Derrière Center Parcs, un groupe en difficulté qui survit grâce aux cadeaux de l’Etat

18 décembre 2014 / Andrea Barolini (Reporterre)



Le tribunal administratif de Grenoble dira ce matin s’il suspend les travaux du Center Parcs de Roybon.

Forêt rasée, zones humides détruites, espèces menacées... Telle est la réalité du projet Center Parcs, au nom des retombées économiques. Mais derrière Center Parcs, il y a un groupe, Pierre et Vacances, aux finances fragiles. Enquête sur un système qui survit grâce aux cadeaux fiscaux et à l’argent public.


-* Grenoble (Isère), correspondance

Le groupe Pierre et Vacances, créé en 1967 et désormais l’un des leaders européens du tourisme et des résidences de vacances, déclare sur son site internet exploiter « un parc touristique de près de 50 000 appartements et maisons, situés dans 300 sites en Europe. En 2012/2013, le Groupe a accueilli 7,5 millions de clients européens ».

Un géant du secteur, géré par son fondateur, Gérard Brémond, et la SITI (Société d’Investissement Touristique et Immobilier), qui détient plus d’un tiers du capital social et plus de la moitié des droits de vote aux assemblées générales.

Toujours plus

Aujourd’hui, l’entreprise est propriétaire de plusieurs labels : Maeva, Aparthotels Adagio, Sunparks, ainsi que la société néerlandaise Center Parcs Europe, achetée en 2001 par Pierre et Vacances grâce à l’aide d’une filiale de la banque allemande Deutsche Bank.

Center Parcs gère actuellement vingt domaines : cinq en Allemagne, deux en Belgique, neuf aux Pays-Bas et quatre en France. Mais dans l’Hexagone, deux autres sites sont en construction : celui de Roybon et un autre sur le territoire des communes de Trois-Moutiers et de Marton, dans la Vienne. Et Pierre et Vacances souhaite en édifier trois autres : près de Poligny (dans le Jura), dans la forêt du Rousset (en Saône-et-Loire) et près des communes de Pindères et Beauziac, dans le Lot-et-Garonne.


- Capture d’écran du site Pierre et Vacances-

Et puis, en Seine-et-Marne, le groupe va développer un gigantesque projet, dont la première tranche de travaux doit s’ouvrir mi-2016 à six kilomètres de Disneyland Paris. Il s’appellera Villages Nature : « Ce projet est destiné à devenir l’un des plus gros sites touristiques de France. Il prévoit à terme, dans une dizaine d’années, jusqu’à 5.500 appartements et cottages et 150.000 mètres carrés d’équipements sur 500 hectares », déplore Mounir Satouri, président des élus EELV de la région Île-de-France.

La stratégie : faire venir des Chinois

Question : pourquoi un développement si rapide est-il nécessaire ? Le groupe a-t-il autant d’argent à investir ? En réalité, les résultats économiques des derniers exercices n’ont pas été brillants. Pierre et Vacances a accusé 27 millions € de pertes sur l’exercice 2011-2012, et 47 millions € sur celui de 2012-2013, soit 3,1 % du chiffre d’affaires. Le résultat net publié début décembre pour la période 2013-2014 indique pareillement une perte de 23,3 millions €.

En mai 2013, le groupe avait annoncé un plan de relance baptisé « WIN 2016 », dont l’objectif est de créer « une croissance et une profitabilité durables ». Le but : accroître de 5 à 6 % d’ici fin 2016 le taux de résultat opérationnel courant en rapport au chiffre d’affaires. Comment ? En réorganisant le modèle de business, et en misant sur les clients étrangers.

Mais l’entreprise a repoussé cet objectif de rentabilité à l’horizon 2017. Aujourd’hui, selon le quotidien online spécialisé Boursier.com, « les chiffres dévoilés montrent que le contexte est toujours difficile et les analystes maintiennent un biais prudent, notamment parce que les objectifs leur apparaissent, même décalés d’un an, ambitieux ».

Sur la période 2013-2014, le chiffre d’affaires s’élève à 1,141 milliard €, soit + 1 % par rapport à l’exercice précédent, ce qui ne peut contenter les dirigeants, qui misent sur des nouveaux partenariats.


- Des opposants sur le site du projet de Center Parcs à Roybon -

Pierre et Vacances vient en effet de signer une lettre d’intention avec la société chinoise Beijing Capital Land, afin d’établir un partenariat sur longue période. Le groupe français veut développer des sites touristiques dans le Pays asiatique, basés sur le concept des Center Parcs européens.

Les deux premiers villages de vacances pourraient être établis autour de Pékin et Shanghai, en exploitant la demande touristique des mégalopoles chinoises. Et la recette serait celle de toujours : programmes immobiliers, logements, équipements.

Une stratégie qui, espèrent les dirigeants du groupe, pourra aussi aider l’action en bourse : le titre de Pierre et Vacances reste autour de 25 € alors qu’il valait 116 € en 2007.

Le piège de la défiscalisation

Selon une enquête publiée en février 2013 par le magazine Capital, ces mauvais résultats ne sont pas dus seulement au ralentissement de l’économie : « C’est le modèle de Pierre & Vacances qui est remis en cause. Le promoteur s’est retrouvé pris à son propre piège : celui de la défiscalisation ».

La croissance du groupe a en effet été stimulée par la politique économique choisie par la France depuis les années 90 « qui a offert aux propriétaires de résidences de tourisme des réductions d’impôts : lois Périssol (1996), Demessine (1999), Scellier (2008), Censi-Bouvard (2009) », poursuit Capital.

