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Alternatives

En Ariège, la ferme où précaires et migrants pansent leurs plaies

L'écolieu La Pommeraie, en Ariège.

En Ariège, des personnes en grande précarité sont accueillies pour de courts séjours dans des fermes grâce à une association. « C’est comme des vacances ! » se réjouit l’une d’elles, Mabrouka.

Tourtouse (Ariège), reportage

Perdue dans les contreforts des Pyrénées, à l’abri du bourdonnement de la ville, une vieille ferme trône sur une colline constellée d’arbres fruitiers. Grimpant sur la façade aux volets bleus, les sarments de vigne offrent aux lézards un terrain de jeu idéal. Chaque mois, le temps d’un séjour, l’écolieu La Pommeraie accueille six à sept personnes en situation de grande précarité, pensionnaires d’un foyer d’accueil à Toulouse.

« Entre le tout de l’insertion et le rien de la rue, il y a un grand vide, dit Gratianne, l’architecte de ce projet baptisé Second’Air. Alors ici, on essaie de les sortir de la routine, de les ouvrir au monde rural, de leur apporter du mieux-être. Ce n’est pas une formation, c’est une bulle d’air. » Une mèche de cheveux s’est échappée de son bonnet. Ancienne éducatrice de rue, elle a tiré sa révérence en 2018, fatiguée du manque de reconnaissance et des barrages de l’administration. « Je suis partie faire un tour de France en camion, jusqu’au jour où je suis tombée amoureuse de l’Ariège et de sa vie rurale… J’ai alors commencé une reconversion dans le maraîchage, mais l’humanité du social me manquait trop. » Aujourd’hui, elle gère seule cette association — épaulée par des intervenants ponctuels — à laquelle elle consacre une semaine par mois et est rémunérée par les foyers toulousains (Arpade et Espoir) qui lui envoient des bénéficiaires.

« Un atelier de présentation ? Attendez, je vais mettre ma perruque alors ! » À grandes enjambées, Bineta court à sa valise et revient, quelques instants plus tard, coiffée de longs cheveux frisés. Dans la cour, les jeux de théâtre s’enchaînent et émoussent doucement la timidité des participants. Imaginant une mappemonde au sol, dont le centre serait la France, chacun se positionne dans l’espace selon son pays d’origine. « Ouh là ! Je m’en vais loin dans les îles », s’exclame Neida, antillaise. Mabrouka se place en Tunisie. Bineta, au Sénégal. Main dans la main, Adama et Senkoun, s’installent en Guinée-Conakry. Et enfin, Luljeta, au Kosovo.

Mabrouka, tunisienne, a migré à Toulouse en 2014, et Neida à la ferme en mars. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

L’atelier terminé, les six acolytes se sauvent discrètement s’isoler dans leurs chambres. « La transition est parfois difficile, dit Gratianne, d’un haussement d’épaules. Il leur faut un peu de temps pour prendre leurs marques. »

La nuit est tombée sur la ferme. Mabrouka, Luljeta et Adama dévalent l’escalier aux marches grinçantes, bientôt suivies par Senkoun. Elles rejoignent Gratianne dans la cuisine et l’aident à éplucher les pommes de terre. Impénétrable, le jeune homme s’assied dans un coin de la pièce, paire d’écouteurs dans les oreilles. « J’ai quitté le Kosovo il y a sept ans », dit Luljeta dans un français hésitant. Ses médecins ne parvenant pas à soigner sa maladie, elle a rejoint la France pour y être hospitalisée : « En arrivant ici, avec les médicaments, j’ai pris plus de 40 kilos en quelques mois. » Sur son téléphone, elle dévoile une photo prise quelque temps avant l’opération : « Que tu es belle ! » lui sourit Gratianne. Des mots tendres qui ravivent, dans les yeux de Luljeta, une fierté longtemps égarée.

Bineta : « Au Sénégal, j’étais masseuse. À Toulouse, aide-ménagère, jusqu’à ce qu’on me retire mon titre de séjour. » © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Faute de titre de séjour, la jeune Kosovare occupe un appartement de l’association Espoir, avec son père, en banlieue de Toulouse. Sa mère est restée au pays. Partir la voir signifierait quitter définitivement l’Hexagone. Alors, elle prend son mal en patience : « Chez moi, j’étais dans un parti politique, je jouais au basket, j’avais des amis et j’étais inscrite à l’université. Mon rêve, c’est de travailler à la douane, dit-elle en pétrissant une pâte brisée. Dans l’appartement, je m’ennuie beaucoup… Ce séjour me permet de m’échapper un peu de ce quotidien ».


Une musique orientale s’échappe du téléphone de Mabrouka. Adama ouvre le bal avec une danse du ventre, puis s’interrompt et questionne la Tunisienne : « Qu’est-ce que ça veut dire Mush mushkil  ? Ma voisine n’arrête pas de dire ça… » La cinquantenaire éclate de rire, manquant de s’étouffer : « Elle veut te dire qu’il n’y a pas de problème, Mush mushkil quoi ! » Doucement, les regards inquisiteurs des premiers instants s’effacent, absorbés par le chaleureux cocon qui se forge au fil des échanges. Un désir simple, mais vital, de reconnaissance se dessine dans les bouches de chacun : « Moi, je danse bien », dit Adama. « Et moi, je joue du djembé », enchaîne Bineta. « J’écris des poèmes depuis dix ans », termine Luljeta. Tous se félicitent, portés par un élan collectif. Ici, ces anonymes des grandes villes ont un prénom… et ça change tout.

