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Une vie normale en émettant très peu de CO2, c’est possible et joyeux

Les Véret se sont donné un objectif ambitieux : émettre chaque année moins de 2 tonnes d’équivalent CO2 par personne. Vélos, jouets en bois... La sobriété rythme le quotidien de cette famille, avec bonne humeur et sans manquer de rien.

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Tours, reportage

« À qui tu parles, maman ? Maman ? » À l’autre bout du fil, la voix flûtée d’un petit bonhomme dégourdi. Le son suffit à l’imaginer se cramponner aux bras de sa mère, pour approcher ses oreilles fureteuses du téléphone. « Emmanuel, le maire du village ? » Raté. D’un chuchotement à peine audible, Claire Véret libère Solann de ses questionnements : « Je discute avec un journaliste. Il veut savoir ce que ça te fait d’avoir des parents écolos. » On imagine les yeux du garçon, haut comme trois pommes, s’écarquiller. Le voilà ravi d’attirer l’attention : « Bah... Rien ! C’est normal quoi. »

Les Véret habitent à Lussault-sur-Loire (Indre-et-Loire), une commune bordée par le fleuve royal au nord et la chênaie de la forêt d’Amboise au sud. Une vie comme une autre, à ceci près qu’un objectif avant-gardiste rythme le quotidien de la famille : émettre moins de 2 tonnes d’équivalent CO2 par an et par personne. Visée pour chaque habitant de la planète comme résultant de l’Accord de Paris sur le climat en 2015, cette quantité d’émissions est celle dont les Français devront s’accommoder d’ici au mitan du siècle. Et ce, pour tenter de limiter le réchauffement de la planète à +1,5 °C d’ici 2100, seuil fixé par les scientifiques pour éviter des conséquences désastreuses.

Les appareils électroniques ayant déserté (ou presque) la demeure, la prise de contact est un chemin semé d’embûches. Alors bien malheureux aurions-nous été en manquant de décrocher, ce vendredi d’automne à la nuit tombée. « Madame Véret ? » Les négociations n’y changeront rien, le privilège de fouler leur paillasson nous est refusé.

En janvier 2023, la quadragénaire a décroché le poste de directrice générale adjointe de la Ville de Tours, empochant en prime un agenda de ministre. « Vous ne raterez rien, assure-t-elle. L’apparence de la maison est somme toute banale, un plain-pied des années soixante-dix pas vraiment joli. » Tant pis. Rendez-vous est pris dans une brasserie de la gare TGV de Tours, où Claire Véret apparaît, l’allure assurée.

Maison rénovée, 5 000 km en voiture...

Une décennie plus tôt, la haute fonctionnaire habitait encore la capitale et son bourdonnement incessant. Un job à la mairie de Paris, plutôt plaisant, mais le sentiment d’étouffer dans son appartement. « J’avais l’envie, presque charnelle, de travailler de mes mains. J’étais frustrée, envahie par le sentiment d’être allée à l’école sans jamais avoir appris à faire pousser une tomate. » Et puis, admet-elle, le lombricomposteur aménagé sur son balcon ne fonctionnait pas bien. Sans parler du principe « insensé » de se soulager dans de l’eau potable, qui à la longue commençait à lui peser.

Le signe du destin, Claire Véret le doit à un ami d’ami, en quête d’âmes charitables pour rénover une ferme en Touraine. Elle et Gildas, son « compagnon pour la vie », avaient beau être d’humeur indécise, ce jour-là, le couple a tout plaqué en dix minutes.

En octobre 2012 a alors commencé la tournée des agences immobilières. Avec des critères pour le moins surprenants : à moins de vingt minutes à vélo d’une gare, aux abords d’une forêt… et surtout une belle passoire thermique. Hors de question de rénover une maison juste pour les caméras. « Et on a dégoté la pépite, poursuit-elle. Des murs en parpaings, de grandes baies vitrées simples vitrages exposées plein nord… Tout ce qu’il y a de moins bien fichu. » Autant dire du pain béni, pour eux.

Le couple a choisi l’option du chantier solidaire. Ici, de la terre crue (un métariau écolo) est enduite sur un mur. © Marie Astier / Reporterre

Quatre années ont suffi à faire germer leur écococon. Bottelée chez l’exploitant du coin, la paille bio a détrôné le béton. Les combles perdus ont été isolés à la ouate de cellulose. Désormais, les panneaux solaires offrent une quasi-indépendance électrique. L’eau de pluie, collectée et filtrée en amont, coule des robinets. Et un poêle bouilleur, alimenté par le bois de la forêt, fait office de radiateur.

Côté jardin, le gazon tondu à ras a écopé des sabots de quelques brebis. Les excréments humains, récoltés par les toilettes sèches, servent de terreau dans le potager aux mille saveurs : fèves, choux, blettes, oseille, artichauts, pimprenelle, crosnes du Japon, livèche, angélique, haricots, framboises, asperges, rhubarbe… Sans oublier les quelques pêchers et noyers.

