La maladie de Lyme s’étend et pourrait être renforcée par le changement climatique
Une tique (« Ixodes ricinus »). - © Marijan Murat / DPA / DPA Picture-Alliance via AFP
Une tique (« Ixodes ricinus »). - © Marijan Murat / DPA / DPA Picture-Alliance via AFP
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Avec le réchauffement climatique et les hivers plus doux, les tiques pourraient être présentes toute l’année. De quoi augmenter le risque de propagation de la maladie de Lyme.
Le printemps approche et, avec lui, le retour des fleurs, des bourgeons, des oiseaux et... des tiques. Ces parasites, vecteurs de la maladie de Lyme (prononcer « laïm » et non « lime »), affectionnent les arbustes, les tas de bois et les herbes hautes. Ils vivent dans les forêts, les jardins et les parcs publics, et se nourrissent du sang des animaux et des humains qui sortent des sentiers battus.
Normalement, ces minuscules arthropodes sont actifs de mars à novembre. Mais avec le réchauffement climatique et les hivers qui s’adoucissent, les tiques pourraient bien être présentes toute l’année, augmentant le risque de propagation de la maladie de Lyme.
« L’épidémie a déjà commencé, estime Muriel Vayssier-Taussat, chercheuse en santé animale à l’Inrae. Le nombre de cas augmente d’année en année. Quand j’ai commencé à étudier cette maladie dans les années 2000, il n’y avait que 10 000 cas par an. » Aujourd’hui, près de 50 000 personnes par an (moyenne calculée sur les huit dernières années) sont infectées, avec un pic de 60 000 cas atteint en 2020, contre près de 30 000 en 2009, selon Santé publique France.
Une forme longue
Déclenchée par la borrelia, une bactérie présente dans la salive des tiques infectées (après avoir piqué des animaux porteurs de cette bactérie), la maladie se développe sous forme aiguë chez les patients : elle se caractérise par une plaque rouge inflammatoire et une poussée de fièvre. Si l’on agit rapidement, une cure d’antibiotiques vient à bout des symptômes.
Mais dans 6 à 20 % des cas, l’infection se transforme en forme sévère et persistante, avec des troubles neurologiques, digestifs, articulaires ou encore ophtalmiques. Certains patients témoignent d’un « brouillard mental », de perte de mémoire, voire d’hémiplégie (paralysie d’une ou plusieurs parties du corps d’un seul côté) ou d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) à répétition.
Cette forme longue a officiellement été reconnue par la Haute autorité de santé (HAS) le 18 février, dans ses nouvelles recommandations. Le « Lyme long », comme l’appellent les patients et associations de malades, y est ainsi désigné par le sigle PTLDS, pour « Syndrome post-borréliose de Lyme traitée ».
« C’est un véritable problème de santé publique, selon Christèle Dumas-Gonnet, elle-même atteinte de Lyme long et membre de l’association France Lyme. Ces chiffres sont supérieurs à ceux d’autres maladies, comme la sclérose en plaques. »
Des hivers plus doux
Or, le nombre de malades atteints de Lyme pourrait encore augmenter avec le réchauffement climatique. Dans son sixième rapport publié en 2022, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) estimait que l’explosion des cas de Lyme en Europe et en Amérique du Nord faisait partie des risques hautement probables dans les scénarios de hausse forte des températures, dont nous prenons le chemin.
Dans les années 2000, l’OMS alertait déjà sur le risque de propagation de Lyme en Europe. « Aujourd’hui, c’est la première maladie vectorielle [transmise par un vecteur, comme un insecte] en Europe », confirme Muriel Vayssier-Taussat, chercheuse à l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement). Outre Lyme, les tiques peuvent aussi transmettre d’autres maladies à l’humain, comme l’encéphalite à tiques ou la fièvre hémorragique de Crimée-Congo. Des pathologies qui sont aussi en expansion sous nos latitudes.
