Empreinte carbone : « Oui, on peut manger des bananes ! »
Un cheeseburger est plus polluant que cinquante bananes, d'après les calculs de Mike Berners-Lee. - Eric Prouzet / Unsplash
Un cheeseburger est plus polluant que cinquante bananes, d'après les calculs de Mike Berners-Lee. - Eric Prouzet / Unsplash
Durée de lecture : 9 minutes
Pour respecter nos engagements climatiques, nous devons réduire nos émissions de CO2 à 2 tonnes par an et par personne. Mais que faut-il changer en priorité ? Les réponses du chercheur Mike Berners-Lee, qui y a consacré un livre.
Chaque Français émet en moyenne 9 tonnes d’équivalent CO2 (eqCO2) par an. Or si on veut tenter de limiter le réchauffement climatique à + 1,5 °C d’ici 2100, il faudrait limiter nos émissions à 2 tonnes par an et par personne. Mais par quoi commencer ? Arrêter d’acheter des bananes ? Devenir végétarien ? Faire la vaisselle à la main ? Éteindre les lumières ? Passer à la voiture électrique ?
Mike Berners-Lee, professeur à l’université de Lancaster au Royaume-Uni, répond à toutes ces questions et donne des clés de compréhension dans son livre Peut-on encore manger des bananes ? L’empreinte carbone de tout (ed. L’Arbre qui marche), publié le 14 mars 2024. Ce pionnier de la quantification carbone estime qu’on peut toutes et tous réduire notre empreinte carbone, sans forcément renoncer à tout.
Reporterre — Comment est née l’idée de ce livre ?
Mike Berners-Lee — J’ai commencé à travailler il y a une vingtaine d’années avec des entreprises pour les aider à faire face au changement climatique. Là, je me suis rendu compte qu’elles avaient des difficultés à obtenir la moindre information sur le carbone émis par leurs activités, et, en particulier, dans leur chaîne d’approvisionnement. C’était impossible pour à peu près tout le monde de savoir quelle était la quantité de carbone derrière tout ce qu’ils faisaient. J’ai alors commencé à faire de la quantification de carbone avec des entreprises.
Après ça, je me suis mis à l’écriture de ce livre dont le but est de créer une intuition carbone sur tous les sujets qui ont trait à la fois à la consommation et aux décisions qu’on prend au quotidien. On a une sorte d’intuition pour l’argent, qui nous permet d’être fondamentalement raisonnables dans la manière dont nous le gérons. On sait qu’un café coûte moins qu’une bouteille de champagne, qu’une bouteille de champagne coûte moins qu’une maison. Mais on n’a pas ce sens des proportions, cet « instinct », sur le carbone et sur les émissions de carbone.
Qu’est ce qui vous a le plus étonné dans vos recherches, que vous n’imaginiez pas ?
Au fur et à mesure des années, les choses qui m’ont surpris ont changé. Au début, ce qui m’a le plus surpris, c’est l’intensité carbone de la viande (16 kg eqCO2 le steak de 190 g) et celles des fleurs coupées (32,3 kg eqCO2 pour un bouquet de 13 fleurs importées). Et l’avion aussi (3,2 tonnes eqCO2 l’aller-retour Paris-Tokyo). Je savais que ce mode de transport émettait du carbone, mais je n’imaginais pas que c’était aussi important.
« La nourriture qui vient du bout du monde peut avoir une bonne empreinte carbone si elle est transportée par bateau »
Et puis il y a aussi eu de bonnes surprises. Par exemple, regarder la télévision (143 g eqCO2), ce n’est pas si lourd comme empreinte carbone. L’autre bonne nouvelle, c’est qu’on peut manger des bananes (110 g eqCO2 l’unité) ! Et que la nourriture qui vient du bout du monde peut avoir une bonne empreinte carbone si elle est transportée par bateau, 100 fois moins coûteux en carbone que l’avion.
Les vélos, notamment les vélos électriques, sont un très bon moyen de réduire son empreinte carbone. En revanche, les voitures électriques, ce n’est pas fantastique. C’est mieux qu’une voiture thermique, c’est sûr, mais l’empreinte carbone n’est pas négligeable.
Dans votre livre, on se rend compte qu’un cheeseburger (5,4 kg eqCO2) est finalement plus polluant que cinquante bananes. Pour le consommateur, cela ne va pas de soi de se dire : « Quand je mange un cheeseburger dont le steak provient d’une vache élevée en France, c’est aussi polluant que si je mange cinquante bananes cultivées de l’autre côté de l’océan ». Comment explique-t-on ça ?
Les bananes ont une empreinte carbone qui est faible parce qu’elles poussent au soleil, et qu’il n’y a pas besoin d’ajouter quoi que ce soit [1]. Ensuite, elles mûrissent tranquillement pendant le voyage en bateau qui va durer trois semaines. Elles n’ont pas non plus besoin d’emballage puisqu’elles ont déjà une peau bien épaisse. Ça aussi, c’est bon pour l’empreinte carbone.
En revanche, presque tous les aliments d’origine animale ont une empreinte carbone beaucoup plus élevée que l’alternative à base de plantes. Pourquoi ? Parce qu’il est beaucoup plus efficace de manger directement les plantes que de cultiver des plantes pour nourrir des animaux, puis de manger ces animaux.
L’animal gaspille beaucoup d’énergie. Environ 90 % de l’énergie des plantes qu’il va manger sont perdus dans le processus d’élevage. En outre, les ruminants émettent des gaz à effet de serre, du méthane en particulier, qui viennent aggraver les choses. C’est pourquoi le bœuf a une empreinte carbone élevée, peu importe qu’il soit local car le transport ne représente qu’une petite composante. Même chose pour le fromage du cheeseburger.
