Aux États-Unis, la grippe aviaire contamine de plus en plus d’humains
Une ferme de poulets au Mexique. En Amérique du Nord, le virus H5N1 circule parmi les volailles, le bétail ou les animaux sauvages. - © Ulises Ruiz / AFP
Une ferme de poulets au Mexique. En Amérique du Nord, le virus H5N1 circule parmi les volailles, le bétail ou les animaux sauvages. - © Ulises Ruiz / AFP
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Cela augure-t-il d’une pandémie humaine ? Aux États-Unis, la grippe aviaire H5N1 se répand dans les élevages industriels, mais aussi chez leurs employés. Un premier mort humain est à déplorer.
Conjonctivite, écoulement nasal, toux, fièvre, courbatures et nausées… Un certain nombre de travailleurs des exploitations agricoles nord-américaines connaissent de tels symptômes, plus ou moins bénins.
En à peine six mois, déjà 66 cas humains de grippe aviaire H5N1 ont été confirmés par les centres pour le contrôle des maladies étasuniens (CDC). Et sans doute beaucoup plus, à regarder de près le tout petit nombre de tests pratiqués. D’après une estimation des CDC, on pourrait même évaluer à 7 % le ratio d’employés contaminés parmi les travailleurs des 950 fermes et mégafermes laitières infectées par le virus de la grippe aviaire H5N1.
En cause : leur contact avec des animaux malades. Sont-ce les prémices d’une pandémie humaine de grippe aviaire ?
La maladie peut être dramatique chez les humains. Le premier décès imputé à la grippe aviaire hautement pathogène H5N1 HPI (Clade 2.3.4.4 b) vient d’être enregistré aux États-Unis. Il s’agit d’un homme de 65 ans, propriétaire de volailles, mort début janvier en Louisiane.
1 400 élevages de volaille contaminés dans 50 États
Pour le moment, les cas les plus graves se trouvent chez ceux qui ont contracté cette fameuse grippe aviaire via une exposition directe à la volaille (génotype D1.1), plutôt que par l’intermédiaire des bovins (génotype B3.13). Or, depuis 2022, 1 400 exploitations avicoles ont été touchées dans cinquante États étasuniens différents. Le 7 janvier, à Hyde, en Caroline du Nord, une ferme-usine contenant environ 3 millions de poules pondeuses a été contaminée.
Comme en réponse au premier décès humain, l’administration Biden a annoncé qu’elle consacrerait 306 millions de dollars (296 millions d’euros) supplémentaires à l’amélioration de la préparation des hôpitaux, à la recherche en phase initiale sur les thérapies contre le H5N1, les diagnostics et les vaccins pour les humains.
Quelques semaines plus tôt, de l’autre côté de la frontière canadienne, en Colombie-Britannique, une jeune fille de 13 ans a bien failli succomber. Sans contact avec des animaux, nul ne sait comment elle a été infectée.
Elle a été sauvée au prix d’une mobilisation exceptionnelle de ressources hospitalières : intubation, assistance respiratoire et rénale, circulation sanguine extracorporelle, trithérapie antivirale. Plus de trois semaines de soins intensifs ont été nécessaires pour la tirer d’affaire.
Évolution du virus
Les cas de Louisiane et de Colombie-Britannique inquiètent sérieusement les experts. Les prélèvements et le séquençage des virus ont montré que, dans les deux cas, des mutations étaient intervenues qui permettaient au virus H5N1 contenu dans leur organisme d’améliorer sa capacité de liaison aux récepteurs humains des voies respiratoires supérieures.
Autrement dit, le virus était en train d’évoluer vers une version de lui-même susceptible de se transmettre d’humain à humain. D’après tous les spécialistes, cela reflète son potentiel d’initier une pandémie de grippe H5N1.
Cette pandémie, si elle advenait, pourrait s’avérer d’une gravité redoutable. En 1918, la grippe dite espagnole a tué entre 20 et 50 millions de personnes. La grippe dite japonaise de 1957, plus d’un million de personnes. En 1968, la grippe de Hong-Kong entre 1 et 4 millions de personnes. Quant à la pandémie de grippe porcine H1N1 de 2009, elle a tué entre 12 400 et 18 500 personnes.
Le virus de la grippe aviaire H5N1, lui, ne se diffuse pas encore entre personnes. Mais entre 2003 et le 1ᵉʳ avril 2024, l’Organisation mondiale de la santé a tout de même recensé, dans 23 pays différents, un total de 889 cas humains. Dont 463 décès, soit un taux de létalité de 52 %.
À l’heure de pronostiquer l’ampleur de la catastrophe humaine qui nous guette, on se trouve réduit aux conjectures. Quant au délai avant le début de cette pandémie, le flou règne tout autant. « C’est impossible à prévoir », répond à Reporterre Marion Koopmans, directrice du département de virologie du centre médical Erasmus de Rotterdam. « Mais la situation actuelle aux États-Unis, avec une circulation généralisée chez les mammifères, n’est pas quelque chose que j’aime voir en tant que virologue. »
Loterie morbide
Et pour cause, selon un article paru récemment dans la revue Science, le virus H5N1 pourrait être à une seule mutation de devenir transmissible entre humains. Une loterie morbide dont la probabilité de réalisation augmente à mesure que s’accroît le nombre de tickets distribués — c’est-à-dire de personnes contaminées.
