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Des vélos contre le béton d’Europacity

Durée de lecture : 8 minutes

20 mai 2019 / Gaspard d’Allens et NnoMan (Reporterre)

Samedi 18 mai, un cortège à vélo a rejoint Gonesse depuis Paris pour marquer son opposition à Europacity. Sur le triangle de Gonesse, la fête a duré tout le week-end. L’enjeu de la lutte est d’ouvrir la voie aux alternatives agricoles au béton. Reportage.

  • Paris, Gonesse (reportage)

« Contre le projet de tire-fesses, tous à Gonesse ! ». Il est 15 h 30, samedi 18 mai, place de la République à Paris, lorsque le cortège d’une cinquantaine de cyclistes s’élance joyeusement sous le tintement des sonnettes. La troupe se faufile dans l’artère encombrée, slalome entre les véhicules et les pots d’échappement avant de bloquer toute la voie en improvisant des slogans.

« Le projet de tire-fesses » fait référence à Europacity, un méga-centre commercial avec piste de ski artificielle qu’Auchan prévoit de construire sur les dernières terres agricoles à vingt kilomètres de Paris. 280 hectares sont menacés et risquent d’être engloutis sous le béton des promoteurs.

Ce week-end, du 18 au 19 mai, un festival s’organise sur place avec des débats, des concerts et un camping en plein air. L’an passé, une rencontre avait réuni près d’un millier de personnes. Aujourd’hui, certains ont décidé d’y aller en vélo. Tout un symbole.

« J’y vois une manière de relier plusieurs combats, observe Thomas, à l’initiative du rassemblement. Nous luttons contre l’accaparement de l’espace par les grands projets inutiles et par les voitures. Il faut reprendre le contrôle de nos rues et de nos territoires. »

La troupe remonte le boulevard de Magenta en direction de Gare du Nord. Elle a démarré juste après la marche contre Monsanto qui partait, elle aussi, de République. À chaque passage clouté, un cycliste s’arrête et distribue des tracts.

« Allez, on bloque les flux ! Qu’importent les feux rouges ! s’emporte un participant. La rue, elle est à qui ? Elle est à nous ! » Certains mettent leur vélo au travers des carrefours pour empêcher la circulation des voitures et laisser traverser le cortège. Ils reçoivent, en réponse, un concert de klaxons. « Merci pour les encouragements », s’amusent les cyclistes.

Beaucoup ne sont encore jamais allés à Gonesse. Le vélo sert de prétexte. « C’est l’occasion d’une jolie balade », dit Jean-François. Pour l’occasion, il a customisé son deux roues, lui ajoutant des ailes avec quelques plumes. Sur le guidon, il a installé une tête de cheval en papier mâché, telle la figure de proue d’un navire. « Je l’appelle Pégase ! Avec mon vélo, je fends l’air. C’est un vrai sentiment de liberté. »

Après une demi-heure dans les rues de la capitale, la vélorution passe enfin sous le boulevard périphérique où un concert électro résonne dans une atmosphère underground, entre le vrombissement des voitures et l’écho des échangeurs. On retrouve, un peu plus loin, le canal et déjà des écrins de verdure, des rosiers grimpants, de la vigne vierge et des lilas en fleur.

Claire : « Les transports qu’ils promettent à Gonesse n’ont pas vocation à aider les habitants »

« En pédalant jusqu’à Gonesse, on fait un pied de nez aux aménageurs. Nous n’avons pas besoin de leurs infrastructures pour nous déplacer et quitter Paris », souligne Claire, une cycliste convaincue qui a rallié Notre-Dame-des-Landes et la ferme-usine des Mille Vaches à vélo. « Les transports qu’ils promettent à Gonesse n’ont pas vocation à aider les habitants, dit-elle. Ils visent à faire venir des touristes étrangers, à les pousser à consommer dans un lieu aseptisé et coupé du monde. »

Europacity se veut « un laboratoire du marketing expérientiel », explique de son côté Alice, en pédalant. Elle est membre du Collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG), la principale association d’opposants. « À Europacity, on ne vient plus chercher un produit mais une expérience, il s’agit d’offrir à la clientèle la possibilité de skier le matin, de visiter un musée l’après-midi, de dîner en terrasse avant d’aller à un concert le soir. Et entre chaque activité, on peut évidemment faire ses courses dans plus de 500 boutiques ! ».

Le projet a néanmoins du plomb dans l’aile. Il a reçu une série d’avis défavorables et le tribunal administratif de Cergy a annulé, le 6 mars 2018, l’arrêté préfectoral de création de la Zone d’aménagement concertée, la ZAC, prévue pour accueillir Europacity. Le 12 mars, le même tribunal annonçait l’annulation du plan local d’urbanisme de Gonesse qui rendait constructibles les terres agricoles.

