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ReportagePollutions

Dans la Sarthe, une eau du robinet cancérigène

Ce château d'eau alimente notamment les communes de Pruillé-L'Eguillé et du Grand-Lucé.

Dans la Sarthe, la pollution de l’eau potable au chlorure de vinyle monomère, un « cancérigène certain », persiste bien qu’elle soit connue depuis plus de dix ans. Un collectif citoyen se démène pour faire agir l’État.

Pruillé-l’Éguillé (Sarthe), reportage

Et vous, comment lavez-vous vos fruits et légumes ? Marie [*], habitante de Pruillé-l’Éguillé (814 habitants), a une technique bien particulière : elle n’utilise que de l’eau préalablement bouillie. « C’est super chiant, mais dans le doute, je préfère procéder ainsi », soupire-t-elle. Assise devant une tasse de thé fumante, Marie, rencontrée chez elle en décembre 2024, raconte un quotidien fait d’hypervigilance : ne pas avaler d’eau quand elle se brosse les dents, ne boire que de l’eau en bouteille…

La raison d’une telle prudence tient en trois lettres : CVM, pour chlorure de vinyle de monomère. Dès 2013, des analyses ont détecté, dans l’eau potable de nombreux secteurs de la Sarthe, la présence de ce gaz organique et incolore s’évaporant une fois porté à ébullition.

Lire aussi : Eau potable cancérigène : 50 ans de « scandale sanitaire »

Le CVM provient de canalisations en PVC posées avant les années 1980 [1] et peut être à l’origine de deux formes de cancer du foie. Depuis 1987, il est classé « agent cancérogène certain » par le Centre international de recherche sur le cancer.

Les prélèvements d’eau ont révélé des quantités de CVM largement supérieurs aux limites de qualité. © Mathieu Génon / Reporterre

Alors, logiquement, Marie est inquiète. « Je n’ai aucune nouvelle vis-à-vis de la situation, ce qui est très stressant : on est abandonnés par les pouvoirs publics. Sachant que cette eau, on la paie ! » grince-t-elle, rappelant que la pollution de son eau potable a été identifiée dès 2014 par l’Agence régionale de santé (ARS) des Pays de la Loire.

Depuis, malgré la mise en place de purges de l’eau en 2016, le problème n’a pas été réglé : que ce soit en 2020 (2 µg/Litre d’eau, soit trois fois la limite réglementaire) ou en juillet 2023 (0,85 µg/L) — date du dernier prélèvement fait chez elle —, les analyses de son eau du robinet ont à chaque fois établi un dépassement de la limite de qualité fixée à 0,5 µg/L par une directive européenne de 1998, transposée en 2003 dans le droit français [2].

« Il faudrait toutes les remplacer »

Alors qu’en 2021, un tronçon de canalisation défectueux allant jusqu’à son compteur d’eau avait été remplacé par la communauté de communes de Loir-Lucé-Bercé, comment expliquer que les analyses soient toujours non conformes aujourd’hui ?

Marie, qui a changé la même année à ses frais, pour 2 000 euros, le tronçon allant de son compteur d’eau à sa maison — laquelle est située en extrémité de réseau, comme nombre de bâtisses de ce département rural —, a son idée sur la question : « Cela veut dire que d’autres canalisations, reliées au tronçon qui a été changé en 2021, relarguent du CVM qui finit par arriver chez moi. Il faudrait donc toutes les remplacer, ou a minima installer des purges de l’eau partout où c’est nécessaire. »

Jacqueline, elle, laisse reposer l’eau 24 heures avant de la boire, afin de laisser s’évaporer un maximum de CVM. © Mathieu Génon / Reporterre

Ce n’est pas Catherine Hergoualc’h et Hervé Conraux qui diront le contraire : depuis 2015, ces membres hyperactifs du Comité citoyen, tous deux ex-enseignants, ne cessent de tirer la sonnette d’alarme.

Organisation de réunions publiques, tractages, courriers recommandés à la préfecture de la Sarthe ou à l’ARS« Ils ne sont pas tombés sur les moins coriaces », rigole Catherine, présidente de l’association, qui, après un prélèvement non conforme de l’ARS en 2014, a dû attendre sept ans pour que le tronçon de canalisation alimentant son domicile de Pruillé-l’Éguillé soit changé [3].

