Dans les montagnes vosgiennes, des lycéens filment le quotidien de paysans

Durée de lecture : 12 minutes

30 juin 2020 / Franck Dépretz et France Timmermans (Reporterre)



Sept élèves du lycée agricole Pixérécourt, en Lorraine, racontent en images l’histoire de la transmission des deux dernières « fermes montagnardes typiques » des Vosges entre deux générations d’agriculteurs. Retour sur la genèse de ce reportage vidéo encadré par une vidéaste et un journaliste de Reporterre.


Cet article et ce reportage vidéo ont été réalisés dans un lycée de Meurthe-et-Moselle dans le cadre du cycle d’ateliers Écologie et quartiers populaires animés par Reporterre. Le journaliste et la vidéaste qui ont chapeauté les élèves reporterriens sont par ailleurs surveillants dans ce même lycée.


  • Malzéville (Meurthe-et-Moselle), reportage

Un mercredi après-midi de janvier, au lycée agricole Pixérécourt de Malzéville (Meurthe-et-Moselle). Non loin du terrain de rugby du lycée, des airs de piano, de batterie, de guitare résonnent au foyer de l’association socioculturelle. Dans la salle de jeux vidéo, réquisitionnée par le club des « reporterres », en revanche, ça débat. Très sérieusement même. « Le problème de l’agriculture, lance, pensif, Mattéo, c’est l’intensif, c’est l’industrialisation. C’est de là que vient la crise climatique. Il faudrait qu’on parte sur un sujet qui dénonce ça. » Enzo partage son constat, pas sa conclusion. « Mais là justement on peut promouvoir une alternative à l’intensif s’exclame-t-il — et c’est rare qu’Enzo s’exclame ! On parle des petits paysans, des derniers paysans qui transmettent leur ferme ! Donc, on est en plein dans les solutions à la crise climatique ! »

Mattéo est chasseur « depuis tout petit ». Son espoir est de devenir garde-forestier un jour. Voire, pourquoi pas, garde-chasse. Enzo est aussi amoureux des animaux, bien que, plus tard, il voudrait les soigner, lui, pas les chasser. Leur passion commune, c’est la forêt, leur échappatoire chaque weekend. Les deux camarades de chambrée quittent chaque lundi, à l’aube, pour l’un son Bas-Rhin, pour l’autre sa Meurthe-et-Moselle profonde, pour suivre le parcours professionnel Gestion des milieux naturels et de la faune (GMNF) dans cet établissement d’enseignement agricole hors norme : un domaine de seize hectares, situé au nord de Nancy, qui comprend un centre de formation, une halle de transformation agroalimentaire, un cercle hippique, une bergerie et un magasin paysan de vente directe. Sans parler de la ferme du lycée, ses 230 hectares de prairies, ses 70 vaches.

Baptiste et Xavier sur le tracteur de Benjamin Ferry.

Au milieu de tout cela, il y a, bien sûr, le lycée en lui-même, ses 400 élèves en secondaire ou étudiants en BTS, dont la moitié sont internes. À l’internat, justement, des dizaines de générations d’élèves se sont succédé depuis sa création dans… les années 1960 (ce n’est pas pour rien qu’il est en train d’être entièrement rénové). C’est là que France et moi travaillons la plupart du temps. Vidéaste et journaliste en journée, surveillants au lycée le soir et la nuit. « Pions », disent, entre eux, les élèves. « Assistants d’éducation », écrit-on, plus formellement, sur notre CV.

Autant dire que lorsque l’occasion de réaliser un atelier média avec les élèves de notre propre lycée s’est présentée à nous, grâce au projet Écologie et quartiers populaires lancé par Reporterre, le recrutement de nos sept mini « reporterres » n’a pas été bien compliqué. Il s’est fait naturellement, quand on croisait les élèves dans les couloirs, à la cantine ou à l’internat. Lors de nos discussions passionnées entre l’étude et l’appel du soir, juste avant le coucher. Une fois l’équipe constituée est venue la recherche du sujet. Tout est parti de Baptiste, un Vosgien de quinze ans en classe de seconde générale. Le benjamin de l’équipe.