Une autre chose surprend : envoyer un texto, un mel ou faire une visioconférence se révèle finalement peu émetteur en carbone, contrairement à l’idée qu’on se fait souvent des nouvelles technologies.
Nous avons beaucoup travaillé pour comprendre l’empreinte carbone des industries de l’électronique et des technologies. Si on prend au global les ordinateurs, les smartphones, les data center, les cryptomonnaies, l’intelligence artificielle… Tout ce qui a trait à la technologie représente 4 % de l’empreinte carbone mondiale. Donc c’est significatif, mais ce n’est pas une si grosse part par rapport à d’autres domaines [2].
Certains disent que ces technologies nous rendent plus efficaces et doivent ainsi aider le reste de l’économie mondiale à aller vers de faibles émissions de carbone. Mais dans la réalité, elles aident surtout le reste de l’économie à se développer, car être plus efficace permet de produire plus facilement, à moindre coût. Ce qui a un impact environnemental plus important. C’est l’effet secondaire, ou « l’effet rebond », induit par ces nouvelles technologies.
Prenons l’exemple d’une réunion en visioconférence via Zoom, elle va avoir une empreinte carbone faible (3 g eqCO2 pour 1 h), c’est vrai, mais elle peut permettre à des gens de se rencontrer, et générer à terme des rencontres physiques, donc des voyages plus émetteurs. Quant aux cryptomonnaies (68 millions de tonnes eqCO2), c’est la partie la plus dingue de l’empreinte carbone : cela prend une énergie considérable sans générer aucune valeur !
Que prenez-vous en compte pour calculer l’empreinte carbone ? Ne faudrait-il pas aller au-delà pour avoir une vision exacte des conséquences négatives de tel ou tel produit sur l’environnement ?
Je prends en compte la totalité du carbone émis dans toute la chaîne de production, depuis l’émission des matières premières jusqu’à la transformation. S’il y a du carbone impliqué dans l’approvisionnement en eau pour la production, nous en tenons compte. Mais le livre ne parle que du carbone et de l’empreinte carbone des choses.
Cela dit, dans certains cas, je parle quand même des autres effets sur l’environnement. Par exemple, quand on analyse l’empreinte du sac plastique, on voit qu’elle est plus faible (3 g eqCO2) que celle du sac en papier (12 g eqCO2). Mais le plastique pose bien sûr d’autres problèmes, notamment sur les écosystèmes. J’explique donc pourquoi il est au final mieux de choisir un sac en papier.
« Distinguer les “petits gestes” de ceux qui comptent le plus »
Vous dites qu’il faut garder en tête les ordres de grandeur. Qu’entendez-vous par là ?
Il s’agit d’essayer de donner une idée de l’échelle afin que nous comprenions où nous devrions diriger notre attention. En magie, il y a la technique bien connue du détournement d’attention : si le magicien réussit à vous faire regarder des choses qui n’ont pas d’importance, cela vous empêchera de remarquer ce qu’il se passe réellement. Ce livre a pour but d’aider à comprendre ce qui se passe réellement, à se concentrer sur ce qui est important, à distinguer les « petits gestes » de ceux qui comptent le plus.
Que penser de la compensation carbone invoquée par certaines entreprises, comme les compagnies aériennes ?
Des compagnies aériennes expliquent que vous pouvez compenser l’empreinte carbone de votre vol grâce à la plantation d’arbres. Elles le disent essentiellement parce qu’elles savent que ça leur permettra de vendre plus de vols. Il y aura plus de probabilité que vous achetiez ce vol si vous vous dites que vous pouvez le compenser. Ces compensations carbone créent l’idée que voler est tout à fait faisable. Or, il faut surtout réduire les émissions.
Toutes les solutions naturelles qui existent pour pouvoir absorber le carbone sont fantastiques, mais sont finies. Une fois que vous avez utilisé toutes les terres disponibles dans le monde pour planter des arbres, vous ne pouvez pas en planter d’autres. Résultat : vous n’avez pas réduit vos émissions et vous êtes dans une situation qui est encore pire qu’avant.
D’une manière générale, il y a aussi plein de messages positifs dans le livre, c’est-à-dire qu’on peut réduire son empreinte carbone en vivant mieux, en gagnant du pouvoir d’achat, en dépensant moins, en étant en meilleure santé… Mais le message le plus difficile, je pense, concerne l’avion parce qu’il n’y a pas de solution. Nous ne savons pas faire un vol long-courrier sans brûler une centaine de tonnes d’énergie. Donc la seule vraie solution, c’est de voler moins.
Et vous, qu’avez-vous changé dans votre vie ?
Je ne suis pas parfait ! Je ne suis pas végétarien ou végan, mais je ne mange pas beaucoup de viande. Je vais au travail en combinant vélo et train. Je partage parfois un voyage en voiture électrique. Je n’achète pas beaucoup de choses, ce qui est facile car je n’aime pas le shopping. Et j’essaie en ce moment de rendre ma maison très économe en énergie.
C’est important d’accepter d’être imparfait. Nous devons aussi être satisfaits des efforts que nous faisons et essayer de nous améliorer sur les autres choses. On sera tous hypocrites à un moment ou à un autre dans notre style de vie. C’est inévitable car il est impossible de mener une vie totalement sobre en carbone dans la société d’aujourd’hui. Tout ce qu’on peut faire, c’est aller dans la bonne direction.
|
Peut-on encore manger des bananes ? L’empreinte carbone de tout, de Mike Berners-Lee, aux éditions L’Arbre qui marche, mars 2024, 304 p., 21,90 euros (10,95 euros en version numérique). |