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EDITO - Le bel avenir de l’Europe

24 mai 2014 / Hervé Kempf (Reporterre)

Assez de déprime ! L’Europe a l’avenir pour elle : elle est sur le chemin de la sobriété et de l’écologie, elle conserve une structure de protection solide et des convictions démocratiques. Mais elle est pour l’heure ligotée par l’oligarchie et par sa dépendance intellectuelle envers les Etats-Unis.


« L’Union européenne est un patrimoine de l’humanité, elle n’appartient plus aux seuls Européens. Chaque fois qu’ailleurs dans le monde on parle d’intégration régionale, on regarde vers l’Union » : ainsi parle Luis Inagnio Lula, le Brésilien (1). Que se produit-il d’exemplaire, à nouveau, dans l’Europe ? C’est qu’après s’être déchirée dans des guerres sanglantes et des abominations inhumaines, elle a su se retrouver et commencer à réaliser le rêve millénaire, issu de Rome, de l’union. Mais une union qui n’est pas uniforme, capable d’allier nations et cultures dans un projet commun tout en conservant l’identité de chacune, de fondre les identités « sans pour autant les confondre », comme le dit Umberto Eco (2).

L’Union européenne est la première puissance économique du monde, avec un PIB supérieur à celui des Etats-Unis. Elle attire plus d’étudiants étrangers que ceux-ci – 1,3 million contre 850.000 en Amérique du nord (3). Elle a élaboré un modèle de protection sociale unique au monde, et des services publics efficaces et le plus souvent indemnes de corruption.

Elle présente une qualité vitale pour l’avenir : elle consomme relativement peu d’énergie relativement à sa puissance économique, deux fois moins par habitant que les Etats-Unis (4). L’Europe possède un autre avantage : elle ne dispose quasiment plus de réserves d’énergie fossile. Sa dépendance énergétique passerait de 50 % en 2010 à 70 % d’ici 2022. Elle est donc obligée d’adopter une politique vigoureuse d’économies d’énergie et de développement des énergies renouvelables, autrement dit de cultiver les valeurs de sobriété et d’efficacité, qui seront les qualités économiques de l’avenir. Cette même sobriété renforcera sa position diplomatique dans la négociation climatique puisque, étant contrainte de faire nécessité vertu, sa politique d’économies d’énergie devrait la conduire à réduire fortement ses émissions de gaz carbonique.

Et pourtant, l’Europe semble engluée dans le marasme depuis que s’est ouverte la crise financière en 2007. Ce marasme a une cause aussi limpide que l’eau de roche : la trahison par les élites de l’idéal européen, qui se fondait sur les principes démocratiques de souveraineté des citoyens. Les traités successifs ont avalisé la liberté de la finance : création monétaire abandonnée aux banques privées, interdiction faite à la Banque centrale européenne de prêter aux Etats, interdiction posée à ceux-ci de limiter les mouvements de capitaux, règle de l’unanimité en matière fiscale – ce qui favorise le dumping fiscal –, pouvoir démesuré accordé à la Commission, qui n’est pourtant pas une instance élue. En réalité, l’Union a été progressivement remise aux mains du système financier.

Le tournant marquant la trahison de la démocratie s’est produit quand, après le vote des peuples français, irlandais et néerlandais refusant en 2005 le projet de Traité constitutionnel européen, celui-ci n’en fut pas moins validé par les différents Parlements sous une forme à peine amendée. Un traité, au demeurant, si mal conçu quant à l’organisation des pouvoirs qu’il rend ceux-ci incapables de faire face efficacement aux crises. L’oligarchie a violé la souveraineté populaire pour un résultat pitoyable.

L’Europe sera populaire ou ne sera pas. Comme le disait Charles de Gaulle, « les institutions de l’Europe doivent naître des Européens, c’est-à-dire d’une manifestation démocratique, par le suffrage universel des citoyens européens » (5).