La virologue interrogée nous alerte également sur plusieurs risques. Le premier, c’est que le variant du H5N1 qui circule chez les bovins devienne plus agressif envers l’humain. Marion Koopmans pointe surtout la possibilité « qu’une personne ou un animal soit infecté par deux virus, le virus de la grippe humaine saisonnière et le virus de la grippe aviaire et qu’il en résulte un nouveau virus mixte qui aurait acquis la capacité de se propager aisément entre personnes et en même temps la protéine de pointe, H5, du virus de la grippe aviaire ». C’est ce qu’on appelle un réassortiment.
Elisa Perez, vétérinaire et chercheuse spécialiste des zoonoses au Centre d’investigation en santé animale de Madrid, prévient Reporterre : « Dans les précédentes pandémies de grippe, le réassortiment a toujours joué un rôle clef, il faut absolument éviter les co-infections. »
L’arrivée de la grippe saisonnière aux États-Unis pourrait compliquer la détection. Or, selon Elisa Perez, le dépistage précoce est fondamental. Elle nous explique ainsi que dans le cas de l’adolescente canadienne, celle-ci a d’abord été renvoyée chez elle parce que personne n’a pensé à la grippe aviaire en la voyant souffrir d’une conjonctivite.
Situation devenue hors de contrôle
« Quelques jours plus tard, à sa seconde venue, elle était vraiment malade. On l’a prise en charge comme il fallait mais entre temps, le virus a eu le temps de développer plusieurs mutations qui facilitent l’adaptation à l’humain. » Ainsi, les « porteurs à long terme » font-ils figure d’incubateurs pour un virus H5N1 à potentiel pandémique.
Ils sont donc à surveiller, selon la chercheuse, au même titre que les cochons et les visons d’élevage, deux espèces déjà infectées récemment par le H5N1, et qui constituent de parfaits « récipients de mélange » permettant les échanges de gènes redoutés.
Lire aussi : Grippe aviaire : le risque de pandémie humaine s’accroît
Les deux spécialistes, Marion Koopmans et Elisa Perez, déplorent l’une comme l’autre la réponse tardive et trop passive des autorités américaines face à la menace pandémique… ce qui a permis à la maladie de se propager dans les troupeaux.
Alors qu’à l’origine « d’après l’analyse des génomes des virus, tout laisse penser qu’on a eu affaire à une introduction unique », s’irrite Marion Koopmans. Le 18 décembre, le gouverneur de Californie a dû décréter l’état d’urgence pour la grippe A chez les bovins.
D’un bout à l’autre du pays, la situation est devenue hors de contrôle. Le traçage viral a été médiocre, les tests sporadiques, les quarantaines et interdictions de circuler insuffisantes. La protection et l’information des travailleurs trop faibles. C’est le bilan que dresse, données à l’appui, la journaliste et microbiologiste, Katherine J. Wu, qui a qualifié la gestion étasunienne de l’épizootie de « honte nationale ».
« Une honte nationale »
Le docteur Pérez se dit également choquée que les États-Unis aient échoué, alors que « d’autres pays moins bien dotés en ressources, comme l’Équateur, l’Uruguay ou le Chili sont parvenus à faire un très bon travail de collaboration interdisciplinaire face à l’épidémie de H5N1 ».
Pour la vétérinaire californienne Crystal Heath, que nous avons interrogée, il n’est cependant pas surprenant que les États-Unis — et en particulier la Californie — deviennent l’épicentre d’une pandémie. Elle en avait décortiqué l’engrenage fatal dans un article de blog publié en 2022. « Nous possédons les plus grandes installations modernes d’agriculture animale intensive au monde et la Vallée de la Californie concentre de grandes laiteries et de grands élevages de volailles à proximité les uns des autres », nous explique-t-elle.
En plus du gigantisme des fermes-usines et de la proximité des espèces, certaines pratiques professionnelles sont néfastes. Par exemple, dans le Colorado, 650 saisonniers migrants hispanophones ont dû gazer sans protection des volailles infectées… et sans connaître l’existence de la maladie, rapporte une publication indépendante.
Intimidation des vétérinaires
Pour le docteur Crystal Heath, c’est tout le système qui est à revoir. L’USDA (équivalent étasunien du ministère de l’Agriculture) a le mandat contradictoire de devoir à la fois étendre le marché et de réglementer l’industrie : « Ceux qui y obtiennent des postes de pouvoir protègent l’intérêt des entreprises du secteur au détriment de celui des animaux, des travailleurs, de la santé publique et même de la sécurité alimentaire. »
Parmi les vétérinaires, les plus soucieux de leur indépendance font également l’objet d’intimidation ou de mises à l’écart, constate-t-elle. Crystal Heath, consciente que les données de terrain qu’elle et ses collègues récoltent sont cruciales dans la lutte contre les épidémies, a cofondé l’association OurHonor. Celle-ci se donne pour mission de défendre les droits des vétérinaires inquiétés pour leur rôle de lanceurs d’alerte.
À défaut de mener des politiques de prévention robustes et cohérentes, de l’Union européenne aux États-Unis, on se tourne vers les grands laboratoires en vue de développer les vaccins qui nous mettraient à l’abri. La palme de la prévoyance va à la Norvège qui a signé une option pour la fourniture de 11 millions de doses afin de couvrir l’intégralité de sa population.
La grande inconnue est désormais la conduite de Donald Trump. La dernière fois que le président étasunien s’est exprimé sur le sujet, c’était pour affirmer qu’il comptait démanteler le bureau de réponse et de préparation aux pandémies.