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Agriculture

Dans le Haut-Rhin, les autorités minimisent toujours les risques de stockage d’ammonitrate

Deux ans après les révélations de Reporterre, Rue89 Strasbourg est retourné sur le site de la coopérative agricole de céréales (CAC) d’Ottmarsheim. Malgré la mise aux normes des réglementations, les autorités et la CAC sous-estiment toujours le risque de détonation de l’ammonitrate.

Deux ans après les révélations de Reporterre, alerté par un assureur de Groupama Grand Est sur le stockage dangereux d’engrais aux nitrates d’ammonium de la Coopérative agricole de céréales (CAC) d’Ottmarsheim (Haut-Rhin), Rue89 Strasbourg a mené une enquête minutieuse sur les risques qu’encourt aujourd’hui la CAC. En 2018, celle-ci stockait sans précaution 3.600 tonnes de nitrates d’ammonium. Soit le même engrais à forte capacité détonante, dont 2.750 tonnes ont provoqué l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, et la mort de 204 personnes.

Si la CAC a depuis opéré des travaux pour se mettre au niveau des normes de sécurité, Rue89 Strasbourg souligne les mêmes erreurs d’appréciation sur la capacité explosive que Reporterre avait relevées en 2018. Le patron de la CAC, Jean-Michel Habig, prétend : « Nous avons de l’ammonitrate 27, ça veut dire azoté à 27 %, et ça, ça n’explose pas comme le 33,5 % ou le pur. » Une affirmation fondée sur la fiche des données sécurité (FDS) du produit, fournie par la société Yara. Or, cette information est erronée, comme le démontre Rue89 : « En comparant la fiche de sécurité de l’Extran 27 avec celle du produit équivalent, le NAC27, il y a une nette différence. Pour ce second produit, fabriqué par Boréalis, dont une usine est d’ailleurs sur la zone industrielle d’Ottmarsheim, il est cette fois-ci écrit : “Risque d’explosion si le produit est chauffé en ambiance confinée, en particulier s’il est contaminé par des matières incompatibles.” » Le ministère de l’Agriculture corrobore le risque de détonation : « Sur son site, écrit Rue89 Strasbourg, on peut lire : “La réglementation française considère une concentration limite de 24,5 % en azote, soit 70 % en nitrate d’ammonium, en dessous de laquelle le danger de détonation n’est plus pris en compte.”  »

Un danger d’autant plus prégnant que la CAC se situe dans la zone industrielle d’Ottmarsheim, avec un vis-à-vis direct sur Alsachimie, la première plateforme industrielle pétrochimique de France, et la présence de quatre sites Seveso dans le 1,5 kilomètre alentour. Mais la coopérative affirme avoir passé au crible toute menace potentielle grâce à un examen approfondi mené par le cabinet Atrisc, spécialisé dans les risques industriels. « Cette étude prouve qu’il y a susceptibilité de déclencher une explosion, si et seulement si une personne malveillante s’introduit sur notre site, que les 3.600 tonnes d’ammonitrate sont présentes et avec une météo précise, assure Laura Gueniat, responsable qualité, hygiène, sécurité et environnement (QHSE) de la coopérative. Mais ça part d’un acte malveillant uniquement ! Et admettons qu’il y ait cette explosion, l’étude a prouvé qu’il n’y aurait pas d’impact sur des tiers, donc pas d’effet domino. Cela pourrait faire naufrager une péniche qui se trouverait à quai, mais c’est tout. »

« Il y aurait également des dégâts graves sur les structures environnantes dans un rayon de 335 mètres »

Contrairement à ce qu’affirme Laura Gueniat, le cabinet Astrisc ne s’est pas penché sur ce risque. « Nos experts ont calculé qu’en effet, une explosion de la CAC ruinerait la structure d’une péniche à quai, mais nous n’avons pas du tout étudié la suite du scénario et donc un possible effet domino. Nous n’avons pas répondu à cette question-là, nous n’étions pas missionné pour », explique l’auteur de l’étude, Bertrand Wecquel à Rue89 Strasbourg.

En 2018, les calculs d’effets d’une explosion réalisé par un lanceur d’alerte démontraient qu’une explosion de la CAC affecterait gravement le territoire. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) assurait à l’époque que ses résultats étaient erronés. Rue89 a mené sa propre expertise, aidé par l’expert en risques industriels Ronan Nicolas. Cette nouvelle étude parvient à des conclusions identiques à celles du lanceur d’alerte : « En cas de l’explosion d’une seule case d’engrais (sur 9 au total), contenant 1.250 tonnes d’Extran 27, il y aurait bien “un effet domino” sur les structures situées dans un rayon de 268 mètres avec une surpression de 200 millibars. Ce cas de figure présenterait des “effets létaux sur l’homme” selon l’arrêté du 22 octobre 2004. Explosion donc des cuves d’Alsachimie et de certaines structures de Butachimie. Explosion et naufrage des péniches qui seraient, à ce moment-là, en navigation sur le canal. Selon ces calculs, il y aurait également des dégâts graves sur les structures environnantes dans un rayon de 335 mètres, avec une surpression de 140 millibars, zone également de “dangers graves pour la vie humaine”. »

Rue89 confirme également l’hypothèse d’une d’explosion d’une péniche près de Fessenheim, soulevée en 2018 dans l’article de Reporterre par le lanceur d’alerte, grâce à l’expertise de Thierry de Larochelambert, professeur agrégé de physique et chimie à Belfort : « Le risque d’explosion accidentel — ou terroriste — de péniches d’ammonitrates ou de produits chimiques combustibles, à pouvoir explosif brisant, passant à 150-200 mètres de Fessenheim et ses piscines de stockage de combustibles nucléaires, doit être pris en compte et jugulé car il pourrait conduire à leur endommagement ou à leur destruction. » Pour l’ASN, il s’agit d’un risque inconcevable. « La prise en compte des phénomènes d’agressions externes qui peuvent être notamment liés aux transports de matières dangereuses fait partie d’une règle fondamentale de sûreté. Ce sont soit des sujets que l’on connaît déjà, soit des scénarios d’accidents qui ne sont pas crédibles », assure Pierre Bois, chef de la division de l’ASN à Strasbourg. Mais quand Rue89 demande à voir la dernière étude de sûreté, un document théoriquement « public et consultable », la demande reste lettre morte. Une pratique qui n’est pas sans rappeler celles de 2018. Interrogées à l’époque par Reporterre, la préfecture et la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) se sont renvoyé la responsabilité sur les questions de sécurité, avant de « perdre » les réponses à nos questions.


POUR ALLER PLUS LOIN

• L’émission Secrets d’info diffusée sur France Inter le samedi 30 janvier : « Nitrate d’ammonium : six mois après Beyrouth, enquête sur un produit explosif très utilisé en France »
• L’enquête de Reporterre d’octobre 2018 : « Ammonitrate en Alsace : quand un lanceur d’alerte réussit, avec Reporterre, à éviter un grave accident »

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