Hervé Conraux, membre du Comité citoyen de la Sarthe, anime le groupe de travail qui fait la collecte et l’analyse des données. © Mathieu Génon / Reporterre

« On est un peu monomaniaques sur le sujet », abonde Hervé, qui s’occupe d’analyser les données collectées. Difficile de le contredire : il faut le voir dans son salon plein de livres et de chats, clope au bec et lueur malicieuse dans le regard, montrer avec application les nombreux graphiques et cartes confectionnés par ses soins.

À la suite de nombreux recours devant la Commission d’accès aux documents administratifs, le Comité citoyen a réussi à amasser près de 7 000 résultats d’analyses issus de la base SISE-Eaux du ministère de la Santé. Ces données, qui lui ont en partie été transmises par l’ARS — le reste ayant été directement extrait de la plateforme par l’association —, mettent au jour 1 463 dépassements de limites de qualité dans la Sarthe entre 2013 et 2023. 13 % sont compris entre 2 et 5 µg/L et 5 % sont supérieurs à 5 µg/L, soit dix fois plus que la limite réglementaire.

Catherine Hergoualc’h, présidente du Comité Citoyen de la Sarthe, habite à Pruillé-l’Eguillé, une commune à l’eau particulièrement touchée par le CVM. © Mathieu Génon / Reporterre

Contactée par Reporterre, l’ARS parle de « 6 750 prélèvements organisés par l’ARS entre 2012 et 2021 sur une majorité de tronçons préalablement identifiés comme à risque », près de 510 situations « non conformes » ayant été comptabilisées dans la Sarthe [4].

Un « nouvel état des lieux » en 2025

Selon un bilan réalisé en 2023, « près de 60 % d’entre elles ont fait l’objet de travaux de renouvellement de canalisations, permettant ainsi de mettre fin aux pratiques précédentes de purge de réseaux » [5]. L’établissement public assure qu’un « nouvel état des lieux » va être demandé aux personnes responsables de la production et distribution de l’eau (PRPDE) en 2025.

Quid d’éventuels dépassements au niveau des tronçons n’ayant pas été analysés ? L’ensemble de la population concernée par cette pollution est-elle au courant ? L’ARS nous a indiqué que la « finalisation du repérage des tronçons de canalisation à risque » et le fait « d’informer les différents abonnés impactés (par cette pollution) » relevaient de la compétence des PRDPE. Aucune autre partie prenante du dossier n’a donné suite à nos nombreuses sollicitations [6].

Plusieurs tronçons de canalisations ont été remplacés, mais les prélèvements repèrent toujours du CVM dans l’eau. © Mathieu Génon / Reporterre

« Les responsables de la qualité de l’eau sont en faute, donc c’est très difficile de travailler avec eux », dit Hervé. Son association a pourtant plusieurs demandes « urgentes » : une recherche complète des secteurs défectueux ; que la population soit informée et reçoive les recommandations sanitaires afférentes ; la mise en place systématique de purges de l’eau, avec un contrôle de leurs résultats. 

Pour obtenir gain de cause, Hervé et Catherine peuvent compter sur leur amie Jacqueline. Cette dame rigolote de 80 ans, aux mèches de cheveux aussi roses que son sac à dos, a lancé une pétition dans sa commune de Saint-Georges-de-la-Couée, non loin de Pruillé-l’Éguillé.

« Je veux juste savoir si on va nous changer les tuyaux défectueux »

Cette commune de 161 habitants, où des dépassements de CVM ont pourtant été constatés, a été exclue d’un plan de rénovation de canalisations mis en œuvre à partir de 2021 — tandis qu’en avril 2023, le tarif de l’eau a augmenté de 7 % au sein de la communauté de communes où, en 2021, 24 purges automatiques ont été installées.

Joint par Reporterre, son maire Sylvain Bidier évoque un dossier « très opaque ». « J’ai envoyé dix-huit courriers recommandés ou mails à la communauté de communes, et je n’ai pas de réponse. Pourtant, je veux juste savoir si on va nous changer les tuyaux défectueux », dit-il, demandant en outre « une analyse complète de la commune : sur 160 habitations, il n’y a eu des prélèvements que dans une quinzaine de maisons »

Les membres du Comité citoyen, ici Catherine Hergoualc’h et Nadine Forestier, font du porte-à-porte pour avertir leurs voisins. © Mathieu Génon / Reporterre

En attendant, Jacqueline a adapté son quotidien : tous les jours, elle remplit une carafe d’eau du robinet. Elle ne la boit que 24 heures plus tard, la concentration en CVM s’évaporant de moitié au bout de huit heures à l’air libre. « Vu mon âge, je ne peux pas porter seule des packs d’eau. Et puis, cela fait 20 ans que je consomme cette eau : après tout, il faut bien mourir de quelque chose ! » ironise-t-elle.

