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En Creuse, la ferme-usine des Mille veaux suscite la polémique

Durée de lecture : 8 minutes

2 avril 2015 / Eloïse Lebourg (Reporterre)

En Creuse, la ferme-usine des Mille veaux est en train de sortir de terre. Une énorme bâtisse qui accueillera 1 400 broutards à l’année pour les engraisser, en lien avec la filiale viande d’Intermarché. Reportage sur un nouvel exemple de l’agriculture productiviste qui impose son modèle partout.

- Saint-Martial-Le-Vieux (Creuse), reportage

Ils ne sont pas contents, les membres de la Confédération paysanne, du Modef (syndicat agricole d’inspiration communiste) et autres petits producteurs limousins. Tout près de chez eux, une grosse bâtisse se construit. Elle accueillera 1400 broutards à l’année pour les engraisser.

Historique

A l’origine, une occasion rêvée : la perte des effectifs du camp militaire de La Courtine. Une enveloppe de compensation a donc été offerte par le ministère de la Défense afin de redynamiser la commune, en janvier 2011. Cette enveloppe a permis entre autre, d’aider au financement de douze projets, tels que la construction d’une maison de retraite ou la mise aux normes des hôtels-restaurants - et un projet agricole porté par le SAS Millevaches.

Nous sommes en 2012. Cette société présidée par Michel Lacrocq, maire de Malleret, et dirigée par de nombreux ex-ténors de la FDSEA Corrèze propose d’installer un centre d’engraissement sur le territoire limousin. En effet, jusque là, on envoie les broutards en Italie, où ils se font engraisser avant d’être abattus. Leur viande est ensuite vendue dans les pays du pourtour méditerranéen. Alors, faire un centre d’engraissement local paraît alléchant.

Les centres d’engraissement accueillent les veaux lorsqu’ils ont entre 8 et 9 mois. Jusque là, ils sont normalement nourris sous la mère. Ils restent 9 mois en centre afin de grossir rapidement. A leur sortie, ils ont dix-huit mois et on les appelle jeunes bovins. Ils sont abattus et souvent transformés pour les raviolis et autres produits à base de bœuf de moyenne qualité et uniquement destinés aux pays du pourtour méditerranéen. En France, nous ne consommons pas d’animaux sortant de centre d’engraissement.

Le projet paraît donc une opportunité économique. Les animaux seront achetés aux agriculteurs du Puy-de dôme, Corrèze ou Creuse. L’entreprise a aussi passé un accord avec la firme Jean Rozé, filiale viande d’Intermarché, assurant ainsi aux éleveurs impliqués une base de rachat minimum, quel que soit le cours du marché. Une cinquantaine d’élevage et pas moins de 76 éleveurs adhèrent ainsi à la SAS Millevaches.

Afin de viabiliser le centre, des panneaux photovoltaïques seront posés sur le toit. La négociation avec la société va même plus loin, puisqu’un champ complet se verra doté de panneaux au sol.

Pour financer le projet, on peut compter sur 400 000 euros de compensation du ministère de la Défense, tandis qu’une demande de subvention de 150 000 euros est envoyée au Conseil régional.

"L’inverse de ce que nous voulons faire de l’agriculture"

Mais celui-ci repousse depuis quelques mois la date du vote. Car la ferme des Mille veaux est loin de faire l’unanimité. En novembre 2014, un collectif « Mille voix-novissen » s’est constitué afin de contrer ce projet, pourtant validé après une enquête publique.

A La Courtine, on ne comprend pas bien la polémique. Selon Guillaume Sauty, agent à la Communauté de communes, « le projet est très bien accepté localement, il est écologiquement irréprochable. » Mais les membres du collectif font entendre un son de cloche totalement différent.

Selon Didier Lorioux, président d’Agrobio 19, « ce projet est un pas de plus dans le renforcement des liens entre l’agriculture et l’industrie. Mettre 1400 veaux à l’année, en hors sol, afin de les engraisser, des bêtes venant de cheptels différents et qui devront donc être obligatoirement traitées aux antibiotiques pour ne pas tomber malades et grossir plus vite va à l’inverse de ce que nous voulons faire de l’agriculture. Surtout sur un territoire comme le Limousin. »

Muriel Padovani, élu EELV, ex-conseillère régionale, va plus loin : « En Italie, tous les centres d’engraissement ferment parce qu’ils ne sont pas rentables, pourtant, là-bas, sur la plaine du Pô, ils ont toute l’alimentation de l’animal à portée de main. Ici, il va falloir importer. Nous n’avons ni colza ni maïs. Ce projet est voué à l’échec ! »

Pour le collectif, l’argent public devrait plutôt aider les petites installations. Jackie, membre du collectif elle aussi, a été éleveuse de chèvres sur le plateau de Millevaches avant d’y prendre sa retraite :

