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IdéeCulture

Quand des paysagistes réinventent l’estuaire de la Gironde

Cette « écofiction » ou « fiction paysagère » nous emmène dans un estuaire de la Gironde revisité.

Dans « Almanach de l’archipel », Jean-Alfredo Albert et Clémence Mathieu, paysagistes, imaginent un estuaire de la Gironde alternatif. Cette écofiction offre des perspectives stimulantes sur les modes de vie écologiques.

C’est un territoire familier qui se trouve soudain métamorphosé : en lieu et place des routes, des élevages de poulets et des supermarchés, ce sont maintenant des îles et des villages, des marais et des graves.

On y vit au rythme des saisons, le temps découpé par des rites collectifs, qu’il s’agisse d’accueillir le retour des migrateurs ou de récolter le goémon, l’algue marine déposée par les flux de la mer. Certains y sont nomades, d’autres sédentaires, et tous incarnent une manière profondément autre d’habiter un paysage.

Ni nouvelle, ni ancienne, mais différente : cet archipel de la Gironde n’est pas l’estuaire de la Gironde dans un lointain passé, et il n’est pas tout à fait non plus celui qui pourrait advenir dans un futur post-apocalyptique. C’est plutôt un univers fictionnel alternatif, calqué sur un lieu géographique bien réel : voilà la proposition d’un livre stimulant, Almanach de l’Archipel. Fictions estuariennes de Gironde (Phenicussa Press, 2023), écrit et dessiné par Jean-Alfredo Albert et Clémence Mathieu.


Les auteurs, tous deux paysagistes, ont souhaité « déployer d’autres imaginaires souhaitables, réfléchir à la manière d’habiter avec les dynamiques écologiques et les mouvements du vivant plutôt que contre », explique Jean-Alfredo Albert, également illustrateur et membre des Naturalistes des terres.

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Ils ont travaillé, de concert avec le Conservatoire du littoral, pour « questionner les transformations des littoraux, et en particulier des estuaires, qui catalysent énormément d’enjeux, développe Clémence Mathieu, par ailleurs membre du collectif Hydromondes qui explore les enjeux liés à l’eau. « Le fait que ce soit un monde parallèle permet de proposer un pas de côté pour se demander : à quoi ressemblerait l’estuaire de la Gironde s’il n’y avait pas eu de digues, s’il n’y avait pas eu de routes ? »

Monde parallèle et peuple imaginaire

L’Almanach de l’archipel est donc un exercice d’écofiction, cette branche de la littérature qui interroge la relation entre les communautés humaines et leur milieu, particulièrement fécond. Pour Clémence Mathieu, il faudrait d’ailleurs plutôt appeler l’exercice une « fiction paysagère, pour désigner un type d’écofiction liée à un territoire donné existant ».

Concrètement, le livre est un mille-feuille composé de courts récits, de descriptions presque ethnographiques d’un peuple imaginaire, d’illustrations, de fables et d’une pièce de théâtre. Les modes de vie y sont racontés en passant, au travers de détails — le berger qui veille sur « le nombre d’arbres à trogner pour nourrir le bétail, de jeunes plants à emmurer, de graines à planter », des « charrettes éoliennes » qui relient une ville à l’autre, « l’ancien cordon littoral consolidé par de la terre et des pierres [qui] est régulièrement entretenu par les communautés de l’archipel, particulièrement lors des fortes crues ou de marées très hautes »... Mais aussi « les gens du bosquet de Soulac » qui n’ont « pas su écouter les signes » : « les sables […], le vent, les tourbillons, l’arrivée des gravelots », annonciateurs de la montée des eaux qui menace l’estuaire.

Cette sensibilité au paysage des auteurs a été nourrie par une expérience de navigation d’un mois sur un radeau sur la Loire, qui leur a permis d’observer des lieux sur un temps long.

Un extrait de l’Almanach.

Les habitants de l’Archipel sont scrutés par les Iloutes, un mystérieux peuple de navigateurs, qui véhiculent des connaissances et des biens entre les différentes communautés, naviguent en lisant le ciel et gravent des cartes d’étoiles sur les proues de leurs bateaux pour indiquer les « chemins d’étoiles » à suivre.

« Il nous semblait important de poser la question du nomadisme et de l’adaptation : dans une société où les gens bougent peu de leur territoire de vie, les Iloutes, qui partent, reviennent, transmettent, échangent, sont ceux qui assurent un équilibre entre l’extralocal et le reste du monde », détaille Clémence Mathieu.

Des lieux de pâture sans notion de propriété

Le récit emmène également jusqu’à la ville de Noviomagus, modeste centre urbain local. Une manière de créer un contraste avec le mode de propriété imaginé dans l’archipel : « Au village, il est entendu que chaque parcelle, chaque bâtiment est occupé et appartient de façon tacite à telle ou telle personne, groupe ou famille, en fonction des appétences, désirs, et besoins de chacun », écrivent les auteurs.

Comme pour beaucoup d’autres aspects, il ne s’agit ici pas exactement d’invention, mais d’emprunts aux anciennes formes de relations sociales, précise Jean-Alfredo Albert : « Nous avons voulu nous inspirer des communaux agricoles et des modes d’habitat de terres qui préexistaient dans l’histoire de ces territoires. Il n’y a pas si longtemps, ces landes étaient des lieux de pâture, gérés sur le mode des communs, sans notion de propriété. »

Les auteurs proposent un univers fictionnel alternatif, calqué sur un lieu géographique bien réel et identifié. Flickr / CC BY-NC 2.0 Deed / Olivier Mabelly

Certains pourront lire l’Almanach comme une utopie néoromantique, dans laquelle on ne trouve ni centrale nucléaire, ni migration climatique, ni capitalisme mondialisé, obstacles majeurs à la transition écologique. C’est un parti pris assumé par les auteurs, qui font remarquer que ces enjeux sont moins prégnants dans l’estuaire de la Gironde : « Une fiction qui se déroulerait dans un bassin industriel nous forcerait à nous poser ces questions, observe Clémence Mathieu. Il s’agissait ici plutôt de tester un monde sans digue, ce qui signifie se demander quels habitats pérennes peuvent exister dans des endroits préservés des périodes de crue, quels habitats sont mobiles et peuvent se déplacer lorsque l’eau monte… »

« Il s’agissait de tester un monde sans digue »

Autant de questions qui prennent d’autant plus d’importance après les crues qui ont frappé le Pas-de-Calais au début du mois de novembre, en partie aggravées par l’endiguement des cours d’eau et l’artificialisation des sols.


Comment aller vers cet Archipel et faire de l’Almanach un guide vers ces autres « morceaux de futurs possibles » ? Les deux auteurs ont réponse à la question : ils souhaitent décliner les exercices de fiction de ce genre, et associer les habitants des territoires. La fiction permet de penser un futur désirable ; revenir ensuite à un ancrage territorial est l’étape nécessaire pour réfléchir aux moyens dont on se dote pour y parvenir. Faire du livre, en somme, une boîte à outils pour penser les imaginaires territoriaux et mener des enquêtes collectives. De telles « fictions paysagères » sont en projet en différents endroits de la France, et, si elles sont aussi stimulantes que l’Almanach de l’archipel, on a hâte de les lire.


Almanach de l’Archipel. Fictions estuariennes de Gironde, de Jean-Alfredo Albert et Clémence Mathieu, aux éditions Phenicussa Press, 2023, 216 p., 28 euros.

L’Almanach de l’archipel a également été adapté en format audio, disponible au lien suivant : Almanach de l’archipel — Musimusique.

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