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ReportageAgriculture

Des Résistantes à la réalité : les alternatives agricoles du bocage de l’Orne

Le bocage de l'Orne où a eu lieu le festival des Résistantes est déjà un terreau de luttes et d'expérimentations pour une autre agriculture.

Aux Résistantes, l’élaboration d’une agriculture autre que celle promue par la loi Duplomb était un souci partagé. Dans l’Orne où le festival a eu lieu, des participants locaux, paysans et habitants, y travaillent déjà.

Saint-Hilaire-de-Briouze (Orne), reportage

Quelle agriculture après l’adoption de la loi Duplomb ? L’avenir du travail de la terre était au cœur des discussions sous les chapiteaux du festival des Résistantes après le vote de ce texte qui favorise l’usage des pesticides, des mégabassines et de l’élevage industriel. Dans les champs du bocage normand, paysans, habitants et militants tentent d’inventer un modèle paysan respectueux du vivant. Portraits d’engagés locaux dans cette transition.

Gilles Delaunay, éleveur sur un territoire de luttes

© Paul Lemaire / collectif Hors Format / Reporterre

Dans un département de l’Orne où seuls 9 % des surfaces agricoles sont en bio, Gilles Delaunay, 59 ans, est un converti de longue date à l’agroécologie. Cet éleveur de vaches laitières et de porcs sur la ferme du Mont Hardy est passé en agriculture biologique dès l’an 2000. Aujourd’hui, il est associé avec sa fille Perrine qui s’occupe des vaches laitières.

« On a été les premiers dans le coin, puis tous nos voisins se sont convertis », raconte-t-il. Le paysan s’inscrit à rebours d’une politique agricole « qui favorise l’agro-industrie, les hectares et les vastes champs de céréales ». « Moi j’aime mieux avoir des voisins que des hectares », sourit Gilles. Sur sa ferme, il y a 17 kilomètres de haies, et des prairies où pâturent les vaches.

Pas de pesticides ni d’engrais chimiques… Pourtant, « je n’ai jamais de limaces dans mes cultures », dit Gilles : « Les haies sont des nichoirs de carabes, de grands mangeurs de limaces. Ce sont des auxiliaires de cultures essentiels. Ce qu’on apprend dans l’enseignement agricole, c’est plutôt la liste des produits phytosanitaires. »

« Il y a un bon terreau de lutte dans le bocage »

Par son modèle agricole, le paysan poursuit l’engagement de ses parents, son père faucheur d’OGM et sa mère paysanne militante chez Solidarité Paysans. « Il y a un bon terreau de lutte dans le bocage », dit Gilles, qui cite les luttes paysannes dans les années 1970, celles contre l’enfouissement de déchets nucléaires à Athis-de-l’Orne et, plus récemment, contre le projet de 2x2 voies entre Briouze et Sevrai.

La topographie du territoire se prête aussi à la préservation de la paysannerie plutôt qu’à un développement de l’agro-industrie. « Ce sont des vallons, des zones humides, donc c’est plus difficile de faire des grandes cultures », dit-il. Comme lui, quatre autres fermes ont prêté leurs terres pour recevoir près de 5 000 participants aux Résistantes.

Pendant deux ans, Gilles a aussi accueilli l’Alterfixe, un campement qui fait se rencontrer des cédants de fermes et des porteurs de projets. « Grâce à ça, on a rajeuni la zone », se réjouit-il. Un nouveau camp Alterfixe intitulé « S’installer en collectif dans une région d’élevage » est prévu dans l’Orne en octobre.


Florian Dereix, de la ville aux prairies

© Paul Lemaire / collectif Hors Format / Reporterre

Les trois premières éditions de l’Alterfixe dans le bocage ont déjà permis l’installation d’une vingtaine de personnes, ouvriers agricoles, paysans boulangers et restaurateurs. Florian Dereix, 36 ans, fait partie de ces nouveaux arrivants.

