aussi important. Le principal facteur de risque de pandémies est la dégradation des écosystèmes, rappelle Camille Besombes, spécialiste des zoonoses, médecin infectiologue, épidémiologiste et chercheuse au Sciences Po Médialab.
Reporterre — Le 17 mars 2020, débutait en France le premier confinement décrété par le gouvernement pour lutter contre la propagation du Covid-19. De nouvelles maladies infectieuses pourraient-elles émerger ?
Camille Besombes — La communauté scientifique s’accorde même à dire que les émergences ou réémergences de maladies infectieuses sont de plus en plus fréquentes. Il peut s’agir de l’apparition d’un nouvel agent infectieux — comme le Sars-CoV-2 pour le Covid-19 — ou de la propagation d’un agent déjà connu dans de nouvelles régions ou à une échelle inattendue. Les deux phénomènes s’accélèrent.
Dans les années récentes, il y a eu le Covid bien sûr. Mais on peut parler du mpox, qui a émergé hors du bassin africain en 2022 et s’est propagé dans le monde rapidement, notamment au sein de la communauté homosexuelle. En ce moment, l’émergence de la grippe aviaire au virus H5N1 aux États-Unis est préoccupante. Les virus de grippe aviaire sont particulièrement surveillés, car ils ont des capacités de mutation et de passage de la barrière d’espèces. De plus, leur diffusion est respiratoire, ce qui facilite la transmission interhumaine.
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La biodiversité est elle-même très menacée par ces épidémies. Depuis 2021, la grippe aviaire H5N1 a décimé des colonies d’oiseaux sauvages en France et dans le monde, et des veaux marins au Chili. D’autres mammifères sauvages tels des renards, des grizzlis en sont aussi morts. L’année dernière, le virus a été détecté chez des vaches d’élevage aux États-Unis, puis dans le lait et enfin chez des humains qui travaillaient sur ces fermes. Pour l’instant, une transmission interhumaine soutenue n’a pas été rapportée, mais plus le virus circule, plus le risque augmente.
Quelles sont les faiblesses de nos sociétés vis-à-vis de ces maladies ?
Dans le rapport « Échapper à l’ère des pandémies », les experts de l’IPBES [1] pointent les changements d’usage des terres comme déterminants : la transformation des forêts en zone agricole ou urbaine, la généralisation des plantations, l’élevage intensif favorisent l’émergence de maladies infectieuses...
Pour la grippe aviaire par exemple, on a tendance à considérer que les virus faiblement pathogènes sont apparus dans l’avifaune sauvage, mais qu’ensuite, leur circulation dans des élevages aviaires intensifs a permis des mutations en virus hautement pathogènes. Il faut aussi parler de la raréfaction des zones humides, dont les oiseaux ont besoin sur leur route de migration pour se reposer. Devant leur diminution, cela engendre une concentration des oiseaux au même endroit, avec une densité et une promiscuité qui favorisent les échanges de virus.
« Le changement d’affectation des terres est l’un des facteurs importants »
Les experts pointent ensuite la perte de biodiversité, résultant de ces changements massifs d’usage des terres et caractérisée par une défaunation : les animaux sauvages ne pèsent plus que 1 % de la biomasse (contre 99 % au Néolithique), pour 67 % d’animaux d’élevage. Derniers facteurs : les échanges internationaux, le commerce et la chasse d’animaux sauvages et le changement climatique.
Pourquoi le changement climatique favorise-t-il l’émergence de maladies infectieuses ?
Le changement climatique est le facteur le plus médiatisé, mais en termes d’émergences infectieuses, il reste secondaire par rapport à l’importance du changement d’affectation des terres. Ses effets les plus évidents, ce sont sur les maladies vectorielles transmises aux humains par l’intermédiaire des moustiques ou des tiques par exemple. Avec le changement climatique, leur aire de répartition monte en latitude et en altitude. Des populations non immunisées sont ainsi exposées à de nouvelles maladies.
Les événements extrêmes favorisent aussi l’apparition de maladies infectieuses. Après de grands incendies en Californie il y a quelques années, un champignon du sol soulevé par le feu et la fumée avait créé des maladies respiratoires à distance des flammes. La fonte du permafrost inquiète aussi les scientifiques : elle pourrait libérer d’anciens virus ou bactéries.
Les politiques menées sont-elles adéquates ?
Il faudrait que les États s’accordent sur des changements transformateurs de nos sociétés et de nos modes de vie avec des mesures très exigeantes sur l’agriculture, la déforestation, l’extractivisme. L’époque récente n’évolue pas dans ce sens…
Dans une tribune publiée sur « Le Monde », vous parlez d’environnements devenant structurellement pathogéniques. Qu’entendez-vous par là ?
Au Kivu, en République démocratique du Congo (RDC), deux zoonoses émergentes — une épidémie d’Ebola, puis de mpox — sont apparues dans la même zone, en 2018 et 2023. Au-delà de l’étude de chaque maladie en silo, il faut s’intéresser aux socio-écosystèmes dans lesquels émergent ces maladies. Kivu est une zone de déforestation et d’extraction minière importante, engendrant une pauvreté de la population, et le développement de la prostitution. Il y a aussi des camps de réfugiés, en raison de la guerre civile. Ces déterminants écologiques et sociaux favorisent d’une part l’émergence et d’autre part la transmission interhumaine de nouvelles maladies zoonotiques.
Il ne s’agit pas de stigmatiser les populations locales. Mais au contraire, de faire prendre conscience que les dégradations écologiques ou sociales que subissent certains pays du monde pour alimenter nos modes de vie occidentaux ont des répercussions globales. Ces exemples doivent nous faire comprendre que des changements transformateurs de nos manières d’habiter la Terre sont nécessaires. Tout autant que la solidarité internationale : une émergence en un point du globe nous concerne toutes et tous au final.