Édito des lecteurs de Reporterre : presque tous comprennent les Gilets jaunes

14 décembre 2018 / Les lectrices et lecteurs de Reporterre

Vous avez été nombreux à commenter le mouvement des Gilets jaunes sur le courriel et la page Facebook de Reporterre. Soutiens ou réactions énervées, analyses ou questionnements, voici une sélection des courriers reçus.

Si vous souhaitez participer au courrier des lecteurs, n’hésitez pas à nous envoyer un courriel à planete (arobase) reporterre.net, en spécifiant [courrier des lecteurs] dans l’objet. À bientôt !

Les manifestations : violence d’État et mauvaise volonté du pouvoir

Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie que de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue.

Frédéric

Lundi 1er décembre, à Paris.

À propos de l’entretien avec Mathilde Larrère « De tout temps, la révolte populaire s’est heurtée au mépris des élites ». Malgré l’anxiété qui peut nous saisir quand on observe où nous a mené la pression libérale de Bruxelles (Italie, Hongrie, Pologne), rappelons-nous que la tradition insurrectionnelle française a produit le Front populaire quand les voisins italiens, allemands, espagnols basculaient dans le fascisme. Les manifestations d’extrême droite de la Concorde en 1934 ont été balayées un an plus tard par la jonction des cortèges communistes et socialistes.

Nous sommes donc devant une situation insurrectionnelle créée par un système qui a accru les inégalités à un point insupportable. Ce système a été porté et amplifié par Macron, son gouvernement et une politique. Ils n’ont pas pris leurs décisions, conduit leur politique au hasard. Ils étaient portés par, et coincés dans leur idéologie libérale globalisée.

Si on veut éviter le lynchage ou la revanche, il n’y a qu’une réponse : la justice. Donc des mesures contre les inégalités et des actes significatifs de l’exécutif. Cela va être difficile si les mêmes restent en place avec la même politique. Ceux qui ont conduit le pays là où il est ne peuvent ni invoquer ni convoquer la paix sociale. Il leur faut prendre leurs responsabilités.

Jaqueline

J’ai pu suivre la mise en place de la marche pour le climat de Paris, en tant que bénévole. J’ai été frappée par les pressions subies par les organisateurs de la part des autorités, qui sont très révélatrices du manque d’engagement de l’exécutif pour le climat. Le tracé de la marche, modifié deux fois de façon très rapprochée, avec un tracé retenu risqué et favorisant les débordements (rues très étroites, beaucoup de vitrines, peu de rues échappatoires, etc.). L’argent dépensé pour installer une scène qui a finalement été refusée la veille par la préfecture. Des prises de parole par des stars à 17 h alors que la marche était loin d’être terminée, sur une place de la République encerclée par des véhicules de CRS. Et certains médias qui interrogeaient les organisateurs, avant même que la marche ait commencé, avec des questions clairement orientées comme : « Vous n’êtes pas trop déçu qu’il n’y ait personne ? » Au vu de toutes ces pressions et de la mauvaise volonté des pouvoirs politiques, ce qui s’est passé ce week-end est historique : 25.000 personnes et une marche non violente, alors que tout le monde était certain que ça allait dégénérer à Paris.

Odile

Dessin transmis amicalement par Jef Vivant.

La convergence jaune - vert : pas évidente

À la suite des différentes tribunes, de Txetx Etcheverry ou de Corinne Morel Darleux, appelant à la convergence entre mouvement écolo et Gilets jaunes, vous avez été nombreux à réagir, marquant votre soutien ou votre scepticisme face à une telle alliance.

Un peu sceptique quant aux résultats d’une convergence jaune/vert, je crois qu’il faut déjà penser à amortir le pire et préparer le nouveau monde qui, dans ses premiers pas, sera certainement difficile. J’y étais le 8 décembre, mais pour préparer l’avenir, qui ne sera ni jaune ni vert et certainement pas rose…

Bruno

En tant qu’écologiste depuis 40 ans, je suis atterré de lire que des écolos soutiennent les Gilets jaunes. En argent constant, les carburants sont moins chers qu’il y a une quarantaine d’années. Dans les années 1970, un smicard devait travailler 30 minutes, aujourd’hui 10 minutes suffisent, pour s’acheter 1 litre d’essence.