« Vous ne pensez pas que cet argent pourrait servir à aider les paysans à faire de vrais bons produits ? Vous ne pensez pas que cela pourrait servir à des jeunes en pleine installation ? Aujourd’hui, nos paysans sont des entrepreneurs. Ils passent leur journée en tracteur, à aller de leur parcelle 1 à leur parcelle 2. Pas un ne sait désormais traire une vache ou faire son fromage. S’allier avec Intermaché, c’est s’allier avec le diable ! »

Une aubaine pour certains

La polémique est aussi éminemment locale. Les « patrons » de la SAS sont tous d’anciens responsables de la chambre d’agriculture de la Corrèze et membres très actifs de la FNSEA. Ils ont tous été battus lors des dernières élections par une autre liste FNSEA ; on leur reprochait de toujours tirer la couverture à eux.

Il faut dire que parmi les responsables de la SAS Millevaches, on retrouve Bruno Bunisset, ancien membre du bureau de la Chambre d’agriculture, président de l’Association des usagers de l’abattoir (municipal) d’Ussel. C’est son abattoir qui sera en charge de l’abattage de la viande sortant du centre d’engraissement. Il est aussi responsable du marché au cadran. Ce centre d’engraissement est une aubaine pour lui.

Au Parc naturel régional (PNR) Millevaches, on se garde de prendre parti, alors que la ferme des Mille veaux sera installée sur son territoire. Mais le directeur, Gérard Joberton, ne sait sur quel pied danser : « Philosophiquement, nous sommes évidemment contre un projet tel que celui-ci, nous privilégions les circuits-courts, le local, mais nous n’avons pas le pouvoir de grand-chose. Ce projet a été monté par des éleveurs du territoire. C’est un projet privé. Nous n’y sommes pas associés. »

Avril-Sofiproteol n’est pas loin

D’ailleurs, une réunion entre le Collectif, la SAS Millevaches et le PNR a eu lieu le 9 février afin de régler un contentieux. En effet, la plaquette de présentation du SAS Alliance-Millevaches est ornée des logos du PNR et même de la Région. Or, ni le PNR qui n’a qu’un pouvoir consultatif, ni la région ne se sont exprimés sur le projet. Il a été demandé à la société de retirer ces logos.

Enfin, une dernière polémique a surgi : l’installation d’un méthaniseur est à l’étude afin de récupérer le fumier et éventuellement les déchets verts des communes alentours. Un appel à souscription de 10 000 euros a été lancé par la structure Methagri 23.

Si le projet se concrétisait, il pourrait permettre de déshydrater le digestat afin d’en faire de l’engrais qui serait commercialisé sous forme de petits sacs à destination des jardineries... par Avril, la société agro-alimentaire de Xavier Beulin, président de la FNSEA – c’est du moins ce qu’a annoncé Bruno Bunisset lors de la réunion organisée par le PNR Millevaches.


LES CENTRES D’ENGRAISSEMENT, UNE HISTOIREMARRÉE DANS LES ANNÉES SOIXANTE

Les centres d’engraissement sont nés en Italie sur la plaine du Pô. Dans les années 1960, ces plaines ont été transformées après drainage en champs de céréales. Pour valoriser les céréales ainsi produites et répondre à la demande nationale de viande, les éleveurs italiens ont importé des veaux à engraisser, ce qui a créé la filière des broutards depuis la France.

Cette filière d’importation de veaux « maigres » a été développée à partir de race à viande, principalement charolaise et limousine. Les aides de la Politique agricole commune ont ensuite favorisé les cheptels de bovins naisseurs pour produire des broutards au détriment d’autres productions, en les finançant davantage que les troupeaux ovins.

Avant l’avènement des ateliers d’engraissement italiens, les éleveurs produisaient des veaux de lait, grandissant sous la mère. Cela nécessitait deux têtées par jour. Les centres d’engraissement ont ainsi facilité le travail des éleveurs français, mais ont considérablement réduit la qualité de vie des animaux et la qualité de la viande.

Depuis quelques années, les centres d’engraissement tendent à fermer puisque sur la plaine de Pô, on se rend compte qu’il est plus simple et rentable de vendre des céréales plutôt que de les utiliser pour la nourriture des broutards.

Ceci a conduit des éleveurs français à tenter de créer leur propre centre d’engraissement. Cependant, le Limousin, région très boisée et avec peu de plaines, ne semble pas propice à ce genre d’installation, puisque le territoire ne peut produire ses propres céréales.


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Lire aussi : Après la ferme-usine des mille vaches, les trois mille cochons de Picardie

Source et photos : Eloïse Lebourg pour Reporterre

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