123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageAlternatives

Ils réquisitionnent des légumes bio et font vivre l’entraide populaire

Geneviève, du collectif Thiers Révoltée, tient à la main un potimarron de la ferme de Lucien.

Après la mise en liquidation d’une ferme, Thiers Révoltée a réquisitionné les récoltes et organisé leur distribution gratuite. Depuis, le collectif multiplie les initiatives solidaires, du réseau d’entraide aux repas chauds.

Thiers (Puy-de-Dôme), reportage

Roland, coutelier de métier, nous montre sur son ordinateur le tableur qu’il a développé. Un fichier partagé où s’affichent différentes catégories : achats groupés, dons de jouets, de meubles, prêts d’outils, de véhicule, soutien scolaire, bricolage, mise à disposition d’un garage… Les personnes souhaitant accéder à la plateforme d’échanges solidaires doivent au préalable s’inscrire via la messagerie Signal.

À Thiers, un collectif citoyen né dans le sillage des mobilisations « Bloquons tout ! » du 10 septembre 2025 fait vivre l’auto-organisation populaire dans cette sous-préfecture du Puy-de-Dôme marquée par le déclin industriel. Dans chaque quartier de la ville, une personne-ressource est chargée d’expliquer le fonctionnement et de gérer d’éventuels conflits.

La plateforme d’entraide baptisée « Thiers Révoltée Entraide », qui permet de rendre des services hors de toute logique financière, n’est pas le seul projet lancé par le collectif. Durant tout l’automne, il a distribué gratuitement... 70 tonnes de légumes bio.

Arielle, sage-femme à la retraite, montre sur son téléphone les légumes récoltés et distribués. © Antoine Boureau/ Reporterre

Prêts d’outils, soutien scolaire...

Ces distributions ont permis de faire connaître le collectif, et de l’inscrire dans la durée. Elles avaient lieu sur la « place aux arbres », comme la surnomment les habitants, qui domine la cité coutelière. Place qui accueille désormais, depuis plus de six mois, les rendez-vous hebdomadaires du collectif.

Les membres s’y retrouvent chaque dimanche à 16 heures, et Roland en profite pour faire connaître la plateforme d’échanges. « Les actions peuvent être multiples : on peut s’organiser pour covoiturer, proposer ses compétences en anglais ou en mécanique, partager une partie de son jardin », décrit-il, appelant à sortir d’une logique individualiste. « On essaie de nous faire croire qu’on doit avoir la jouissance exclusive des choses pour aller bien. Ce n’est pas vrai. On sait que faire évoluer les usages va prendre du temps, mais on est motivés », dit l’homme de 47 ans au regard généreux.

Vue de la ville de Thiers depuis la place Duchasseint appelée «  place aux arbres  ». © Antoine Boureau/ Reporterre

La boucle Signal rassemble déjà une cinquantaine de personnes. Depuis le début de l’année, des réunions sont organisées dans des quartiers de Thiers pour présenter le dispositif et recruter des relais. L’initiative essaime aussi dans les communes voisines. Le collectif a imprimé des autocollants « Thiers Révoltée Entraide » qui ont été collés sur les boîtes aux lettres des participants, pour faire connaître l’initiative.

70 tonnes de légumes distribuées

Petit retour en arrière. Le 31 août 2025, la liquidation judiciaire de la ferme de Lucien, située à Courpière, un village à une dizaine de kilomètres de Thiers, était prononcée. Le coup a été rude pour l’exploitation agricole en bio, qui fournissait cantines scolaires et Ehpad.

En 2016, la ville du Puy-de-Dôme avait été retenue comme pilote dans le cadre du dispositif « Territoire zéro chômeur longue durée », faisant naître quatre entreprises à but d’emploi (EBE), parmi lesquelles Actypoles et la ferme de Lucien. La première a mis la clé sous la porte au printemps 2025, suivie cinq mois plus tard par la seconde, laissant au total plus de 80 salariés sur le carreau. Dans les champs, les légumes devaient pourrir sur pied.

