Dans le Doubs, la faune et la flore broyées par des « casse-cailloux »

Durée de lecture : 7 minutes

4 mai 2020 / Guillaume Clerc (Reporterre)



Spécificité géologique du Doubs, les affleurements rocheux hébergent une grande diversité vivante. Sauf que certains agriculteurs recourent au « casse-cailloux » pour les pulvériser, avec une intensité accrue pendant le confinement. Pourtant, la protection des affleurements avait fait l’objet d’un accord (sans contrainte) fin 2019 entre tous les acteurs.

  • Besançon (Doubs), correspondance

Un dispositif de gestion qui associe d’une manière inédite des organisations écologistes comme France Nature Environnement (FNE) et le syndicat agricole majoritaire FDSEA ; la préfecture du Doubs qui envoie des drones ; des atteintes à l’environnement qui se multiplient pendant le confinement, et en particulier la pratique du « casse-cailloux ». Mais qu’est-ce qui peut concentrer autant d’attention sur ces terres à fromage de Comté ? Les affleurements rocheux, qui ressortent là où les sols sont le moins épais sous la forme de petites « têtes de chats » ou de formations beaucoup plus importantes. Cette bizarrerie géologique est typique des prairies du massif jurassien.

En plus de leur beauté paysagère, les affleurements rocheux constituent un milieu spécifique : ils sont les habitats privilégiés d’espèces de papillons, d’orthoptères, de reptiles et d’oiseaux qui peuvent nidifier au sol ou dans des petits buissons, comme l’alouette lulu, la pie-grièche écorcheur, le pipit des arbres, le tarier pâtre, etc. Certaines auraient déjà disparu et d’autres sont en voie d’extinction. La flore caractéristique des pâturages secs ne se relève pas non plus du passage des casse-cailloux et est ensuite remplacée par des espèces plus banales. Sans compter que les haies et « murgers », ces murs issus du lent épierrage traditionnel à la main, ne résistent pas non plus au passage de la machine à broyer les pierres.

En plus de leur beauté paysagère, les affleurements rocheux constituent un milieu spécifique.

L’utilisation de cette machine s’est intensifiée ces dernières années. Le casse-cailloux, trainé par un gros tracteur, broie les pierres et les mélange au peu de terre qu’il y a sur place pour homogénéiser et lisser les surfaces. Il est utilisé pour l’aménagement de pistes de ski ou de lotissements, qui poussent à la place des champs. De nombreux agriculteurs s’y adonnent également depuis une vingtaine d’années pour « faire propre », aménager de nouveaux espaces face à la pression foncière et éviter d’abimer leurs engins de fauche sur les affleurements rocheux. Mais, si leurs conditions de travail sont plus confortables, elles le sont au prix d’une perte de biodiversité, de la destruction irréversible du milieu naturel d’origine pour un intérêt agronomique nul.

Une large concertation, « le pari de l’intelligence collective » 

Les pierres broyées modifient la chimie du sol en abaissant son acidité avec le calcium libéré. Le sol, devenant très caillouteux en surface car la terre fine s’enfonce, réduit sa capacité à stocker l’eau et à recycler la matière organique apportée par l’éleveur ou les bêtes. Cette dernière conséquence dégrade la qualité des rivières. Car les affleurements rocheux sont connectés aux réseaux hydrologiques souterrains, ce qui augmente encore les infiltrations en profondeurs de nitrates dans des cours d’eau très sensibles et déjà pollués en raison de la nature karstique du sol.

Les écologistes alertent depuis des années sur le phénomène. En 2017, la publication d’une vidéo promouvant le passage de « casse-cailloux » en zone Natura 2000 et montrant « 4,5 ha de friche remis en prairie » a mis le feu aux poudres. Peu après, des scientifiques du laboratoire Chrono-environnement de l’université de Franche-Comté ont adressé une lettre à la préfète de la région Bourgogne-Franche-Comté pour « que puisse être mis un terme sans équivoque à ces pratiques qui transforment irrémédiablement la montagne jurassienne en détruisant des milieux d’une grande richesse biologique, en favorisant la pollution des cours d’eau et en artificialisant un patrimoine paysager qui fait la réputation de notre région ».

