Des hippies aux néo-paysans, l’histoire ardéchoise du retour à la terre

26 mai 2018 / Julie Blanc (Silence)

Depuis les années 1968, l’Ardèche est un département d’élection pour les candidats au retour à la terre. L’historienne Catherine Rouvière a étudié ce mouvement qui « apporta la ville à la campagne ».

Depuis 1972, l’Ardèche est le département qui possède la plus forte densité de France de population néorurale. Celle-ci s’est installé par vagues dans les espaces désertifiés du sud de la Loire, où les Cévennes exerçaient un attrait particulier. Ces montagnes avait été touchées par un exode rural massif : les paysan·nes de la région quittaient des terrains pentus et difficilement cultivables. Le prix dérisoire du foncier motiva donc une grande partie des futures communautés. S’y ajoutait la sauvage beauté de ces petites montagnes forestières et l’image d’une « terre de luttes » : celles des Camisards et de la Résistance.

Les premières personnes néorurales s’installèrent dans des villages abandonnés, des ruines découvertes au cours des randonnées collectives et dont la localisation était transmise dans les bals folks ou la presse alternative (La Gueule ouverte, et, à l’époque, Libération). Dans l’immédiat après-68, ces communautés ne cherchaient pas le dialogue avec la population locale mais espèraient plutôt refonder une société nouvelle, préservée du monde capitaliste par son emplacement reculé.

Ces grands lendemains n’ont pas duré longtemps. 95 % de ces nouve·lles habitant·es sont vite repartis. Le « retour à la terre », lui, ne faisait pourtant que commencer et Catherine Rouvière, autrice du livre Retourner à la terre dénombre ainsi quatre vagues d’installation :

  1. La vague post-1973 : son discours était « plus écolo que révolutionnaire ». L’idée du changement imminent de société n’était plus crédible et il s’agissait alors de construire une alternative durable ;
  2. La vague post-1985 : elle concernait un certain nombre de professionnel·les (professeur·es, infirmier·es, etc.) qui cherchaient à quitter la ville pour changer de mode de vie sans pour autant opérer de reconversion ;
  3. La vague post-1995 : elle concernait des personnes précaires, dont certaines se sont raccrochées aux réseaux de solidarités locales ;
  4. La vague post-2005 : plus politique que les deux précédentes, elle renouait avec un discours de changement radical de société, porté d’une part par les altermondialistes, de l’autre par de jeunes écolos aux pratiques quotidiennes alternatives.

Le terme « néorural » recouvre donc des réalités différentes. S’il est difficile de parler d’un « mouvement » commun aux personnes néorurales, il existe des liens entre tous ces gens : ce sont, au début, des bulletins de liaison (comme La revue C), la circulation des membres entre les collectifs (liée à des déménagements, des réunions) puis les lieux communs, les festivals, les bals folks. Le terme « communauté » a disparu peu à peu au profit du mot « collectif » mais, de l’un à l’autre, on retrouve une ligne de fuite politique commune : la critique de la société de consommation et du monde industriel liée à une recherche du « vivre autrement ».

La réussite des « chevelus » était parfois difficilement supportable

Revenons à la fin des années 1960. Le premier contact avec la population locale n’était pas facile. Les personnes néorurales investissaient des territoires dont les habitant·es étaient vieillissantes car la jeune génération avait suivi l’exode rural. Les études avaient en général été courtes et le niveau de vie, au regard des standards contemporains, n’était pas très élevé. A contrario, les nouveaux et nouvelles arrivantes provenaient plutôt d’une classe moyenne urbaine, jeune et diplômée. De fait, on se comprenait peu.

Largentière, en Ardèche.

À cette époque, dans les familles agricoles cévenoles, la transmission de la terre s’étiolait. Ayant vu les Trente Glorieuses et sa modernisation accélérée de l’agriculture, les parents n’espéraient plus rien de leur pays et encourageaient les enfants à partir pour la ville. L’idée que des méthodes différentes de l’agriculture intensive pussent réinsuffler de la vie aux montagnes semblait impensable. Aussi, la deuxième vague de personnes néorurales était vue avec méfiance. Pourtant, à la différence de celle qui lui précéda, elle chercha à créer des liens et avait mûri une réelle démarche paysanne [1]. Et lorsque certains « chevelus » parvenaient à recréer des structures agricoles viables, leur réussite était parfois difficilement supportable. On assistait là à un conflit de représentations quant à ce qu’est le « métier de paysan ». Pour les anciennes familles cévenoles, il devait être lié à une forme d’hérédité de la terre et du savoir-faire, à l’observation d’un certain rythme de vie, etc. À cela, bien sûr, s’ajoutèrent toutes les incompréhensions liées aux différences de mœurs : avec les néorura·les, ce fut aussi la révolution sexuelle des années 1970 qui débarqua à la campagne. Au début des années 1980, un certain nombre d’enjeux cristallisaient ces tensions. On en citera deux : les conflits politiques qui débutèrent lorsque les Ardéchois·es d’adoption cherchèrent à s’intégrer aux équipes municipales et les heurts récurrents autour de la chasse [2].