En 2008, quand le baril de pétrole était à 148 dollars (contre 80 aujourd’hui), l’utilisation de l’automobile diminuait, même aux États-Unis. Donc, oui, la hausse du coût des carburants (kérosène compris) est la solution la plus rapide, la plus efficace, pour lutter contre le réchauffement, pour sortir de la civilisation de l’automobile. Vive le pétrole à 300 euros le baril, vive l’essence à 5 euros le litre ! Ce n’est pas de la provoc, il faut savoir ce que l’on veut, même chez les écolos. On peut envisager des compensations sociales à la hausse du prix des carburants, mais seulement pour les trajets domicile-travail. Sans voiture, prenons la vie à pleins poumons !

Mercklin

Merci pour votre tribune dans Reporterre intitulée « Nous aussi, engagés dans les luttes sociales et écologiques, enfilerons des gilets le 24 novembre ». Cet article incite à revoir nos vieux schémas de pensée pour mieux comprendre et soutenir les citoyens en gilets jaunes. Je vois une affinité certaine entre le mouvement de protection de l’environnement et celui des gilets jaunes, même si on a tenté de les opposer. Elle est simple et n’a rien d’idéologique : tous deux aspirent à un gouvernement meilleur.

Un meilleur gouvernement donne plus de poids à la santé des citoyens et de la planète, qu’aux intérêts des lobbies. Un meilleur gouvernement ne va pas augmenter sauvagement les taxes qui ne sont pas progressives, comme la taxe carbone et la TVA, aggravant ainsi les inégalités et créant de nouvelles situations de détresse. Un bon gouvernement soutient et respecte les petites entreprises, qui sont l’expression du talent et de l’énergie du peuple, et l’émanation d’un pouvoir économique citoyen indépendant de la tutelle de l’État.

On critique les Gilets jaunes sur le mode : « Ils veulent moins de taxes et plus de services publics : soyons cohérents ! » Et pourtant, « moins de taxes et plus de services publics » est une revendication légitime. Le gaspillage de l’argent public n’est pas une anecdote, il est au cœur du problème. Si l’État et les collectivités géraient mieux, ils n’auraient pas besoin d’étrangler financièrement les citoyens les plus pauvres.

La notion de « bonne gouvernance » contient la défense de valeurs comme la transparence, la pluralité de la presse et l’indépendance vis-à-vis des lobbies les plus puissants, la défense de l’état de droit, la non-corruption et un rôle important donné à la société civile, au « peuple ». Si le mouvement des Gilets jaunes aboutit à la construction d’un nouveau paradigme pour unifier les luttes citoyennes, ce sera une bonne chose pour la démocratie, la défense de l’environnement et la réduction de la pauvreté et des inégalités.

Isabelle

Aux origines du mouvement : l’abandon des territoires ruraux

L’écart se creuse entre la ville et la campagne, entre la ruralité et l’urbanité. Cette dualité est criante. À la campagne, les citoyens ont le sentiment d’un abandon républicain « organisé ». La poste ferme, le médecin part à la retraite sans être remplacé, les écoles sont en sursis lorsqu’elles n’ont pas déjà fermé, les centres-bourgs se dépeuplent et les volets restent inexorablement fermés, les maires recueillent les doléances de leurs administrés en voyant leurs moyens d’action réduits à peau de chagrin. L’angoisse d’un système à deux vitesses, excluant les ruraux des progrès techniques, alimentée par le désengagement des services publics — socle de la société du bien commun — conduit inexorablement à la sensation du déclassement, du citoyen de seconde zone, mis au banc de la ville, de la société du progrès. D’une lutte de classe dans l’après-Trente Glorieuses, la France se cristallise aujourd’hui autour d’une lutte d’espace : les métropoles et les ceintures périurbaines, relativement favorisées, face aux villes petites et moyennes et aux espaces ruraux enclavés.