Coût total de cette métamorphose ? Autour de 75 000 euros. « Ce montant aurait été multiplié par quatre si l’on avait fait appel à des professionnels », estime Gildas, au téléphone. Eux ont choisi l’option du chantier solidaire, auquel 150 bénévoles ont participé.

« Un dimanche soir, un garçon de 17 ans s’est pointé sur le paillasson, se souvient Claire. Il était venu à pied de Belgique, et avait dormi à la belle étoile tout au long de son périple. » Des rencontres à jamais gravées dans sa mémoire, et dans les murs de cette maison : « Connaître l’histoire de chaque pièce, et savoir qu’elles ont été façonnées avec dignité par des personnes avec qui j’ai partagé de beaux moments… Ça m’emplit de joie. »

Le vélo est utilisé quotidiennement par Claire Véret pour aller au travail. © Mathieu Génon / Reporterre

Chaque année, les Véret s’accordent un quota de 5 000 kilomètres en voiture. Un défi bien plus aisé qu’il n’y paraît, malgré la vie à la campagne. Pour les trajets maison-boulot, Claire revêt la panoplie de la cycliste émérite : manchons, sacoches, lumières de sécurité, cape et pantalon de pluie. Une virée à Biocoop est organisée chaque trimestre, pour garnir les placards de sacs de 15 kilos de pâtes et graines de toutes sortes. Quant à l’avion, le voilà à jamais proscrit de leur quotidien.

Alors, la mission « 2 tonnes » est-elle accomplie ? « Eh non ! » reconnaît la Tourangelle. Évaluée sur Nos gestes climat, le calculateur de l’Agence de la transition écologique (Ademe), son empreinte carbone s’élève actuellement à 2,6 tonnes. Et pour l’heure, faire mieux semble impossible. Car les émissions liées au service public — écoles, hôpitaux, armées, voies publiques, etc. — pèsent déjà à elles seules 1 tonne par tête : « Il faudrait les réduire à 200 ou 300 kg eqCO2 à l’horizon de 2050 pour rendre la tâche moins utopique », confirme Charles-Adrien Louis, cogérant du cabinet de conseil B&L Évolution. Autrement dit, il faut que les autorités aussi assument pleinement leurs responsabilités.

D’autant que, chemin faisant, il ne s’agit plus de se limiter à 2 tonnes, chiffre estimé en 2015 au lendemain de l’Accord de Paris… mais plutôt à 1,6 tonne. Et ce seuil continuera de baisser à mesure que le changement climatique s’amplifiera. Pour le moment, l’empreinte de chaque Français avoisine les 11 tonnes, en si l’on inclut les émissions des produits importés.

Les Avengers face aux jouets en bois

« Solann, c’est notre soleil. » En 2017, devenus permaculteurs chevronnés, Claire et Gildas Véret ont eu Solann. Du haut de ses six ans, il expérimente aujourd’hui les joies et les peines d’un quotidien bien distinct de ses camarades. À la cantine, il a toutefois choisi de refuser l’option végétarienne proposée aux enfants à la rentrée scolaire : « Certaines choses le distinguent des autres. Il a déjà été moqué ou mis à l’écart, déplore sa maman. Ses amis jouaient à Avengers. » Lui ne connaissait pas l’histoire, faute d’écran à la maison.

« Il ne vit pas non plus dans une tribu amazonienne », tempère son papa. Les jouets en plastique, bourrés de perturbateurs endocriniens, ont simplement été troqués contre des jouets en bois. Et puis Solann « fait comme tous les gamins depuis des millénaires » : sauter à pieds joints dans la boue, fabriquer une canne à pêche en roseau, un bateau en résine, un sapin de Noël en écorces de bouleau. Autant d’ateliers qui lui valent une créativité fulgurante.

« Alors bien sûr, il faut assumer de le voir revenir avec le pantalon couvert de tâches, sourit Gildas. À nous d’arrêter de croire que sucer du plastique est sain, et de comprendre que la terre n’est pas sale. »

«  Ses amis jouaient à Avengers  », lui non. Pxhere/CC0

Pour les vacances, voyager n’est pas prohibé. L’an passé, le trio a sillonné l’Espagne en train : « En arrivant là-bas, Solann s’est mis à pleurer, se remémore Claire, les yeux rieurs. Il trouvait que c’était exactement pareil qu’en France, avec des déchets par terre et du béton partout. »

Parfois, il réclame de grimper dans un avion ou assure vouloir devenir astronaute. L’heure viendra où il pourra faire ses propres choix, lui disent ses parents. « Il aura beau devenir trader, pétrolier ou conduire une Ferrari, je l’aimerais tout autant. Ce ne sera pas facile, mais je veux être cette mère digne », poursuit-elle. Et d’ajouter, avec poésie : « On bande un arc, et on laisse la flèche partir. »

