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Des paysans cévenols font renaître des vins issus des cépages « interdits »

18 septembre 2017 / Marie Astier (Reporterre)



Ils s’appellent clinton, concord ou encore herbemont… Ces cépages arrivés d’Amérique au XIXe siècle sont toujours cultivés en France. Pourtant, la législation interdit leur commercialisation, donc celle du vin. Dans les Cévennes, une association milite pour la réhabilitation de ces vignes « non autorisées », riches de multiples qualités dont la résistance aux maladies.

  • Aujac (Gard), reportage

Doucement, du creux de la main, il caresse la grappe de petits grains quasi noirs avant d’en arracher un raisin et de le goûter. « Ils sont mûrs, on est en avance cette année, annonce-t-il. Mais allez-y, goûtez ! Vous sentez ce goût ? Vous aimez ? C’est particulier, hein ! » La peau est épaisse, la pulpe un peu collante, dense, se fait passer tour à tour pour une framboise, un cassis, une fraise. Ce bonbon délicieux est un grain de concord. « C’est le plus aromatique des cépages hybrides, il embaume à 50 mètres », fait remarquer Gilbert Bischeri. Dans les bassines de bois contenant la vendange de la veille, il y a aussi du baco noir, et puis dans les vignes plantées en face du mas familial, du clinton, de l’isabelle — cépage le plus cultivé au monde si l’on sort des frontières européennes. Il désigne aussi la plus ancienne vigne du quartier, appuyée contre le mas voisin et couvrant d’ombre le chemin sur une bonne quinzaine de mètres. Elle est âgée de plus de 130 ans. Celle-là, c’est de l’herbemont. Enfin, juste en dessous du hameau, se trouve la « parcelle conservatoire ». Sur ces 800 mètres carrés, le cévenol et l’association Fruits oubliés réseau, dont il fait partie, s’occupent d’une dizaine de variétés.

Vigne du cépage herbemont.

Il se tourne vers les montagnes couvertes de forêts : « Ici, avant, il y avait plus de vignes que de châtaigniers ! » Bien qu’il soit descendu vivre dans « la plaine », il a toujours entretenu le mas de ses grands-parents, à Aujaguet, hameau de la commune d’Aujac, dans le nord du Gard. Les quelques centaines de mètres carrés de vigne attenants - elle est montée en treille afin de planter les pommes de terre en dessous - suffisaient à assurer la consommation familiale de vin. Gilbert Bischeri a poursuivi, reproduisant les gestes du grand-père, toujours avec les mêmes variétés aux noms désormais disparus des étiquettes commerciales.

Les vignes montées en treille permettaient de planter des pommes de terre au sol.

« Le gouvernement a décidé de réguler la vigne prolétaire »

Ces variétés appartiennent tous à la famille de ce que Gilbert appelle les « cépages interdits et cépages non autorisés ». Le premier point commun de ceux-ci est d’avoir été importés d’Amérique sur le continent européen au XIXe siècle. Le second est qu’ils ne sont pas de la même espèce que la vigne européenne, Vitis vinifera, qui ensuite se décline en une variété de cépages tels que le pinot noir, le chardonnay, le grenache, le syrah, etc. Ces vignes américaines sont en fait des croisements — on les appelle des hybrides — issus d’autres Vitis telles que Vitis labrusca, Vitis vulpina« Les premières vignes ont été apportées après la Révolution française par des collectionneurs de plantes », raconte le vigneron amateur. Mais elles apportaient aussi avec elles des maladies et parasites inconnus en Europe : d’abord un champignon, l’oïdium, puis un petit puceron qui pique les racines, le phylloxera. Ce fut la catastrophe, les vignes européennes ont été ravagées par ces envahisseurs contre lesquels elles n’avaient développé aucune défense.

La solution est venue du problème. Les cépages européens furent sauvés en étant greffés sur des pieds de vigne américains. De multiples espèces américaines ont ainsi été importées pour remplacer les cépages dévastés. Très productifs, ne nécessitant pas de traitement, ces Vitis ont trouvé leur place dans le vignoble français. « Le clinton se vendait une pièce d’or, dit Gilbert. Ici tout le monde en avait, les gens disaient qu’ils buvaient du clinton plutôt que de dire du vin. Mon arrière-grand-père a planté ces vignes. »

Ce fut, en quelque sorte, l’âge d’or des vignes américaines en France. Mais dans les années 1930, la France produisait trop de vin. Face à ce problème économique, le législateur décida de viser les particuliers, qui étaient encore très nombreux à fabriquer leur vin dans une France majoritairement rurale, et appréciaient ces variétés productives. Il en interdit six : noah, othello, isabelle, jacquez, clinton et herbemont. Ils devinrent les « cépages interdits », accusés de rendre fou. On sait aujourd’hui qu’ils n’ont pas plus de conséquences sur la santé que les autres. « Le gouvernement voulait prendre des mesures fortes et a décidé de réguler la viticulture prolétaire, explique à Reporterre Thierry Lacombe, chercheur à l’Inra de Montpellier et spécialiste de la vigne. Il y a eu des primes d’arrachage, puis des pénalités. Ces six cépages ont été cloués au pilori. »