Arasage d’un affleurement rocheux au « casse-cailloux ».

Tout cela a abouti à une large concertation, « le pari de l’intelligence collective », comme le souligne le préfet du Doubs lors de la présentation fin novembre 2019 du dispositif de gestion des affleurements rocheux, entouré de la DDT (direction départementale des territoires), du département, de FNE 25-90, du collectif pour les paysages jurassiens, d’un représentant de la chambre d’agriculture, de la FDSEA, des Jeunes Agriculteurs et de la Confédération paysanne. Tous les acteurs se félicitaient de cet accord et de la juxtaposition de leurs signatures, qui semble inédite en France. « Nous avons tous fait un pas en direction de l’autre pour élaborer un outil de paix sociale », se félicitait Gilles Benest de FNE. Tous s’étaient accordés sur le principe d’une demande préalable examinée par la DDT avant toute destruction d’affleurements rocheux.

« Je ne veux pas jeter l’opprobre, mais certains se foutent royalement de l’accord passé »

Mais cette déclaration n’est pas obligatoire et repose uniquement sur la bonne volonté des acteurs. Or, pendant le confinement, de nombreux cas de destructions ont été constatés. Le Collectif pour les paysages du massif jurassien et d’autres associations ont alerté le préfet pour demander un moratoire et le confinement du « casse-cailloux ». Et même si les agents de l’Office français de la biodiversité (OFB) ont lancé une vingtaine de poursuites depuis le 17 mars dernier [1], Guy Pourchet, son porte-parole, est en colère : « On ne se faisait guère d’illusions sur ce processus. Mais on a un problème, on veut un arrêté de protection et pour cela, il faut un inventaire. Si on gagne quelques affleurements rocheux avec les demandes préalables, c’est toujours ça. Mais on constate que ça n’a pas empêché grand-chose. » Selon lui, 80 % des travaux sont passés sans le cadre de cette procédure. Et la préfecture indique qu’elle n’a reçu que 22 dossiers.

Les affleurements rocheux sont typiques des paysages jurassiens.

Philippe Monnet, le représentant de la FDSEA du Doubs, signale à Reporterre avoir communiqué dans le journal de son syndicat « pour réexpliquer l’accord qui a été pris et la réglementation mise en œuvre ». Il dit aussi que le syndicat a pu faire arrêter quelques chantiers à distance, mais il reste très prudent sur les signalements. « Ce n’est pas parce qu’on a vu une photo à un ou plusieurs endroits que c’est comme ça partout dans le département. Des fois, on a juste un coup de casse-cailloux dans un tas de déblais, ce n’est pas de l’affleurement rocheux. Mais, c’est sûr que des agriculteurs pourraient profiter du confinement, un peu comme des gens qui en profitent pour rouler plus vite sur la route parce qu’il y a moins de gendarmes. »

Certains agriculteurs pourraient être tentés de détruire des affleurements rocheux avant que ceux-ci ne soient protégés par un arrêté préfectoral quand le travail cartographique en cours sera achevé. « Il y a des règles convenues dans un esprit du “tope-là”, on se serre la main et on n’a pas besoin d’écrit, sur le mode d’accords des paysans d’autrefois. Cet accord “tope-là” a été validé par le préfet, mais quelques-uns ne le respectent pas. Je ne veux pas jeter l’opprobre, mais certains s’en foutent royalement », se désespère Gilles Benest, de FNE. Pour éviter que de nouveau, le conflit s’envenime, la préfecture veut frapper les esprits en annonçant des contrôles par drones pour « caractériser finement les signalements et consolider les procédures ».





[1Les poursuites concernent à la fois la destruction d’affleurements rocheux — du fait de la présence caractérisée d’espèces protégées — et l’arrachage de haies — leur destruction est interdite du 1er avril au 31 juillet.


Lire aussi : Le gouvernement permet aux préfets de déroger à des normes environnementales

Source : Guillaume Clerc pour Reporterre

Photos : © Guillaume Clerc/Reporterre
. chapô : un affleurement rocheux dans un champ du Doubs.

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