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En cause, la pullulation des tiques : « Leur cycle de vie est sensible à l’augmentation des températures et aux modifications de l’hydrométrie, explique la chercheuse. Aujourd’hui, on trouve de plus en plus de tiques vers le nord de l’Europe et en altitude, là où avant, on ne les trouvait pas, et cela est corrélé à l’adoucissement des températures. » Les tiques sont aussi actives plus longtemps : « Quand les hivers sont doux, on peut se faire piquer toute l’année ».
Les chiffres montrent effectivement une hausse des piqûres de tiques chez les humains : en 2016, seul un quart de la population avait déjà été piqué par une tique dans sa vie, contre près d’un tiers en 2019, rapporte Santé publique France. Ces statistiques doivent toutefois « être prises avec précaution », nuance Jonas Durand, ingénieur membre du programme de recherche participative Citique, visant à mieux connaître l’écologie des tiques et de leurs agents pathogènes. « Il y a sans doute plus de déclarations de piqûres de nos jours. Le risque de piqûre peut aussi être lié au fait que les loisirs dans la nature se développent, surtout chez les urbains qui ne sont pas habitués à se protéger et à s’inspecter après une randonnée. »
Chevaux et élans infestés
Ces bestioles s’en prennent aussi aux animaux : les chevaux sont particulièrement sensibles aux piqûres de tiques. Elles peuvent leur transmettre Lyme, mais aussi l’anaplasmose ou la piroplasmose, deux maladies pouvant leur être fatales, comme l’explique une récente thèse sur le sujet.
Au Canada, une autre espèce de tique appelée la « tique d’hiver » (différente de la tique à pattes noires, qui transmet la maladie de Lyme) prolifère tellement qu’elle décime les populations d’élans. Une étude québécoise publiée en 2024 et menée sur quatre ans a montré que 40 à 90 % des jeunes orignaux mouraient à cause de la prolifération des tiques d’hiver, liée au réchauffement climatique. Les tiques ne transmettent alors pas forcément de maladies, mais elles sont si nombreuses qu’elles affaiblissent les jeunes élans infestés, absorbant le tiers de leur sang jusqu’à ce que mort s’ensuive.
L’effet du climat sur les populations de tiques doit toutefois être nuancé : si les températures augmentent trop et que la sécheresse s’installe, les conditions deviendraient préjudiciables à leur prolifération. L’espèce vectrice de Lyme (Ixodes ricinus) pourrait alors disparaître de certaines régions d’Europe, notamment du pourtour méditerranéen, où elle n’est quasiment pas présente. On trouve ainsi beaucoup plus de tiques dans les forêts du centre et de l’est de la France. « Il est difficile de prédire exactement quel impact auront les évolutions du climat sur les tiques et la maladie de Lyme, dit Jonas Durand. On sait que les choses vont changer, mais on ne peut pas encore prévoir avec certitude dans quelle direction. »
Errance médicale
Face au risque d’épidémie, un groupe parlementaire d’études a été réactivé le 4 mars, après deux ans de pause. Il y a urgence à reprendre le travail, selon Vincent Descoeur, député Les Républicains du Cantal et président du groupe : « Dans nos circonscriptions rurales, des personnes viennent très souvent nous voir pour nous parler de cette maladie qui les fait énormément souffrir. Elles sont parfois en pleine errance médicale, et viennent nous demander des conseils pour se soigner… »
Or, dans ses recommandations actualisées, la Haute autorité de santé ne préconise aucun traitement spécifique contre les formes sévères de Lyme, ce qui contrarie les associations de patients. L’avis de l’autorité prescrit en effet « une prise en charge personnalisée, globale et pluridisciplinaire pour les patients présentant un PTLDS », mais ne mentionne aucun traitement précis. « C’est comme si on vous disait : “Vous avez un cancer, mais on ne peut rien y faire” », s’énerve Christèle Dumas-Gonnet, qui a elle-même vécu un parcours du combattant pour aller mieux.
Pire : l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) vient de supprimer 8 millions d’euros au crédit de recherche dédié à Lyme, sous prétexte d’équilibrer son budget, a révélé le journal Marianne. Un mauvais signal envoyé aux malades, alors qu’ils pourraient être bien plus nombreux dans les années à venir.