Non issu du milieu agricole, l’ex-Bordelais occupait un poste d’ingénieur en énergies renouvelables avant de se lancer dans un tour des fermes collectives en Europe. « Étonnamment, j’ai une passion vaches laitières depuis tout petit. Dès qu’il y avait des vacances, je demandais à mes parents de m’envoyer à la ferme », raconte Florian. 

Son périple l’a amené jusqu’à la Normandie pour la première édition de l’Alterfixe en 2022. C’est alors que le décès brutal d’un agriculteur du coin dans un accident de tracteur a provoqué un élan de solidarité.

« Je n’avais pas de formation agricole mais j’étais motivé »

Après s’être joint à l’effort collectif pour maintenir l’activité, il a repris lui-même cette exploitation, la ferme du Haut Chêne. « Je n’avais pas de formation agricole mais j’étais motivé », dit l’éleveur de vaches laitières en agriculture biologique.

Il a depuis lancé la Foncière citoyenne du Haut Chêne. Celle-ci détient l’exploitation, dont il est devenu locataire. 139 sociétaires y ont pris des parts. L’éleveur souhaite ainsi extraire la ferme de la « boucle infernale » de l’endettement, du « surinvestissement » pour tenter de rembourser le prêt bancaire par davantage de rendement « jusqu’à l’étouffement », puis la revente des fermes à des prix toujours plus élevés, inaccessibles à de nouveaux repreneurs. 

Entre 2010 et 2020, la Normandie a ainsi perdu 25 % de ses fermes, selon l’association Terres de liens. Une grande partie des fermes cédées sont reprises par les voisins, si bien que la surface moyenne des exploitations normandes a doublé depuis les années 2000. « J’ai choisi ce modèle de la foncière pour bloquer cet agrandissement et cette spéculation sur les terres, faciliter l’installation de jeunes agriculteurs, mais aussi recréer un lien avec les citoyens en dehors du monde agricole », explique Florian.


Elsa Babin, pour une alimentation saine et locale

© Léa Guedj / Reporterre

Pour offrir des débouchés rémunérateurs à cette agriculture paysanne bio et locale, les initiatives citoyennes foisonnent. Une caisse commune de l’alimentation été lancée à Flers, à quelques kilomètres de là, ainsi qu’une expérimentation intitulée « Qu’est-ce qu’on mange dans le bocage ? », toutes deux initiées par Adrien Desplat, agronome et ouvrier agricole, habitant dans le bocage, qui souhaitait « mettre en lien les paysans et les cantines de restauration collective pour remettre du sens dans le système agricole local ».

Un enjeu qui touche de près Elsa Babin, 42 ans, habitante de la commune de L’Orée d’Ecouves, à une quarantaine de kilomètres du campement des Résistantes. Après avoir quitté la campagne ornaise pour travailler à Caen pendant plusieurs années, le retour dans son bocage natal a été pour elle une « bouffée d’oxygène » : « J’ai constaté que la vie militante que je cherchais ailleurs se trouvait ici. Localement, sur ce territoire peu peuplé, il se passe plein de choses qui redonnent de l’espoir. » 

« On sait ce qu’on achète et d’où ça vient »

Avec d’autres habitants de sa commune, Elsa a lancé un groupement d’achat d’aliments locaux, baptisé Ecoscovia, qui se fournit auprès d’une trentaine de producteurs bio situés dans un rayon de 100 kilomètres. Tous les deux mois, un magasin est aménagé, où chacun vient récupérer sa commande. « C’est une façon de se réapproprier notre alimentation, on sait ce qu’on achète et d’où ça vient », explique Elsa Babin.

Aux Résistantes, elle tient le stand de l’association Eau Secours 61, dans laquelle elle s’est engagée après la découverte d’un dépassement des limites réglementaires de résidus d’un herbicide dans l’eau qu’elle consomme. « Ça a été le déclic, se souvient Elsa. J’ai pris conscience de l’impact du modèle agricole dominant sur notre santé et de la nécessité de soutenir les paysans locaux respectueux du vivant pour la préserver. »

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