Dans la Manche, les habitants s’opposent à la destruction d’un barrage

10 janvier 2012 / Matthieu Quiret (Les Echos)



L’effacement du barrage de la Sélune, dans la Manche, serait une première en France. Mais ce geste écologique, destinée à faciliter les migrations des poissons, est mal accepté par une partie des habitants.

Le ministère de l’Ecologie réussira-t-il à débloquer le dossier des deux barrages de la vallée de la Selune (Manche) ? Il doit ce 9 janvier rendre son chiffrage des dédommagements financiers suite à la suppression programmée de ces ouvrages. Ce projet écologique est très ambitieux, mais il bute sur l’opposition des habitants. Pour eux, c’est un coup fatal porté à cette vallée en lent déclin, à une dizaine de kilomètres de la fourmillante baie du Mont Saint-Michel où se jette le fleuve. Les 2 millions d’euros qui doivent être annoncés risquent de ne pas suffire, tant les promesses de financement publics sont vues d’un oeil suspicieux.
Une première écologique

La suppression des deux ouvrages est une première écologique que l’Etat veut exemplaire. Les concessions de la centrale du Vézins, qui alimente 15.000 habitants en électricité depuis trois quarts de siècle, et de sa petite soeur en aval (la Roche-qui-Boit) sont arrivés à échéance. Dans le cadre des négociations du Grenelle sur la relance de l’hydroélectricité avec les associations écologistes, l’Etat et EDF ont accepté la suppression de ces deux barrages et de celui de Poutès (Allier). Il s’agit de restaurer la continuité écologique du saumon sauvage et d’autres espèces comme l’anguille. A terme, le nombre de frayères à saumon pourrait tripler dans la Sélune. Cette opération, qui contribuera notamment au respect de la directive eau européenne, est présentée comme un prototype très suivi par les scientifiques, car elle sera inégalée en Europe à cette échelle.

« Nous ne comprenons pas que le gouvernement tarde à annoncer la fin de la concession. Cet effacement est la seule décision positive pour la biodiversité née du Grenelle. C’est une mesure très symbolique », fait valoir Didier Moreau, chargé de mission « espèces » au WWF. Officiellement, le chantier doit démarrer l’an prochain. Le gouvernement l’a annoncé en 2009 et Nathalie Kosciusko-Morizet l’a confirmé au milieu de 2011. En parallèle, la cour d’appel de Nantes a conclu en octobre 2010 un litige qui remontait à plusieurs années : « devant l’impossibilité technique d’assurer la libre circulation des poissons imposée par la loi, l’Etat doit détruire le barrage », explique Remy Brun, à la direction départementale des territoires et de la mer.

La belle histoire écologique se heurte au front de refus des riverains et d’une majorité d’élus locaux, mobilisés au sein de l’association « Les Amis du barrage ». Son président John Kaniowsky dénonce l‘incohérence de la suppression d’une source d’énergie renouvelable mais également son impact sur la vingtaine d’employés de la base de loisirs nautiques de la Mazure, dépendante du lac de Vézins.

Des coûts à préciser

Le Comité départemental du tourisme de la Manche a évalué à 800 emplois le nombre d’emplois indirect menacés, un chiffre jugé excessif même par les défenseurs du barrage. Le projet dresse aussi deux groupes de pêcheurs l’un contre l’autre : les carnassiers d’eau stagnante et les amateurs de saumons. « Notre principale inquiétude reste environnementale. Les barrages retiennent des sédiments très pollués par des métaux lourds, des nitrates ou des phosphates qui rejoindraient la baie. Il est techniquement très difficile de dépolluer les sédiments », John Kaniowsky. La dernière vidange en 1993 avait, il est vrai largué des polluants.

Les études techniques commandées par l’Etat et l’étude économique que vient de rendre le cabinet Etheis ne balaient pas toutes les craintes. Remy Brun reconnaît que la technique et le coût de l’opération de dépollution des sédiments doivent encore être précisés cette année. « C’est un peu ’shadock’ », sourit-il. L’ancienne estimation du chantier (30 millions d’euros) sera donc dépassée, mais ce budget ne devrait pas poser de problème selon lui, il est provisionné par l’agence de l’eau Seine-Normandie.

L’impact économique serait en revanche bien plus faible qu’imaginé. Le dirigeant d’Etheis Emmanuel Renard évalue à 3 personnes les emplois liés aux barrages et nie tout impact sur l’hôtellerie. Selon lui, la base de loisir et sa vingtaine d’employés pourront adapter l’offre à l’eau vive et à des pratiques plus terrestres. En revanche, il concède que les riverains devront s’approprier leur nouveau cadre de vie, qu’il s’agit de rendre le plus attractif possible. « La vallée n’a jamais été aménagée, il faut un projet de territoire. Il existe du foncier disponible pour développer des activités nature ou des écolodges par exemple » insiste-t-il. Ce développement fera l’objet de la prochaine étude à venir. Didier Moreau convient de son côté que l’alternative proposée par l’Etat reste floue. Pour Remy Brun, la situation ne peut pourtant que s’améliorer : « Le guide vert ne mentionne même plus la vallée. » Reste un consensus : aucun projet de territoire ne pourra se faire sans ses élus.




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Source : Les Echos

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