« C’est l’un des derniers paysans des Vosges qui pratique l’agriculture d’autrefois ! »

Baptiste s’ennuyait profondément les mercredis après-midi. Il s’est bien essayé au rugby, sport dans lequel les jeunes du lycée — les filles, surtout — excellent à échelle nationale, et rejoignent parfois l’équipe de France agricole. Mais il dut vite se rendre à l’évidence : le contact de la terre l’attire bien davantage que les sports de contact. Il troqua donc ses crampons, son casque et son short contre une bonne vieille cote et une paire de bottes. À force d’insistance, le gérant de l’exploitation agricole du lycée a fini par lui accorder le privilège de traire les vaches chaque soir. Avant la traite, les mercredis, il avait encore tout le loisir de rejoindre le club des « reporterres ». Le thème du reportage, c’est lui qui nous l’a proposé.

Il arrive à Baptiste de venir cultiver les champs de Corcieux les weekends avec son voisin, agriculteur. C’est comme ça qu’il eut l’idée de ce reportage sur les « derniers paysans des Vosges ».

Non loin de chez Baptiste, sur les hauteurs de Corcieux, qu’il connait bien pour venir souvent y travailler dans les hectares de champs, exerce encore Christian Sonrier, 65 ans, tout juste retraité. « C’est l’un des derniers paysans des Vosges qui pratique l’agriculture d’autrefois ! On le voit dans le film de Jacques Cuny », s’enthousiasma Baptiste, avant de nous rapporter le lundi suivant le coffret du DVD Aux sources de mes Hautes Vosges, le seizième documentaire que Jacques Cuny a consacré à la mémoire paysanne, résistante et populaire vosgienne. Une séquence attira particulièrement notre attention : celle où Christian Sonrier et sa sœur plantent au plantoir, presque à la main donc, chacun des bulbes de ses Monalisa au beau milieu des 45 ares de son champ. On en rigole tendrement. On comprend — nous, les encadrants, ainsi que les élèves — qu’avec Christian, on tient là un personnage. Et un sacré !

Celui que la presse régionale ne présente plus, ou sinon comme « le célèbre cinéaste des Hautes-Vosges » — Jacques Cuny bien sûr —, achève de nous convaincre sur l’intérêt de notre mission. « Des fermes montagnardes typiques, où les humains vivent et dorment sous le même toit que les animaux, où les paysans produisent eux-mêmes les céréales dont ont besoin leurs bêtes, je n’en connais plus que deux », nous confie-t-il au téléphone.

Celle de Christian Sonrier, donc. Et celle de Gisèle Viry-Rémy, 65 ans également, qui a grandi et travaillé toute sa vie dans la ferme des Plombes, qui domine le lac de Xonrupt-Longemer, à mille mètres d’altitude. Il se trouve que Christian et Gisèle sont tous deux en train de passer le relais. À 32 ans, Benjamin Ferry, un ancien élève du lycée agricole de Pixérécourt, technico-commercial dans une entreprise de techniques minérales destinées à la culture et l’élevage, est en train de reprendre la ferme de Christian dans laquelle il a grandi, fait ses premiers pas d’agriculteur, tout appris. Chez Gisèle, la relève est assurée par ses deux fils, qui partagent leur temps entre la ferme et leur entreprise d’électricité.

La ferme de Christian et Benjamin, au lieu-dit La Charmelle à Corcieux.

Autre hasard que nous avons découvert lors du repérage des lieux : Gisèle, alias Josette Antoine, est l’héroïne de l’« Éloge de la fermière », écrit par le romancier et essayiste Benoît Duteurtre dans le Monde diplomatique d’août 2016 [1]. Ce magnifique et bouleversant article sur « la disparition silencieuse de l’agriculture montagnarde » était la première des lectures qui constituaient la documentation de nos reporterriens en herbe. « Je l’ai lu d’une traite ! C’est tellement ça », a lancé Baptiste, un soir dans sa chambre, juste avant de reprendre sa partie de Farming Simulator, assurément le jeu vidéo le plus populaire du lycée.