« Vigoureux, adaptés au sol, et faciles à multiplier »

Aujourd’hui, l’interdiction persiste. Au niveau juridique, elle est même passée dans le droit européen. Tous les hybrides se retrouvent mis à l’index, car ils ne sont pas inscrits sur la liste officielle des vignes autorisées à la culture commerciale en France. Ils peuvent être cultivés, mais il est interdit de vendre le vin ensuite produit. Voilà pourquoi Gilbert les appelle les « non autorisés ».

Le village d’Aujac est dans le nord du Gard.

Ils ont pourtant de plus en plus de défenseurs. Fruits oubliés réseau entretient désormais quatre autres parcelles de ces cépages interdits, et mène avec d’autres associations un mouvement pour les réhabiliter. Sa rencontre des cépages interdits a réuni vingt-deux producteurs l’an dernier.

Résistants aux champignons et au phylloxera, « ils ne nécessitent pas de traitement, sont vigoureux, adaptés au sol, et faciles à multiplier vu qu’il n’y a pas besoin de les greffer, se réjouit Gilbert. Et regardez les beaux raisins ! » Ces vignes américaines sont d’ailleurs une piste pour développer des variétés de cépages résistants aux maladies, ce qui permettrait à la viticulture de diminuer l’usage des pesticides. Pour rappel, la viticulture en France représente 3 % des surfaces agricoles, mais consomme 20 % des pesticides. « Plantez du grenache ici, si vous ne le traitez pas, vous ne récolterez pas grand-chose, prévient Gilbert. C’est bon pour le vin de plaine, mais ici on fait du vin paysan, de montagne. »

Une question de goût

Des qualités agronomiques relativisées par Thierry Lacombe. « Techniquement, aujourd’hui, on a d’autres cépages qui permettent de mieux lutter contre les maladies et le phylloxera », estime le chercheur. Et puis surtout, il considère qu’ils ne font pas de bon vin. « Bien cultivé et vinifié, cela donne du vin acceptable. Mais un cépage traditionnel européen, cultivé et vinifié dans les mêmes conditions, donnera un vin bien meilleur. Ces variétés doivent être préservées pour des raisons patrimoniales, mais pour un vigneron qui souhaite faire une vraie production de vin, non, ce n’est pas le bon outil. »

Un point de vue contre lequel Gilbert se récrie. « Oui, avant ces variétés servaient à faire un vin de consommation courante, c’était du vin de soif. Il faut faire une coupure avec cette vinification empirique, insiste-t-il. Pour améliorer mon vin, j’ai acheté des bouquins, du matériel, démarché. Quand je le fais déguster, les gens se l’arrachent. Il y a une demande. Ces variétés sont très aromatiques, et donnent des vins vraiment atypiques. Il faut préserver cette différence. »

Le chais de Gilbert Bischeri.

Pour lui, ces vignes sont aussi un moyen de sauver son pays, les Cévennes. Ces montagnes autrefois fortement peuplées sont désormais vidées de leurs habitants, hormis pendant la période estivale. La majorité des terres auparavant cultivées sont à l’abandon. Il veut croire que l’agriculture peut faire venir et maintenir des « jeunes ». « Le vin peut être un complément de ressources, par exemple pour ceux qui ont des chèvres et à qui ça ne suffit pas toujours, espère-t-il. On doit pouvoir mettre du vin cévenol sur les tables des restaurants d’ici. »

Gilbert Bischeri.

Mais pour y arriver, il faudra en passer par un long combat juridique. L’histoire est la même que celle que Reporterre a déjà pu vous raconter pour d’autres semences. Car ces variétés ne correspondent pas aux critères de sélection permettant d’être inscrit au catalogue officiel des vignes autorisées à la culture commerciale. Une liste annexe a déjà été créée pour les « cépages traditionnels », c’est-à-dire les cépages historiquement cultivés, souvent typiques d’un lieu particulier, aujourd’hui moins utilisés. « Il faudrait qu’une troisième liste soit créée pour les variétés hybrides, propose Martin Lacroix, coordinateur de l’association Fruits oubliés réseau. On demande juste à pouvoir faire une petite production et la vendre localement. Au ministère, chez les représentants des vignerons, tout le monde nous dit “mais oui, allez-y, on s’en fiche”. Mais en définitive, rien ne bouge. » L’affaire est d’autant plus complexe qu’elle se joue auprès de l’Union européenne. L’association espère pouvoir profiter des prochaines discussions sur des sujets agricoles afin d’y glisser ses propositions.




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Lire aussi : Contre la flavescence dorée, des vignerons se mobilisent pour éviter les pesticides

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre

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