« La prochaine bataille sera celle de la gare », dit Alice. Dans le cadre du Grand Paris, les aménageurs ont en effet prévu un arrêt, perdu au milieu des champs, sur le triangle de Gonesse. « La gare sera située à 2 kilomètres du centre ville et à 1,7 kilomètre des premières habitations. C’est un cheval de Troie, elle a juste pour but de viabiliser le projet Europacity », déplore t-elle.

« A l’opposé de cette gare hors-sol, il est essentiel pour nous de promouvoir d’autres manières de se déplacer, plus douces, gratuites et conviviales », assure Marie. Elle arbore fièrement un tee-shirt de l’Altertour, cette caravane en vélo qui traverse la France chaque été : « J’ai monté des cols avec plus de mille mètres de dénivelé dans les Alpes, je peux bien pédaler ici 15 kilomètres ! Europacity, c’est un grand projet inutile aux portes de Paris. Venir en vélo permet d’abolir la distance. On réalise que nous sommes juste à côté. »

Le cortège passe par Saint-Denis et la rue du Progrès, puis arrive à la Courneuve. On ne compte plus les ronds-points et les zones commerciales aux toits de tôles ondulées, les Kiabi, Norauto, KFC, Basic Fit et autres marchés « discount ».

L’espace s’est transformé en écran publicitaire géant. Et à l’horizon, culminent les grues de chantier. « Avant, cette région était fertile. Elle nourrissait Paris. Qu’en reste-t-il ? s’inquiète Céline. Si l’on veut assurer l’autonomie alimentaire, notamment en cas d’effondrement, il faut préserver les terres agricoles. »

Dans les rues d’Arnouville, le cortège reprend des slogans qui ont émaillé le mouvement social cette année avec les Gilets jaunes. Il les transforme pour l’occasion :

« On est là !
Même si les voitures ne veulent pas,
On est là !
Pour l’honneur des agriculteurs,
et pour un monde meilleur,
On est là !

Pierre : « Je suis impliqué dans plusieurs mouvements, les Gilets jaunes de Pantin, les grévistes de la fonction publique, les Zad. Tout est lié et se renforce mutuellement »

D’ailleurs, nombreux sont ceux qui invoquent une convergence des luttes et s’en font même les artisans. Pierre n’a pas quitté son gilet jaune des samedis de manifestation : « Je ne suis pas sur les Champs-Élysées avec les amis aujourd’hui, mais je veux me montrer solidaire. Je suis impliqué dans plusieurs mouvements, les Gilets jaunes de Pantin, les grévistes de la fonction publique, les Zad. Tout est lié et se renforce mutuellement ».

Greg : « Pour s’inscrire dans la durée, il nous faut aussi construire des alternatives »

Greg, lui, porte un drapeau d’Extinction Rebellion. « Nos actions de désobéissance civile, ces derniers mois, ont été symboliques, analyse t-il. Pour s’inscrire dans la durée, il nous faut aussi construire des alternatives. »

Dans le cortège, beaucoup de jeunes sont attirés par le projet d’agriculture Carma prôné par un collectif indépendant d’urbanistes et d’agronomes. Aux antipodes du fantasme d’Europacity, Carma propose de transformer le triangle de Gonesse en une zone de production maraîchère, céréalière et d’élevage de qualité. Il pourrait approvisionner en circuit court les habitants des environs, les cantines des écoles et des hôpitaux. « L’Île-de-France importe 80 % de son alimentation, cela n’est pas durable. Tout le monde, même les élus, veulent plus de bio ; mais il va bien falloir le produire quelque part ! Ça n’a pas de sens de le faire pousser à l’autre bout de la planète. »

Des cyclistes, en école d’agronomie ou en reconversion dans l’agriculture, échangent des bons plans, des formations ou des stages de « wwoofing ». Sous les coups de pédales, croît une envie de désertion, et un rêve tenace, celui de quitter le monde urbain pour devenir néo-paysans.

Mais la ville ne s’évanouit pas pour autant. Alors que la troupe arrive à proximité du site, les avions zèbrent le ciel dans un bruit assourdissant. On voit au loin les lumières de l’aéroport de Roissy. Les champs mouchetés de verts sont coincés entre les tours et l’autoroute A3 qui fend le paysage.

Dans l’interstice, quelques barnums ont été installés. Des gens posent leurs tentes. Une buvette sert des bières. La fête commence. Le convoi vient d’arriver après deux heures de route. On observe quelques regards étonnés entre les avions, les échangeurs et les dépôts logistiques. « Elles sont là, les dernières terres agricoles ? »

Laurent qui est venu à vélo sourit. « C’est un non lieu. Une zone sans âme ». Cette situation le fait penser aux Gilets jaunes, qui se sont installés sur les ronds-points pour construire des cabanes et renouer avec la fraternité. « Qui l’aurait cru ? S’ils l’ont fait, pourquoi pas nous ? On peut redonner vie à ce territoire ».


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Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos : © NnoMan/Reporterre



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