Le vote populiste ne traduit pas une fermeture d’esprit et de citoyenneté, mais plutôt un réel mécontentement dans la façon dont sont oubliés ces territoires dans les politiques publiques depuis de nombreuses années. Lorsque ces territoires sont encouragés, c’est à coup de subventions dirigées vers les mêmes dynamiques qui font aujourd’hui le prestige des métropoles : construire des filières autour des pôles d’avenir et d’excellence qui concernent uniquement des profils fortement diplômés. Les pouvoirs publics mettent souvent des sommes considérables dans des projets qui cherchent à attirer des personnes qui ne sont pas sur le territoire et qui potentiellement ne viendront jamais. Restent alors sur le bas-côté les populations populaires qui habitent d’ores et déjà, et parfois depuis plusieurs générations, ces mêmes territoires.

Il y a aussi un réel problème d’imaginaire ! Dans les journaux télévisés principaux, la plupart des reportages sont tournés dans les grandes villes. Au cinéma, y compris dans le cinéma d’auteur, 90 % des films sont également scénarisés en ville. Penser l’égalité territoriale, demande un profond changement culturel et social.

Dans les politiques menées jusqu’alors, l’erreur a été de vouloir repenser et imposer une écologie sans l’adhésion du monde rural. L’écologie doit rompre avec la logique de l’imposition, de la verticalité et de « la contrainte subie ». Il faut repartir des actions concrètes, des solutions quotidiennes. La clé, pour inhiber en partie les inégalités, c’est d’offrir à chacun la possibilité de vivre de manière juste dans un territoire choisi. Ce n’est au fond pas si compliqué : les entreprises peuvent y participer en développant le télétravail. Les citoyens en créant de nouvelles dynamiques de partage et de créativité dans les localités. En Creuse, par exemple, des habitants ont récemment créé un tiers lieu qui permet autant d’accueillir des entrepreneurs de différents horizons que des bureaux associatifs et des espaces de création artistiques. Il y a également une Amap qui y distribue les produits des paysans du coin. Bref, c’est recréer de la proximité partout dans les territoires.

Et nous avons besoin de vraies politiques de décentralisation : en partant de la singularité de chaque territoire pour porter un véritable projet politique, mais également en imposant aux métropoles et aux régions un véritable agenda distributif.

Damien Deville, doctorant en géographie et coprésident l’association Ayya, et Clément Bijou, professeur d’agronomie et engagé au sein du Parti socialiste.

Un TER entre Ussel et Clermont-Ferrand, en 2014.

À propos de votre article intitulé « On peut se passer d’auto dans le rural », redisons-le : ce n’est pas par choix que nous, les « ruraux », avons des voitures ! Si une partie de la population se retrouve à la campagne, c’est généralement par nécessité économique. Le coût d’une maison en ville suffisamment grande pour élever deux ou trois enfants avec jardin était et est (encore plus) tout à fait inabordable pour les salaires de « la France d’en bas » alors que l’achat d’une maison en mauvais état, voire en ruine (ce fut notre cas) reste une possibilité en campagne.

Il n’est pas non plus réaliste d’exiger que des gens modestes cassent tout pour refaire l’isolation, qu’ils changent leur chaudière au fioul et qu’ils achètent des voitures électriques. Seuls les plus riches peuvent s’offrir une isolation digne de ce nom, de la géothermie et une voiture Tesla avec une autonomie acceptable de 500 km permettant d’aller voir les enfants à l’autre bout de la France.

Partout dans le monde, les émissions de gaz à effet de serre augmentent. La cupidité des industriels du pétrole, et de tous ceux qui en profitent, et ils sont nombreux, a fait que tous les efforts pour développer des sources d’énergie alternatives stables ont été sabotés depuis plus de 40 ans. Au lieu de contribuer à l’effort en payant des impôts ou en subventionnant la recherche, par exemple, ces braves gens n’ont de cesse que de cacher leur bel argent dans des paradis fiscaux, et tous les cadeaux que Macron leur fait ne servent qu’à les enrichir sur notre dos.

Ce n’est pas nous, les fauchés, qui pouvons redresser la situation et les prêchi-prêcha pseudo-écolos ne changeront rien à nos déficits en fin de mois. Et quand on voit à quoi sert l’augmentation des taxes en tous genres… Quoi que l’on fasse maintenant, l’espèce humaine est condamnée à moyen terme. C’est bien fait et je ne verse pas une larme sur la disparition d’une espèce d’autant plus malfaisante qu’elle était douée d’un minimum d’intelligence.

