Contre la flavescence dorée, des vignerons se mobilisent pour éviter les pesticides

19 septembre 2016 / Marie-Charlotte Laudier (Reporterre)



La flavescence dorée est une maladie mortelle pour les vignes, transmise par un insecte, la cicadelle. Quand un foyer est découvert, les autorités imposent un traitement préventif par insecticide. Des vignerons ardéchois, majoritairement en bio, se mobilisent contre cette maladie pour ne pas se voir imposer la réponse.

- Saint-Marcel d’Ardèche (Ardèche), reportage

C’est une question de jours. Les vendanges vont débuter. Elles ont même déjà démarré pour certains. En Ardèche, comme ailleurs, les viticulteurs guettent la météo, l’état des grappes, mais aussi… la couleur des feuilles. Dans ce département, qui compte plus de 10.000 ha de vignes, des viticulteurs de Saint-Marcel-d’Ardèche, dans le sud du département, se réunissent pour chercher ensemble des signes de la flavescence dorée dans les parcelles. « Le Gard, le Vaucluse, la Drôme ont été touchés. Tôt ou tard, l’Ardèche le sera aussi », prédit Florence Leriche, du domaine des Accoles.

« Mieux vaut prévenir que guérir », c’est le mot d’ordre qui revient souvent sur les lèvres, ce mardi de la fin août. Une dizaine de vignerons se sont donné rendez-vous, tôt le matin, à la chapelle Saint-Julien, vieille bâtisse en pierre au milieu des vignes, dont le soleil levant met en lumière le vert tendre. Au loin, un chevreuil trottine sur une route entre deux parcelles. « Espérons qu’il ne mange que les plants malades », plaisante l’un des participants.

Aucune méthode naturelle pour éliminer la cicadelle 

Avant de se mettre au travail, Olivier Leriche, du domaine des Accoles, rappelle les symptômes de la flavescence dorée : des feuilles qui s’enroulent et prennent la couleur rouge pour un cépage rouge, jaune pour un cépage blanc ; un rameau qui n’aoûte pas, c’est-à-dire qu’il reste vert et caoutchouteux ; et des grappes qui se dessèchent, voire une absence de raisin. Chacun dans leur rang, les volontaires remontent les allées en scrutant minutieusement chaque plante.

Pour empêcher la propagation de la flavescence dorée, il faut arracher les souches contaminées. Mais il faut aussi éliminer l’insecte vecteur, la cicadelle. Et pour l’heure, on ne connaît pas de méthode naturelle qui en soit capable. En France, quand on détecte la maladie, une « lutte collective obligatoire » est mise en place, dont les modalités sont décidées par arrêté préfectoral. Cette action peut reposer sur un à trois traitements insecticides. Traitement qui pose question, en particulier à ceux qui pratiquent l’agriculture biologique. C’est le cas de la plupart des viticulteurs présents ce matin-là.

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Vigne touchée par la flavescence dorée, observée lors d’une tournée d’Agribio Ardèche en juillet 2016 dans le Vaucluse.

Ils sont accompagnés par Fleur Moirot, chargée de mission à Agribio Ardèche, association de producteurs bio. Selon la jeune femme, « si on impose un traitement insecticide, les conséquences peuvent être graves sur la population et la biodiversité, ne serait-ce, par exemple, que sur les abeilles ». En Ardèche, où 9 % des surfaces viticoles sont cultivées en bio, l’alerte a d’abord été donnée il y a environ 2 ans par la famille Thibon, du domaine du Mas de Libian, installée en agriculture biologique et en biodynamie. Au milieu des rangs, Catherine Thibon raconte : « On a commencé à en parler avec nos voisins. Il faut que tout le monde se sente concerné de la même manière. »

L’effort semble payer

« Avec ces prospections, on veut montrer qu’on se mobilise et qu’on ne prend pas ça à la légère, pour ne pas se faire imposer de décision unilatérale », explique Florence Leriche. Les vignerons ont tiré les leçons de « l’épisode bourguignon », en 2013, lorsque les préfets de Côte-d’Or et de Saône-et-Loire avaient ordonné un traitement insecticide au niveau départemental. Le but de la mobilisation des vignerons ardéchois est aussi de prouver qu’une alternative au traitement de la totalité du vignoble est possible.