« Un pays sans paysan, c’est pas un pays. Je voudrais qu’on retrouve l’agriculture raisonnée d’autrefois : chaque ferme nourrit un village »

Retour au foyer de l’association socioculturelle. En bas, au rez-de-chaussée, ça enchaîne des canettes de sodas enfoncés dans les profondeurs des sofas, ça textote, ça « snapchat », ça joue au billard, au ping-pong, ça dessine, ça rit, ça vit. Et, à l’étage, au club « reporterres », ça débat bien sûr. Comme chaque mercredi de janvier, nous préparons nos deux tournages — qui auront lieu, pile-poil, heureusement, avant le confinement. Après avoir défini le thème général, nous planchons, ce mercredi, sur l’angle du sujet, les personnages de notre reportage.

« Pour moi, analyse Mattéo, notre futur garde-chasse, un pays sans paysan, c’est pas un pays. Je voudrais qu’on retrouve l’agriculture raisonnée d’autrefois : chaque ferme nourrit un village. Mais je crains que ce ne soit plus viable. Ou alors ça permet juste à l’agriculteur de s’autosuffire. » Là encore, Enzo est d’accord sur le constat : « Il faudrait d’abord repenser le système, sortir du “consommer plus, avoir toujours plus”, pour que le petit paysan puisse vivre. » Mais pas sur la conclusion : « Il nous faudrait un exemple. Pour qu’on puisse dire : “Regardez. Si lui arrive à en vivre, pourquoi d’autres n’y arriveraient-ils pas ?” »

La fabrication et la vente du fromage se font dans la même pièce. « L’inspecteur de l’hygiène le tolère, dit Guillaume. Mais quand mon frère et moi reprendrons la ferme, ce sera interdit. »

Cet exemple, ce sont les deux fils de Gisèle qui nous l’ont donné. À l’inverse de Benjamin, qui reprend la ferme de Christian par passion, par devoir de mémoire avant tout, Guillaume et Hervé comptent tirer leur premier revenu, d’ici dix ans, de leur activité agricole (vente de fromage) et du tourisme (projet de ferme auberge). Paradoxe : ce tourisme dénature la région autant qu’il lui permet de préserver, parfois, ses traditions. « Disons que, quand on voit les voitures des touristes en ville, ça nous emmerde un peu, mais ça nous fait vivre », reconnaît Guillaume. Les deux frères sont pleinement conscients du fait que ce qu’ils « perdent » à cause des limites de la production de la ferme, ils le regagnent parce que justement cette taille humaine doublée d’authenticité est une plus-value pour laquelle de nombreuses personnes sont prêtes à venir de loin.

Les vidéos de Mathis cartonnent sur YouTube et peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers de vues

Nos reporterriens qui suivent — ou suivront — la filière Technologie de la production agricole (TPA) sont directement concernés par ces questions de transmission, de reprise d’exploitation agricole. Baptiste, notre Vosgien, est tiraillé entre les valeurs que lui transmet l’agriculteur « à l’ancienne » chez qui il travaille chaque weekend depuis qu’il a l’âge de porter une brouette et le désir de modernité des neveux de l’agriculteur en question, futurs repreneurs de l’affaire familiale.

Benjamin Ferry, 32 ans, est en train de reprendre la ferme de Christian dans laquelle il a grandi, fait ses premiers pas d’agriculteur, tout appris.

Xavier, en terminale, a vu son père et son grand-père, éleveurs de porcs, tout faire eux-mêmes, de la production de céréales destinée à l’alimentation des bêtes au fumage et à la revente de la viande. Aujourd’hui, l’élevage situé dans l’est de la Moselle se modernise, s’agrandit, est passé en bio, « pour suivre la mode, parce que c’est ce que les gens veulent, c’est ce qui est rentable ». Xavier regrette la bonne vieille ferme de son enfance, « du temps où on se roulait dans la paille ».