Jeff

Une revendication : plus de démocratie !

Cher Reporterre, je vous sais indépendants, et viens vers vous pour une demande exceptionnelle. L’heure est grave. La situation insurrectionnelle peut nous tirer vers le bas d’une façon dramatique. Elle peut aussi nous tirer vers le haut.

Je suis un Gilet jaune, et je fais partie d’un groupe qui exige plus de démocratie, qui dispose d’une page Facebook nommée « gilets jaunes - nouveau fonctionnement démocratique ». Voici notre credo : les citoyens sont plus intelligents que leur « élite » politique : elle est là, la révolution. Les Gilets jaunes, en rendant visible la diversité des concitoyens, ont largement démontré la force et l’intelligence du collectif. Notre groupe de gilets jaunes propose une solution pacifique. Celle d’une nouvelle loi de fonctionnement démocratique qui rend le pouvoir de décision au peuple de façon durable. Refonte intégrale des mécanismes électifs et décisionnels, passage d’une démocratie représentative à une démocratie présentative où chaque citoyen redevient maître du pouvoir législatif de son propre pays, sans intermédiaire. Nous proposons entre autres : la suppression des élections législatives, remplacées par un tirage au sort réellement représentatif ; un mandat législatif d’une durée de cinq ans non cumulable ; l’abolition de la présidence de la République et du Sénat ; l’aménagement de deux semaines démocratiques non travaillées à l’usage de l’information, de la conversation et du débat citoyen débouchant sur une session de vote démocratique et républicain.

Benoît

Avec les Gilets jaunes, nous devons faire la démonstration que la justice sociale est le chemin nécessaire par lequel les choix écologiques doivent passer. L’alarme climatique nous appelle à déconstruire, maillon après maillon, les chaînes qui maintiennent serrées nos vies dans le modèle de la croissance, une croissance mortelle.

L’alarme climatique appelle à construire une économie de paix : en désinvestissant massivement notre argent (y compris l’argent public) des projets extractivistes, pétroliers, ou de la production d’armes et d’énergie nucléaire, ce qui revient quasiment au même. L’alarme climatique appelle à construire une écologie sociale : où s’organise l’entraide, le don, et la coopération, qui interroge sereinement nos besoins pour renoncer joyeusement à la croyance que consommer rend heureux, et ainsi garder nos euros pour vivre bien sans nuire au reste du monde. L’alarme climatique appelle à expérimenter de nouveaux rapports à la nature et au monde : en mangeant moins de viande, en participant massivement à produire notre alimentation saine et naturelle, en inventant de nouvelles formes d’organisation, en reprenant le contrôle de notre temps. L’alarme climatique appelle à faire le choix de la solidarité en accueillant dignement les personnes venues trouver l’exil en France.

Alors, cette alarme s’accompagne d’un appel. Un appel à créer aujourd’hui des « assemblées citoyennes pour la justice sociale et climatique » partout en France. Cette assemblée devra peser sur les décisions locales (plan climat-air-énergie territorial), et renforcer les liens entre celles et ceux qui sont engagés dans les luttes écologiques et celles et ceux qui se sont emparés des questions sociales, et qui ne pourront procéder à la remise en cause générale du système les uns sans les autres. Rouge de colère ou vert de rage, avec ou sans Gilet jaune : mettons-y de l’ardeur, de la détermination, de la joie et de l’amour.

Transmis par Amélie, du collectif Alternatiba du Mans. La première « assemblée » est prévue le 20 décembre à 20 h.




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Lire aussi : Gilets jaunes : le dossier pour comprendre la révolte

Source : Courriels à Reporterre

- Dans le courrier des lecteurs, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

Dessin : © Berth/Reporterre

Photos :
. manifestation : © Nno Man/Reporterre
. dessin : © Tommy/Reporterre
. dessin : © Jef Vivant
. train : Wikipedia (Cramos/CC BY-SA 3.0)

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