Et l’effort semble payer : le préfet de l’Ardèche a montré qu’il était sensible à la démarche. Quand un foyer de flavescence dorée a été découvert à Montélimar, dans la Drôme, en octobre 2015, trois communes ardéchoises environnantes (Rochemaure, Le Teil et Viviers) sont entrées dans un périmètre de lutte obligatoire. Mais le représentant de l’État a ordonné une simple prospection dans cette zone, avec arrachage obligatoire des éventuels ceps malades de la flavescence dorée.

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Les volontaires inspectent les vignes.

À Saint-Marcel-d’Ardèche, les chaussures prennent la couleur de la poussière, le soleil devient écrasant. Pesant comme ces tensions entre bio et conventionnels depuis qu’on parle de flavescence dorée. Jean-Pierre Dumarché, du domaine des Champs-Vermeil, est l’un des rares volontaires à ne pas cultiver en bio. Définissant son agriculture comme « raisonnée », il est venu « pour s’informer et participer ». Le vigneron, âgé d’une cinquantaine d’années, déplore la difficulté à convaincre ses confrères en conventionnel : « Chacun campe sur ses positions. » Pour Florence Leriche, si certains ne souhaitent pas prospecter, « c’est parce qu’ils se disent que, s’il faut lutter contre la cicadelle, un insecticide de plus ou de moins dans le traitement, ça ne changera pas grand-chose ».

La chambre d’agriculture joue le jeu de la prévention

La bataille contre la cicadelle n’est pourtant pas idéologique. La preuve, la chambre d’agriculture de l’Ardèche, censée représenter tous les agriculteurs, a délivré trois formations de sensibilisation à la flavescence dorée en 2016. Était notamment expliqué comment mettre en place une prospection collective. Argument de poids : la viticulture est la deuxième production agricole du département. Elle fait vivre environ 1.700 exploitants.

La chambre d’agriculture joue le jeu de la prévention, sans susciter d’enthousiasme débordant. Sur les trois formations organisées cette année, une petite cinquantaine de personnes se sont inscrites. « On avait proposé plus de sessions, mais nous n’avions pas, ou très peu, d’inscriptions », précise Maud Bonnefoux, conseillère spécialisée en viticulture pour la chambre. Deux formations ont en effet été annulées, faute de participants, sur les secteurs de Vallon-Pont d’Arc et… Viviers ! « Une commune pourtant directement concernée par la maladie », rappelle Maud Bonnefoux.

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Ces rameaux, après une analyse approfondie, ne sont finalement pas atteints par la maladie.

En tout cas, pas de trace de flavescence dorée sur les vignes prospectées à Saint-Marcel d’Ardèche, le 23 août dernier [1] À présent, ce sont les vendanges qui occupent les esprits. Les vignes vont être débarrassées de leurs fruits. La récolte marque une pause dans les prospections, car certains symptômes se détectent sur les raisins. L’été prochain, les viticulteurs traqueront de nouveau la flavescence dorée. Une maladie qu’on cherche en espérant ne surtout pas la trouver.


À voir : « Insecticide mon amour », documentaire de Guillaume Bodin, France, 2015, 52 min.




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[1S’ils trouvent un pied paraissant malade, les viticulteurs doivent le signaler à la Draaf-Sral (la direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt-service régional de l’alimentation), pour des analyses plus poussées. S’il s’avère que le pied est bien malade, il est arraché. Si une parcelle est contaminée à un taux de plus de 20 %, elle doit être arrachée ou détruite en totalité.


Lire aussi : Le procès du vigneron bio pose le délicat problème du traitement de la flavescence dorée

Source : Marie-Charlotte Laudier pour Reporterre

Photos : © Marie-Charlotte Laudier/Reporterre
sauf : dans le Vaucluse, © Agribio Ardèche

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