De ce choix de vie, Claire retient trois mots : créativité, joie et liberté. La bouille enchantée de Solann jouant au cerf-volant, la douceur d’une nuit à la belle étoile, le lyrisme des flammes dansant dans la cheminée, la douce mélodie s’échappant de l’accordéon et l’incertitude d’une cueillette aux champignons… Ces petits bonheurs, les Véret les prénomment des « cartes illimitées » : « La terre et le ciel nous offrent tous les ingrédients pour être heureux. Et surtout, sans le sentiment d’excès. »

« Notre grille-pain, c’est sur le poêle. En été, c’est terminé »

Pourquoi aller au fin fond de l’Afrique pour observer des mammifères lorsqu’un affût suffit à apercevoir les blaireaux de la forêt voisine ? Pourquoi s’entasser dans la piscine municipale si la Loire coule à côté du jardin ? À Lussault, les villageois les plus âgés ont tous appris à nager dans le fleuve, assure Gildas : « Et pourtant, aujourd’hui, ça semble bizarre. »

En quittant Paris pour la Touraine, le duo s’est aussi laissé apprivoiser par les saisons. La tartine bien dorée au petit-déj’ est ainsi devenue un plaisir spécifiquement hivernal : « Inutile de consommer de l’énergie nucléaire. Notre grille-pain, c’est sur le poêle, explique Gildas. Autrement dit, en été, c’est terminé. » L’ingénieur diplômé des Mines de Paris en est convaincu : on peut être gourmand, exigeant et passionné tout en préservant les écosystèmes.

Ce cheminement intellectuel, Claire Véret l’a entamé au sortir des bancs de la fac. Petite sœur de trois frères, elle a grandi dans la banlieue pavillonnaire de Toulouse. Elle conserve de l’enfance le souvenir des randonnées dans les Pyrénées, et d’une maison lieu de passage et d’accueil. L’adolescente se rêvait alors journaliste ou professeur d’histoire. À Sciences Po puis à l’Inet, grande école du service public, justice sociale et politique devinrent ses violons d’Ingres. Et au lendemain d’un bref passage au conseil général de la Seine-Saint-Denis, elle s’envola pour un grand périple.

« C’est juste horrible tous les pays où je me suis rendue, confesse-t-elle d’un haussement de sourcils. À cette époque, je n’avais aucune conscience écologique. » De Nouvelle-Zélande à l’Inde, en passant par l’Australie, le Vietnam et les îles pacifiques du Vanuatu, elle a vagabondé à la rencontre « de peuplades reculées vivant sans électricité et pourtant si joyeuses » : « À 27 ans, j’ai compris que si je perdais un jour le sens de mon travail, il y aurait toujours un endroit où être nourri et logé en échange d’un service. Ça m’a vraiment aidé à me libérer, à ne plus faire mes choix par crainte du futur. »

De ce choix de vie, Claire retient trois mots : créativité, joie et liberté. Pexels/CC/Helena Jankovičová Kováčová

De retour en France, un souci de santé a chamboulé son quotidien. Diminuée physiquement, Claire a plongé dans des bouquins sur la spiritualité et la permaculture. « Vous m’auriez proposé ces lectures deux ans plus tôt, je n’y aurais même pas songé. » L’ouvrage de Claude et Lydia Bourguignon, Le sol, la terre et les champs, a provoqué en elle l’ultime déclic.

Au même moment, elle a croisé le chemin de Gildas. Fils de médecin et de marin, il avait abordé l’écologie dès l’enfance, à bord d’un voilier. Là où « la houle et les bourrasques prennent les commandes ». La suite de l’histoire, vous la connaissez.

A alors commencé une vie de bohème, cadencée par l’envie de faire. « On était un peu innocents, poursuit Claire. On ne souciait pas de l’effondrement qui approchait à grands pas. Ce n’est qu’une fois la rénovation [de la maison] achevée que l’on s’est mis à cogiter, à s’apercevoir que les indicateurs étaient alarmants. » La case du mode de vie cohérent cochée, l’heure était venue de chausser les bottes de défenseurs politiques de l’écologie. Elle, en aiguillant les politiques publiques de Tours. Lui, en formant les cadres de l’État à la transition écologique.

« La permaculture est une échappatoire à l’écoanxiété, elle façonne l’espoir et ouvre une fenêtre vers l’avenir, dit Gildas. Toutefois, on est tous dans le même bateau et personne ne survivra dans un monde à plus 4 ou 5 °C. Écolieu ou non, on ne s’en sortira pas tant qu’on n’épousera pas les alternatives à la normalité suicidaire actuelle. »

Dans le jardin, bombyx et autres papillons ont disparu. Même sort pour les chardonnerets élégants. Les arbres, eux non plus, ne survivront pas aux sécheresses effrénées. Claire et Gildas avaient tout fait pour ralentir, désormais tous deux courent pour que réagissent enfin les gouvernants.

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