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Drame de la décharge éthiopienne : les chiffonniers avaient été oubliés

Durée de lecture : 4 minutes

16 mars 2017 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)

Samedi 11 mars, une partie de la montagne de déchets d’une décharge de la capitale éthiopienne s’est effondrée, tuant plus de 70 personnes et en blessant des dizaines d’autres. Des travaux de terrassement étaient en cours dans le cadre d’une réhabilitation du site à laquelle les chiffonniers habitant les lieux et travaillant sur place n’ont pas été associés.

La décharge de Koshe, à Addis-Abeba, est une montagne de déchets accumulés depuis des décennies sur 30 hectares, dans le sud-ouest de la capitale éthiopienne. Samedi 11 mars, un éboulement a provoqué la mort d’au moins 72 personnes, et blessé des dizaines d’autres, essentiellement des femmes et des enfants. Le gouvernement a décrété un deuil national de trois jours, depuis mercredi. Les victimes sont des chiffonniers qui vivaient et travaillaient dans cette décharge, cherchant chaque jour des matériaux de valeur.

Les premiers témoignages recueillis par l’AFP expliquent que des travaux de terrassement étaient en cours au moment de l’effondrement des plusieurs tonnes de déchets. Cette décharge, mise en service en 1964, a depuis été abandonnée, mais continue de fonctionner de manière informelle. Les tonnes et les tonnes de déchets accumulées ont formé une montagne de 15 mètres de haut. Depuis 2007, l’Agence française de développement (AFD), une structure sous tutelle du ministère des Affaires étrangères français, est impliquée dans un chantier de réhabilitation et de fermeture du site.

Selon les ONG Zero Waste et Gaia, l’AFD aurait consacré plus de 5 millions d’euros d’études à ce site, puis une enveloppe de 20 millions d’euros sous forme d’un prêt accordé à la municipalité pour fermer la décharge et en créer une nouvelle.

« Il s’agit de leur habitat et de leur économie, ils n’ont nulle part où aller » 

Zero Waste et Gaia s’étonnent que des travaux d’une ampleur telle qu’ils pouvaient déstabiliser l’édifice de déchets aient commencé alors que des personnes étaient présentes sur place. En effet, la presse relate que 150 personnes y vivaient en permanence. Flore Berlingen, directrice de Zero Waste France, n’accuse personne : « Il n’est pas question de refaire l’histoire, de dire “si on avait fait ceci ou cela, ça ne se serait pas passé”, néanmoins, l’AFD finance ce projet de réhabilitation de la décharge. Dans l’enveloppe octroyée, quelle somme est dédiée à l’accompagnement de la population locale ? » Sous-entendu à peine voilé : si un travail de terrain en collaboration avec la population avait eu lieu, peut-être que les habitants de la décharge auraient été accompagnés pour la quitter lors des travaux. Au moment où nous publions ces lignes, nous ne sommes pas parvenus à joindre l’AFD pour échanger à ce propos.

Pendant les opérations de recherche des victimes de la décharge de Koshe, à Addis-Abeba.

« Nous lisons dans la presse, poursuit Flore Berlingen, qu’il aurait été demandé aux chiffonniers de partir pour que les travaux puissent se faire, mais ils ne l’ont pas fait. Point. L’argument nous semble assez faible dans la mesure où il s’agit de leur habitat et de leur économie, qu’ils n’ont nulle part où aller. »

Flore Berlingen pointe le manque d’informations sur ces financements et cite le récent projet de loi quant au devoir de vigilance des entreprises, conséquence de l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh en 2013 : « Il faut bien comprendre que l’AFD est une structure liée à l’État français, que des entreprises françaises travaillent à l’étranger. À ce titre, nous, citoyens français, sommes liés à cet effondrement de la décharge d’Addis-Abeba. Cette notion de devoir de vigilance nous concerne tous. »

Les chiffonniers sont un acteur essentiel de l’économile informelle

Le secteur des déchets est une véritable économie, en particulier dans les pays émergents. L’Éthiopie se développe rapidement, avec une croissance à deux chiffres, et une production de déchets qui suit cette courbe, mais n’est pas encore en capacité de l’absorber.

À Madagascar, comme dans de nombreux autres pays, les déchets font vivre de nombreuses familles, malgré des conditions sanitaires très éloignées des standards mondiaux.

Il existe de nombreux programmes où la population locale est partie prenante des projets de réhabilitation. L’intérêt de ce type de démarche est de répondre aux besoins des familles : avoir un revenu, un habitat décent, voire de ne plus être perçu, à terme, comme le rebut de la société. C’est le cas de l’Inde, qui fait la démonstration que collaborer avec ces travailleurs permet non seulement de réhabiliter des décharges informelles, ce qui représente un intérêt environnemental non négligeable, mais aussi de porter un projet social pour des populations mises au ban.

Les chiffonniers, acteurs d’un secteur de l’économie informelle, s’organisent un peu partout dans le monde pour défendre leur travail. En Égypte, le secteur de la récupération, tri et recyclage des déchets est également un secteur informel où les chiffonniers se battent pour maintenir leur source de revenus.


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Lire aussi : En Tunisie, les déchets font tache dans la transition démocratique

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : Captures d’un reportage d’Euronews du 12 mars, diffusé sur Youtube. Voir la vidéo :

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