Un autre handicap de l’Europe est la place qu’y tient le Royaume-Uni. Non pas, bien sûr, qu’il faudrait exclure par principe ce grand et noble pays. Mais depuis que le premier ministre Margaret Thatcher y a initié un mouvement de libéralisation généralisée des marchés des capitaux, la City de Londres est devenue une puissance qui dicte sa politique à un pays qui en dépend économiquement. Elle est devenue, au vrai, le plus grand paradis fiscal du monde. A la réserve qu’a toujours manifestée le Royaume-Uni a l’égard de l’unification européenne s’est donc ajouté un motif financier, qui garantit que toutes les mesures nécessaires prises par les Européens, fiscales et monétaires, seront contrebattues par Londres.

Une Europe rendue à la démocratie devra donc se faire sans le Royaume-Uni - à moins, bien sûr, que le peuple britannique fasse la révolution… Au demeurant, l’Ecosse, et peut-être le Pays de Galles, s’éloignent de l’Angleterre, s’émancipent de la City, pourrait-on dire. Peut-être pourra-t-on finir par isoler celle-ci.

Europe et Etats-Unis : les chemins divergent

L’autre question majeure, qui se pose à l’Europe est celle de sa politique énergétique et écologique. On a vu que le pari de la sobriété la mettra sur la voie de l’avenir. Mais il faut envisager les conséquences géopolitiques de cette option. Une première concerne la Russie : celle-ci fait culturellement et stratégiquement partie de l’Europe. Elle lui livre l’essentiel de son gaz. Cet immense pays est, certes, aux mains d’une oligarchie des plus féroces, mais elle demeure un partenaire privilégié, et sans doute davantage, de l’Europe. Comment, en particulier, élaborer avec elle une politique commune écologique et climatique ?

Un autre volet de la situation particulière de l’Europe est que sa pauvreté énergétique lui crée un intérêt commun avec les pays en développement, avec les pays émergents dépourvus de ressources énergétiques et avec le Japon : ces Etats, en effet, ont tout à craindre du changement climatique, et tout à espérer des nouveaux instruments économiques et techniques permettant de se passer des énergies fossiles. Cette nouvelle logique d’alliance est d’autant plus forte que si l’Europe a des liens anciens avec les peuples de tous les continents – on en connaît la cause –, elle n’est plus menaçante sur le plan militaire. La force de l’Europe, c’est sa faiblesse énergétique et belliqueuse. Mais elle porte l’idéal démocratique – quoique dangereusement blessé –, une pluralité culturelle revigorante, une volonté d’union pacifique et écologique qui peut faire écho dans le cœur et l’intelligence de nombreux hommes à travers le monde. Il y a une voie de progrès entre l’autoritarisme chinois et la brutalité états-unienne.

Ce qui induit un choix politique qu’une Europe libérée de l’oligarchie financière devrait assumer : tournée vers le monde, elle doit prendre ses distances avec les Etats-Unis dont tant de choses désormais la séparent. Elle défend la solidarité sociale, elle intègre la logique du changement climatique, elle s’oriente vers l’économie d’énergie, elle consomme moins, elle ne se projette pas dans un appareil militaire démesuré et menaçant. Si les Etats-Unis ne changent pas, l’Europe n’a plus guère à faire avec eux.

……………….

Notes :

(1) Cité par Paranagua, Paolo A., « Leçon de science politique, par une ‘rock star’ nommée Lula », Le Monde, 30 septembre 2011.

’2) Eco, Umberto, « La culture, notre seule identité », Le Monde, 26 janvier 2012.

(3) « L’Europe, première destination des étudiants étrangers », Le Monde, 11 mars 2012.

(4) Eurostat, « Consumption of energy ». EIA, « International energy statistics ».

(5) Conférence de presse du 14 novembre 1949.




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Source : Texte extrait du chapitre 8 du livre fin de l’Occident, naissance du monde.

Première mise en ligne sur Reporterre le 17 juin 2013.

Photo : lacroix.com

Lire aussi : Les Verts et le Parti de gauche opposés au traité de libre échange avec les Etats-Unis

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