Mais, petit à petit, l’intégration s’est opérée et, avec elle, c’est l’Ardèche elle-même qui a évolué. Le premier levier de cette transformation a été celui de l’agriculture. Les difficultés d’implantation étaient en effet leur volet administratif : la difficulté à obtenir le statut d’agriculteur y jouait un rôle majeur. Le syndicalisme paysan est devenu alors le vecteur de la résistance au modèle productiviste. Dans la seconde moitié des années 1970, une partie des paysan·nes fraîchement arrivée se syndiqua à la FNSEA (pour créer des liens avec les autochtones), l’autre nourrit les rangs des Paysans travailleurs (ancêtres de l’actuelle Confédération paysanne). Des alliances se formèrent, entre celles et ceux qui cherchaient à résister à l’apposition du modèle productiviste. Les Gaec sont devenus à cet effet un outil précieux car ils ont permis de détourner les dispositifs administratifs et de conférer aux femmes un vrai statut d’agricultrice. Ce fut en fait une véritable réinvention du métier qui s’opéra à travers l’agriculture biologique, la revalorisation des cultures anciennes [3] (châtaignes, fromage de chèvre), la transformation des denrées récoltées et la pluralité des activités [4] .

Ne pas occulter le rôle de celles et ceux qui ont servi de « pont » entre anciens et nouveaux Ardéchoix 

Parallèlement, à partir de 1973, l’État créait les « contrats de pays » afin de maintenir un certain niveau d’emploi dans les régions en déshérence. Une partie des néorura·les se saisit de l’occasion et s’investit localement pour revaloriser les terroirs [5]. En 1983, Pierre Mellet gagnait la mairie de Laboule, devenant ainsi le premier maire néorural. Accédant aux politiques d’aménagement du territoire, ces ancien·nes citadin·es y trouvèrent un second levier. La fondation de la bibliothèque intercommunale de Joyeuse symbolisa l’éclosion de ces politiques nouvelles. De fait, ce furent un certain nombre de services absents du monde rural (bibliothèques, cantines, crèches…) qui soudain y trouvèrent place. Selon le mot de l’historienne, la population néorurale « apporta la ville à la campagne ».

Enfin, il ne faudrait pas occulter le rôle de celles et ceux qui ont servi de « pont » entre ancien·nes et nouve·lles Ardéchois·es. Parmi elles et eux, les « partis-revenus » (les enfants revenus au pays après des études en ville) et la petite bourgeoisie locale (professeur·es, médecins, etc.) pouvaient servir d’intermédiaires culturels entre deux mondes fort distincts.

Phénomène marginal, le retour à la terre est parvenu à donner lieu à un nouveau mode de vie, marqué par la recherche d’alternatives et le métissage des pratiques urbaines et rurales. Sans obscurcir trop ce tableau, on rappellera seulement que les incompréhensions mentionnées plus haut sont toujours prégnantes et que l’installation reste difficile pour les jeunes paysan·nes d’aujourd’hui, dont les conditions sont souvent précaires.

De ces « exodes urbains », cependant, naissent de nos jours de nouvelles campagnes.


Cet article se fonde sur une conférence donnée par Catherine Rouvière au salon Primevère le dimanche 25 février 2018. À ses côtés sur l’estrade, Pascal, agriculteur reconverti sur le tard, membre de ces « néoruraux » ardéchois auxquels la chercheuse a consacré sa thèse. Elle en a tiré l’ouvrage Le retour à la terre, l’utopie néorurale en Ardèche depuis les années 1960, publié aux PUR en 2015.



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[1Parmi elles et eux se trouvaient quelques enfants d’agricult·rices qui espéraient reprendre l’exploitation familiale, avec d’autres méthodes.

[2Sur ce dernier point, souligne Catherine Rouvière, ce sont deux conceptions de la nature qui s’opposent : une nature rurale vue comme un réservoir de ressources dans lequel piocher et une nature urbaine, perçue comme un équilibre à préserver de l’intervention humaine.

[3Certaines d’entre elles donnèrent lieu à l’institution d’AOC, participant à une « requalification » patrimoniale de l’Ardèche.

[4Concrètement, le métier de paysan·ne s’étend vers la transformation des matières premières, le contact avec les acheteu·ses, incorporant une dimension artisanale à rebours de la spécialisation encouragée par l’intensification de l’agriculture.

[5La réussite de ces projets reposait parfois sur une certaine accointance avec les décideu·ses loca·les.


Lire aussi : Faire revivre les campagnes : en Creuse comme ailleurs, c’est possible

Source et photos : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.

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