« Depuis la Drôme, les échardes invisibles de Gaza »
- © Juliette de Montvallon / Reporterre
- © Juliette de Montvallon / Reporterre
Durée de lecture : 4 minutes
« Lorsque les montagnes se dressent dans l’aube, que les plants de tomates noircissent mes mains, je pense à Gaza », écrit notre chroniqueur paysan Mathieu Yon, dans ce texte doux et plein d’espoir.
Mathieu Yon.
© Enzo Dubesset / Reporterre
|
Le néopaysan Mathieu Yon, installé dans la Drôme en tant que maraîcher biologique en circuit court, est chroniqueur pour Reporterre. |
Cette année, j’ai affiné ma méthode en remplissant chaque recoin de mes serres : de chaque côté des lignes de tomates, par exemple, j’ai planté des pommes de terre nouvelles. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une « association de légumes », plutôt d’une « orchestration de temps ». Fin février : plantation des pommes de terre. Mi-avril : repiquage de tomates, dont les tiges dépassent rapidement les pommes de terre, qui semblent soutenir leur croissance comme le ferait une culture intercalaire.
Cette promiscuité de début de saison n’est pas gênante pour mon champ situé en bordure d’une rivière. Les nuits y sont fraîches et malgré les pluies tièdes du mois d’avril, le mildiou ne trouve pas le temps de s’y développer. Pour apparaître, ce champignon a besoin d’une température d’au moins 18 °C pendant douze heures d’affilée.
« Je sens un vent qui vient de Palestine »
Les piqûres d’acariens sur les feuilles de tomates, elles, ont disparu peu à peu, à mesure que la végétation des patates se densifiait. Lorsque leur récolte fut terminée à la fin du mois de mai, les tomates étaient déjà bien implantées. Elles pouvaient maintenant s’épanouir pleinement, guidées par mes filets.
Les passe-pieds à nouveau praticables, je tuteure les tomates, retire les gourmands. Les plants sont vigoureux. Le soir, lorsque je rentre à la maison avec un brin de fatigue, mes mains sont souvent noires, et des pensées nocturnes s’enroulent dans ma tête.
Il y a plusieurs années, l’écrivain Christian Bobin m’a écrit une lettre contenant cette phrase qui résonne encore : « La vraie intelligence, c’est d’être blessé par d’invisibles échardes, et il n’y a pas de plus grande joie. » Mon travail au champ n’a pas effacé ces échardes invisibles. Et, depuis le début du printemps, je sens un vent qui vient de Palestine. Il transporte des poussières et des larmes, qui laissent des traces de sel sur ma peau.
Lorsque les montagnes se dressent dans l’aube, que l’herbe sèche se couche sous mes pas, que les chants d’oiseaux tressent des silences et que ma bouche s’ouvre sans qu’aucun mot ne sorte : je pense à Gaza. Lorsque les plants de tomates noircissent mes mains, que les crevasses apparaissent sur la terre ou la plante de mes pieds, que je suis attaché à mon champ comme à une respiration : je pense à Gaza. Je me souviens de ce pays où je ne suis jamais allé, de ses odeurs qui me sont inconnues, et les échardes invisibles s’enfoncent dans mon âme, chaque jour un peu plus.
Cette saison sera différente
La douleur est si profonde qu’elle soulève parfois un langage. Et je parle au ruisseau qui coule entre mes deux parcelles. Je lui demande des nouvelles de Gaza. Il m’arrive même de lire des syllabes dans les empreintes des chevreuils, puis de les assembler dans mon esprit pour former des phrases broussailleuses, sauvages, tenant tête à l’injustice et au désespoir.
Quant aux feuilles de mes salades, elles ressemblent à des parchemins froissés contenant 1 000 histoires déchirantes, comme celle de la poétesse gazaouie Alaa al-Qatraoui, dont le calame s’est figé au-dessus du souffle de ses quatre enfants, morts dans des bombardements israéliens.
Cette saison ne sera pas une saison comme les autres. Je préviens mes clients que les salades auront un goût amer à cause du manque d’eau, que les tomates seront acides en raison des coupures d’électricité, et que je perdrai parfois mon souffle parce qu’il manque de l’oxygène dans les hôpitaux de Gaza.
Un jour pourtant, même si c’est impensable : cette guerre qui semblait une montagne passera comme un nuage. La pluie viendra et l’herbe poussera de nouveau. Au loin, quelqu’un entendra le bruit des vagues et de la mer, comme si c’était la première fois. Et le printemps ne sera plus injuste. Les enfants courront sur la plage de Gaza en riant. Je m’en souviens. J’ai besoin de m’en souvenir.