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De l’art de catapulter les nounours pour changer le monde

30 août 2017 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Pour préparer la rentrée sociale, l’Université européenne des mouvements sociaux a proposé une formation à la « boîte à outils internationale pour la mise en œuvre d’actions directes non violentes ». Des partages d’expériences et un conseil : être joyeux et créatif.

  • Toulouse (Haute-Garonne), reportage

Tafta, loi Travail, évasion fiscale : la rentrée des classes s’annonce sportive pour le mouvement social... Plus question de flâner, l’emploi de temps est bien rempli ! Du 23 au 27 août, plusieurs centaines de militants ont donc repris le chemin de l’école buissonnière d’Attac, à Toulouse. L’Université européenne des mouvements sociaux a sonné la fin de la récréation estivale, à grand renfort de conférences, de débats et de spectacles. L’occasion de se remettre en jambe, en vue des mobilisations à venir.

Ce vendredi 25 août, activistes novices et confirmés se pressent dans une petite salle de classe du campus Jean-Jaurès, malgré l’heure matinale. Attirés par l’alléchant intitulé de cette formation, « Une boîte à outils internationale pour la mise en œuvre d’actions directes non violentes », ils sont une trentaine à s’asseoir en cercle autour d’Audrey Arjoun et de Laurent Ciarabelli, les deux facilitateurs du collectif Diffraction.

Laurent et Audrey.

Et pour dérouiller ses réflexes de militant, rien de tel que de vérifier les acquis. Par petits groupes, les participants sont invités à décortiquer des actions passées auxquelles ils ont participé. « Notez ce qui a fonctionné, identifiez les tactiques, les stratégies mises en place », invite Audrey Arjoun.

Les retours d’expérience foisonnent. « En Allemagne, nous avons organisé un bicycle die-in dans la rue pour dénoncer le manque infrastructures cyclables et de sécurité pour les vélos, raconte une jeune femme. Nous étions plusieurs dizaines à rouler sur nos vélos, et nous nous sommes couchés par terre tous ensemble d’un seul coup. C’était une image forte, qui a été reprise par les médias. » À côté des pratiques nouvelles, certains font valoir leurs vieilles recettes, à l’instar de Jean-Louis (prénom changé) : « Dans les années 1970, pour empêcher l’extension du camp militaire du Larzac, nous sommes des centaines à avoir acheté des miniparcelles agricoles sur le plateau. » Laurent Ciarabelli note « occupation » sur le tableau : « À côté de la désobéissance civile, on peut aussi utiliser des moyens légaux comme l’achat de terres pour faire avancer une lutte. »

Catapultage de nounours en peluche 

« Il est essentiel de tirer des leçons de ce qui a été fait, et de s’inspirer de ce qui se passe ailleurs », explique Audrey Arjoun. Ne pas réinventer l’eau chaude, et puiser dans la mine d’or renouvelable que constitue le répertoire d’actions des mouvements sociaux, c’est ce qui a guidé Andrew Boyd et Dave Oswald Mitchell dans la rédaction de Beautiful Trouble, traduit en français en 2015 sous le titre Joyeux bordel. Un ouvrage collectif qui recense et analyse des centaines de mobilisations à travers le monde. Afin de rendre accessible ce « patrimoine commun de l’humanité en lutte », des militants ont également créé une plateforme en ligne, Beautiful Rising.

Catapultage de nounours en peluche au-dessus des barrières de sécurité lors d’un G20, ou envoi postal de vêtements féminins aux autorités militaires birmanes afin de protester malgré l’interdiction de manifester. « Utiliser l’humour pour désarçonner les autorités, recourir à des figures sympathiques… ce sont des tactiques efficaces qui peuvent être réutilisées », insiste Laurent Ciarabelli. Les participants notent tout, attentifs et motivés.

Après la théorie, la pratique : il s’agit de monter en vingt minutes une action afin d’empêcher la déportation des demandeurs d’asile. Chaque groupe se voit remettre une série de cartes, portant chacune une tactique ou un principe d’action : utiliser une image virale, renverser les rôles, éduquer avec la gentillesse, mener une action directe. « Attention aux prises de parole, intervient Audrey Ajourn. Celles ou ceux qui ont beaucoup parlé peuvent laisser les autres s’exprimer. »

Après un intense remue-méninge, les équipes miment le fruit de leur imagination subversive. Certains attachent des ballons estampillés #Air Fraternité aux poignets des voyageurs à l’entrée d’un aéroport ; d’autres déposent des valises devant la préfecture ou le siège du Front national, « pour que ce soit eux qui partent » ; une veillée funèbre s’organise autour d’une porte d’embarquement, avec des portraits des migrants morts à leur retour forcé dans leur pays. « Il existe des centaines d’actions possibles pour un même objectif, résume Audrey Ajourn. À vous de trouver le meilleur moyen en fonction de la situation. »

« C’est la diversité des tactiques qui fait la réussite d’une mobilisation » 

Deux heures de formation plus tard, chacun se sent prêt à lutter. « J’ai participé à de nombreuses actions, explique Christine. J’ai l’impression de savoir faire, mais c’est super d’avoir de nouvelles idées, ça motive pour septembre ! » À ses côtés, Alex se réjouit de ce foisonnement : « Je n’allais plus manifester, car il me semble que ça ne marche plus, mais là, ce sont de nouvelles pistes stimulantes. »

C’est pour renouveler les pratiques et renforcer l’impact des actions menées que le collectif Diffraction est né début 2016, dans la foulée de la COP21. « Nous avions participé comme formateurs à la Coalition climat, avec l’idée de donner un maximum d’outils aux groupes, car c’est la diversité des tactiques qui fait la réussite d’une mobilisation, observe Audrey Ajourn. Malgré l’état d’urgence, ça a été un formidable catalyseur, un moteur de renouveau pour les mouvements sociaux. » Au sortir du sommet parisien, les demandes de formation ont afflué, notamment de groupes en marge des organisations écolos classiques. « Le mouvement climatique est plutôt dogmatique et excluant, porté majoritairement par des hommes blancs, estime Laurent Ciarabelli. Celles et ceux que l’on appelle les minorités — les migrants, les LGBTIQ+ — n’y trouvaient pas leur place. » Il espère ainsi changer les pratiques au sein des mouvements sociaux, afin de les rendre plus inclusifs, plus créatifs… et donc plus efficaces.

Le collectif Diffraction compte aujourd’hui une quinzaine de facilitateurs, qui accompagnent des groupes de militants de tous horizons : zadistes, queers, sans-papiers ou militants d’Attac. « Il n’y a pas d’experts en révolution, sinon on aurait déjà réussi : il s’agit donc de partager nos expériences et nos savoirs, et de faire marcher l’intelligence collective », observe Audrey Ajourn.




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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Lorène Lavocat/Reporterre

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