Pour autant, il le reconnaît, quand il reprendra l’exploitation de ses parents, il l’agrandira, la modernisera, la rendra encore plus productive. Doit-il forcément en passer par là ? « Si je veux la transmettre un jour moi aussi à mes enfants, je n’ai pas d’autre choix », lâchera Xavier, au cours de l’étude du soir, lors de l’un des rares moments qui s’y prêtent. Et je comprendrai que sa « ferme familiale » dont il parle comme un « héritage, d’abord, du cœur », c’est aussi son avenir qui pèse sur ses épaules.

Mathis, Mosellan lui aussi, est un Youtubeur qui, à 17 ans, jouit d’une petite réputation. Ses vidéos cartonnent et peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers de vues. Des exploitants lui donnent un petit cachet en échange de son coup de com’. Bien qu’il filme surtout d’énormes engins agricoles dans des exploitations dont les champs s’étendent à perte de vue, sa chaîne YouTube se nomme « Le P’tit paysan ». Surnom que lui ont donné ses copains parce qu’il possède chez lui un vieux tracteur de 1957. Mathis n’est pourtant pas issu du milieu agricole : le tracteur sert juste à débarder le bois qui sert à chauffer sa maison l’hiver.

La ferme des Plombes, à Xonrupt-Longemer, vue depuis le drone de Mathis.

Sur le terrain, tous semblaient admiratifs de ce mode de vie rural, de ce mode d’agriculture paysan que défendent — sans grande théorie, mais avec leurs mains ravinées par les efforts et les années — Gisèle, Christian et leurs successeurs. Et pourtant, ce mode de vie n’est pas celui de nos reporterriens. Dans leurs fermes respectives, cela fait bien longtemps que les animaux ne vivent plus sous le même toit que les humains. Les tracteurs ne pétaradent plus comme celui de Christian. Les ensileuses, puissantes, rutilent en permettant à l’agriculteur de faire seul ce que toute la famille de Gisèle — petits-enfants inclus ! — parvenait difficilement à accomplir en une journée harassante de travail.

Dans le nouveau bâtiment de la ferme, Guillaume donne le foin aux génisses qui vont venir doubler le cheptel de vaches. Avec son frère, il espère se tirer son premier revenu dans dix ans.

« À l’époque, on faisait du bio sans le savoir ? » hasarde le reporterrien Mathis. La réponse tient dans sa question, finalement. Certes, en allant à la rencontre de Christian, Gisèle et leurs successeurs nous savions que nous ne trouverions pas LA solution qui permettrait de mettre un coup d’arrêt aux ravages produits sur le climat par les multinationales de l’agroalimentaire. Il s’agissait plutôt de montrer que cette solution n’a jamais cessé d’exister. Qu’elle était là, sous nos yeux, il n’y a pas si longtemps encore, dans chaque campagne de chaque contrée de France. Qu’elle existe, d’ailleurs, encore un peu. Filmer les derniers représentants de cette paysannerie vosgienne avec des élèves d’un lycée agricole « 4.0 » n’aurait pas eu cette saveur subversive s’il s’agissait juste de graver la nostalgie d’une tradition qui s’éteint.

Filmer l’histoire de cette transmission, ce prolongement d’un siècle d’histoire, qui se déroule sous nos yeux entre deux générations de travailleurs de la terre, c’est, au contraire, ouvrir des possibles, écrire l’agriculture de demain sans tourner la page des fermes d’hier. Celle des tracteurs, au loin, qui pétaradent encore...


L’équipe des reporterriens : Baptiste Taralle (Seconde générale), Vincent Jendrejewski (Première Gestion des milieux naturels et de la faune – GMNF), Enzo Ribeiro et Mattéo Kessler (Terminale GMNF), Flavien Dubuc, Xavier Gérard et Mathis Terme (Terminale Technologie de la production agricole), encadrés par France Timmermans et Franck Dépretz.





[1Ce texte fait également l’objet d’un chapitre du Livre pour adultes de Benoît Duteurtre (Gallimard, 2016).


Lire aussi : L’écologie populaire, c’est aussi dans les campagnes

Source : France Timmermans et Franck Dépretz pour Reporterre

Photos : © France Timmermans et Franck Dépretz/Reporterre
. chapô : Gisèle Viry-Rémy.

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