Comment cette défiscalisation marche-t-elle ? Un résumé précis du business-system de Pierre et Vacances a été publié par le groupe Europe-Ecologie Les Verts : « La société construit, via des filiales (à chaque site, une filiale spécifique), des hébergements touristiques qui sont vendus sur plan ». Qui veut investir dans le tourisme peut donc acheter un logement « clefs en mains ».

L’étrange cadeau fiscal de... Monsieur Cahuzac

C’est Pierre et Vacances qui se charge de le louer et d’en assurer l’entretien : « Les contrats sont établis sur neuf ans, pendant lesquels la société s’engage sur un montant de loyer, donc de revenu et ce montage permet de défiscaliser 11 % de l’investissement », ajoute le parti écologiste.

Cela à cause d’un amendement à la loi de Finance 2013, déposé par Jérôme Cahuzac, à l’époque ministre du budget, et qui parait taillé sur mesure pour certains grands groupes du tourisme.

En effet, le système permet de bénéficier d’un avantage fiscal sur le prix de revient d’un investissement (plafonné à 300 000 €) et d’une récupération de la TVA (à condition de s’engager à louer son bien pendant neuf ans à un gestionnaire). Chaque investisseur peut ainsi économiser jusqu’à 33 000 € d’impôt.

Les Vert isérois avaient dénoncé l’initiative de Cahuzac, qui était arrivée « quelques jours après qu’il ait reçu en entretien le PDG de la multinationale Pierre et Vacances, très directement intéressée par ce dispositif. Coïncidence ? »

Retour de boomerang

Ce qui est sûr, c’est que nombre de personnes ont trouvé très attractives les conditions proposées par la société. Mais les surprises surviennent ensuite : au bout de neuf ans, le bail est en fait reconduit. « Pour desserrer l’étau, poursuit l’enquête de Capital, les équipes n’hésitent pas à faire des économies sur le dos des propriétaires. Depuis deux ans, ceux qui arrivent en fin de bail se voient infliger des baisses de loyer spectaculaires. “Ça a été la douche froide, j’ai eu droit à 40 % de diminution”, décrit le propriétaire d’un 50  mètres carrés aux Issambres, près de Saint-Tropez. »

En outre, le groupe leur impose parfois le paiement des charges, « qu’il prenait avant à son compte (2 000  € annuels à Saint-Tropez) », ainsi que des travaux de rénovation « facturés au prix fort. Résultat : 15 % des investisseurs préfèrent sortir du système, quitte à perdre les avantages fiscaux ».

Pour les opposants, la défiscalisation peut donc se révéler un miroir aux alouettes. Et même les emplois créés, qui allèchent les élus, risquent d’être un boomerang : « Ils disent qu’ils vont apporter localement de la prospérité, explique Stéphane Peron, président de l’association Pour les Chambarans sans Center Parcs (PCSCP), et qu’ils vont aider les gens qui sont au chômage. Mais la moitié des emplois proposés seront à 240 € par mois pour neuf heures de travail par semaine ! C’est donc un système qui ne fera qu’aggraver la misère sociale locale, déjà grandissante ».

Gabegie d’argent public

L’association de Roybon a aussi estimé le montant cumulé des subventions publiques, directes et indirectes, dont Pierre et Vacances pourra bénéficier pour le seul Center Parcs de Roybon : 113,9 millions € (37,4 pour les collectivités locales, 76,5 pour l’Etat).

« Ramené au nombre d’emplois allégué (468 équivalents temps plein) ça donne un ratio de plus de 243 000 € par emploi ! Le même traitement appliqué à l’ensemble des chômeurs de catégorie A en France représenterait une dépense totale de 779 milliards €, soit presque la moitié de la dette totale du pays », ajoute Peron.

Pareillement, au Rousset, Pierre & Vacances prévoit la création de trois-cents emplois. Dans le Jura, on devrait rester autour de 255 emplois équivalent temps-pleins. Compte tenu que, selon des documents publiés par des associations d’opposants, ces projets mobiliseront respectivement 80 et 88 millions € d’argent public, la disproportion semble évidente.

A Poligny, par exemple, cela ferait 344.300 euros par emploi créé. « 17,5 années de Smic », résume Antoine Bérodier, l’un des fondateurs de l’association Le Pic Noir, qui s’oppose à la construction. Pareillement, dans la Vienne, le Center Parcs est censé créer 600 emplois. D’après les informations parues dans les médias locaux, le budget total du projet est de 300 millions d’euros, dont 138 millions d’argent public : chaque emploi coûterait donc 230 000 € à la collectivité.

Chômage et précarité

Center Parcs argue des importantes retombées économiques des sites sur les territoires avoisinnants. « L’implantation d’un Center Parc, répond une opposante drômoise au Center Parcs de Roybon, n’aura pas pour effet de générer 5 000 touristes supplémentaires par an en France. Si 5 000 touristes logent et consomment toute l’année dans le Center Parcs, c’est qu’ils ne vont pas ailleurs ».

Au contraire, poursuit-elle, « le Center Parcs aura les mêmes effets sur le tourisme doux et rural que les sites Amazon sur les librairies, que les hypermarchés sur les commerces de centre-ville et que le maïs OGM américain sur les petits paysans mexicains après les accords de libre-échange : loin des nombreux emplois promis, ils ont aggravé le chômage et la précarité au sein de la population ».




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Source : Andrea Barolini pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Parc plaza
. Mains : Wikimedia (Duisenberg/CC BY-SA 4.0)
. Emploâ : Andrea Barolini
. Pancartes : ZAD Roybon

Lire aussi : DOSSIER - Center Parcs et Roybon


Cet article a été rédigé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :

DOSSIER    Center Parcs et Roybon

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