« Les toilettes sèches dans la maison… C’est quand même bizarre, non ? »

Au petit matin, Mabrouka pousse la porte du salon où Gratianne se réveille autour d’un café fumant. « Salam aleykoum ! Labès ? », dit-elle encore emmitouflée dans un plaid noir et blanc. Née à Sbeïta, en Tunisie, elle a migré à Toulouse en 2014 : « J’ai traversé la Méditerranée sur un petit bateau… » Elle s’interrompt, détourne la tête et retient un sanglot. D’un geste délicat de la main, elle balaie ce souvenir de ses pensées. « Pendant un temps, j’ai vécu chez une dame chez qui je faisais le ménage et gardais des enfants. Seulement, à mon retour de l’hôpital, après une opération, elle n’a pas voulu me reprendre. »

En appelant le 115, elle finit par obtenir une place à la « villa ». Une grande maison de l’association Espoir, aux abords de la ville rose, dans laquelle vivent une douzaine de femmes précaires… dont Neida et Bineta, ses voisines de chambre : « Hier, en me voyant discuter, rigoler, sourire, elles m’ont dit que j’étais une nouvelle femme. Il faut dire qu’au foyer, je ne parle à personne. Ici, c’est différent. C’est comme des vacances ! » Elle n’avait encore jamais mis un pied à la campagne : « J’aime bien, mais les toilettes sèches dans la maison… C’est quand même bizarre, non ? », chuchote-t-elle en cherchant l’approbation de ses camarades.

Sophie, maraîchère ariégeoise. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

En début d’après-midi, la petite troupe grimpe dans la camionnette et roule à travers champs jusqu’au village de Mérigon, où les attend Sophie. Empruntant un sentier dans la forêt, cette maraîchère bio les emmène à la découverte de ses serres. Là, l’air tantôt pétillant d’excitation, tantôt marqué par la nostalgie, elle leur raconte sa difficile vie paysanne : « L’été dernier, j’ai fait un burn-out. Financièrement, ce n’était plus possible alors que je me tuais chaque jour au travail. Je suis partie faire un jeûne d’une semaine chez un chamane et à mon retour, j’ai mis en vente la ferme. » Âgée de 55 ans, la Parisienne de naissance projette désormais d’ouvrir un lieu d’accueil, une fois sa ferme vendue.

« Je suis une vraie campagnarde maintenant »

Au loin, dans une autre de ses parcelles, gambadent une jument et son poulain. « Allons les voir », dit Sophie, en s’engageant dans un près constellé de taupinières. Bineta s’arrête net : « Une taupe. Qu’est-ce que c’est une taupe ? » Pianotant sur son téléphone, elle découvre une photo de l’étrange animal aveugle. Curieux, tous les autres se penchent pour observer. « Je suis une vraie campagnarde maintenant. Je vais pouvoir m’acheter une maison ici », sourit la Sénégalaise, provoquant un éclat de rire de sa fille de cœur, Neida. « Elle ment ! Elle aime trop le luxe pour ça. »

L’écolieu La Pommeraie accueille six à sept personnes en situation de grande précarité. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Revêtu d’un maillot de l’équipe de football d’Arsenal, Senkoun ferme la marche. « J’étais emprisonné dans mon pays, en Guinée-Conakry et je me suis enfui. J’ai rejoint le Maroc à pied et en bus, puis j’ai traversé la mer en zodiac. C’est là, en Espagne, que j’ai rencontré Adama ». Il lève les yeux et la regarde, tendrement, rire avec Mabrouka : « En juin, elle a fait une fausse couche… Puis, elle est retombée enceinte deux mois plus tard. Cette fois-ci, on n’a rien dit à nos familles, par peur que le bébé meure à nouveau. » Senkoun approche des chevaux pour les photographier et dans son sourire, Gratianne comprend qu’elle a réussi. « Ils arrivent souvent recroquevillés sur eux-mêmes, et petit à petit, ils lèvent la tête et s’ouvrent au monde. »

Parfois, l’éducatrice conserve des liens avec certains bénéficiaires, comme Sofiane, dont elle parle avec émotion. « Il sortait de six ans d’errance. Immédiatement, ça a été le déclic. Il est tombé amoureux de l’Ariège et n’en est jamais reparti. Petit à petit, il a gagné en indépendance. Il est passé d’une tente à une superbe caravane et maintenant, c’est lui qui m’aide, s’amuse-t-elle. Il me propose de venir prendre une douche, comme je n’en ai pas dans le camion dans lequel je vis. C’est un retour magnifique ! » Le soleil commence à décliner, colorant d’une lueur orangée les sommets enneigés des Pyrénées. L’air apaisé, le petit groupe regagne tranquillement la Pommeraie.

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