Une serre abandonnée de la ferme de Lucien, située à Courpière, et dans laquelle le collectif Thiers Révolté Entraide a récolté les légumes d’août à novembre 2025. © Antoine Boureau/ Reporterre

« Il nous a paru impensable de laisser se perdre des dizaines de tonnes de produits bio alors que tant de personnes ont des difficultés à se nourrir convenablement, s’indigne Roland. L’un de nous a proposé une réquisition populaire pour distribuer gratuitement ces denrées aux habitants. Après tout, ces projets avaient été financés par de l’argent public. L’assemblée a validé à l’unanimité. »

Au départ, les ramassages se sont faits discrètement. Le collectif devait jouer au chat et à la souris avec la police avant d’obtenir les autorisations de récolte. Les légumes ont finalement pu être donnés à des associations caritatives ou distribués aux habitants en plusieurs points de la ville, dont la place « aux arbres ».

Autour de la table du Grand volatile, un lieu associatif perché sur les hauteurs escarpées de Thiers, les souvenirs remontent. Geneviève, coquette septuagénaire, se souvient : « Ma petite voiture croulait sous les cagettes de légumes », dit-elle en souriant. « De douze personnes au départ, on s’est retrouvés jusqu’à une centaine certains jours dans les champs, parfois sous la pluie, dans le froid », raconte Christelle. 

La liquidation judiciaire de la ferme de Lucien a été prononcée en août 2025. © Antoine Boureau/ Reporterre

Un membre du collectif surnommé « Lapin », maraîcher de métier, a joué un rôle central dans l’opération. « Il était dans les champs dès 7 heures du matin, il poussait à tout ramasser », louent plusieurs collègues. Au total, 70 tonnes de légumes ont été distribuées gratuitement aux habitants ainsi qu’aux Restos du cœur et à plusieurs associations locales pour une valeur minimale estimée à 140 000 euros. « Ce qui m’a le plus impressionnée lors des distributions, c’est qu’on arrivait avec des kilos de légumes et qu’en quelques minutes, il n’y avait plus rien », raconte Arielle, longue chevelure argentée et fines lunettes.

« Notre collectif, sans structure et sans moyens, aura sauvé la totalité des denrées de cette ferme, là où les institutions officielles n’avaient pas de solution. Cela démontre la force de l’auto-organisation populaire », s’enthousiasme Roland.

« Par le peuple, pour le peuple »

Nouvelle envie du collectif : créer un accueil de jour à Thiers. Le collectif a déjà rencontré le centre communal d’action sociale (CCAS), qui s’est dit prêt à accompagner le projet. « C’est incroyable qu’une sous-préfecture de 11 500 habitants, située sur un axe de circulation majeur, n’en dispose pas », s’étonne Delphine.

À 50 ans, cette ancienne professionnelle de la santé mentale est en reconversion pour devenir pépiniériste. « Je n’en pouvais plus de travailler en institution. On s’y précarise à tous les niveaux, même quand on y met tout son cœur », dit-elle. Désormais, elle croit davantage aux initiatives populaires pour tisser le lien social. « Le changement se fera par le peuple, pour le peuple », affirme-t-elle.

Autre initiative récente du collectif : des repas chauds à emporter. « Ça vient tout juste de commencer. Pour l’instant, les gens sont timides, mais de plus en plus de structures relaient l’information. » Roland montre les anciennes gamelles de chantier qu’il a réussi à se procurer pour maintenir les plats au chaud. « Pour les denrées, on se débrouille avec les surplus des restos, des achats par des membres du collectif et on va bientôt pouvoir récupérer des invendus des grandes surfaces. La préparation se fait à L’Extra-marché, un tiers-lieu ami », précise-t-il.

Un repas partagé dans les locaux du Grand volatile. © Antoine Boureau/ Reporterre

Fort de l’expérience de la ferme de Lucien, le collectif veut aussi relancer la culture de légumes en récupérant de petites parcelles auprès de particuliers, voire des terrains plus vastes. Certains habitants ont déjà proposé des surfaces, dont Roland. « On pourrait rapidement atteindre près d’un hectare. Ce serait un bon début. » Les terrains de la ferme de Lucien et les locaux d’Actypoles pourraient aussi leur être mis à disposition.

Arielle apprécie de pouvoir agir localement : « D’habitude, tout se passe à Clermont-Ferrand [à une quarantaine de kilomètres] ». Cette sage-femme libérale à la retraite aime aussi la diversité du groupe. « Je rencontre des gens que je n’aurais jamais croisés dans mes cercles habituels », dit-elle. Des personnalités hautes en couleur mues par une belle énergie collective.

legende