« L’ARS, la préfecture, ils voudraient faire boire cette eau à leurs gosses ? »

Jacqueline le fait au moins en connaissance de cause ; nombre de Sarthois ne sont pas au courant du problème. Parmi eux Benjamin, qui s’est installé à Pruillé-l’Éguillé il y a deux ans avec sa femme et leur fille de 22 mois. « Il y a déjà des analyses qui ont été faites dans le coin ? » demande-t-il à Catherine, venue sonner chez lui lors d’un porte-à-porte. « Oui », lui répond-elle. « Et au niveau de la santé, c’est mauvais ? » « C’est pas terrible, non », dit la présidente du Comité, avant de l’enjoindre à réclamer qu’un prélèvement soit réalisé à son domicile. Une fois Benjamin rentré chez lui, Catherine assène, excédée : « C’est affligeant d’être à ce point pris pour des pigeons : l’ARS, la préfecture, ils voudraient faire boire cette eau à leurs gosses ? »

Alerter la population relève de l’obsession pour Catherine et Hervé, scandalisés du manque de transparence sur ces « données d’intérêt général ». Le soir même, les voilà d’ailleurs qui embarquent pour une heure de voiture dans un épais brouillard : ils ont été invités à s’exprimer à l’occasion d’un ciné-club organisé à Saint-Ulphace.

Catherine et Hervé ont été invités à présenter leur lutte après la projection d’un film sur la vie d’une rivière. © Mathieu Génon / Reporterre

Une fois le film projeté, Hervé prend la parole devant une trentaine de Sarthois. « Notre travail est très subversif : nous recueillons des données censées être publiques pour les analyser et les communiquer à la population », lance-t-il de son humour pince-sans-rire, avant de répondre aux questions du public. À la fin, de nombreuses personnes viennent leur donner leurs coordonnées. 

Gageons qu’elles auront bientôt des nouvelles du Comité : celui-ci va déposer, dans les jours à venir, un recours devant le tribunal administratif de Nantes. L’idée : engager la responsabilité du ministère de la Santé vis-à-vis de ce « scandale sanitaire de grande ampleur, qui concerne à peu près toutes les régions de France ». Ces mots sont de leur avocate, Gabriele Gien.

Elle représente également quinze personnes qui, dans le Loiret, attaquent le syndicat des eaux local du fait de leur exposition au CVM. Pour elle, le constat est clair : « L’État n’a pas protégé la population. » Mais, qui sait, Hervé, Catherine et tous leurs voisins connaîtront peut-être un jour le luxe ultime : trinquer avec un grand verre d’eau du robinet. 



Le chlorure de vinyle de monomère, un cancérigène méconnu

Ces deux cancers sont l’angiosarcome hépatique (10 cas/an estimés en France selon le ministère de la Santé) et le carcinome hépatocellulaire (7 600 cas/an estimés en France). Sur son site, le ministère de la Santé indique que « l’exposition au CVM par la consommation d’eau du robinet est faible et aucun lien certain n’a été établi à ce jour entre les cas d’angiosarcome et d’hépatocarcinome et la consommation de l’eau du robinet » tout en recommandant, dans le même temps, de ne pas la boire en cas de dépassement de la limite de qualité.

À ce jour, « le risque de cancer est théorique et fondé [pour les humains] sur des études toxicologiques réalisées sur des animaux », écrit le ministère. Pourtant, dès 1974, un article scientifique étasunien basé sur une étude menée auprès de travailleurs d’une usine de chlorure de polyvinyle, mettait au jour le fait qu’il existe un lien « probable » entre développement d’un angiosarcome hépatique et exposition au CVM.

Dans un avis rendu en 2012, l’Agence nationale de sécurité sanitaire et environnementale assure que « bien qu’aucune étude ne soit disponible pour la voie orale permettant de démontrer le caractère cancérogène du chlorure de vinyle chez l’Homme, les études par inhalation et par indigestion chez l’animal et les preuves de la bonne absorption du chlorure de vinyle par ingestion chez l’animal confortent la conclusion que le chlorure de vinyle est également cancérogène pour l’Homme ».

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