10 000 tonnes de saumons par an : bientôt une ferme-usine en Gironde
Le groupe Pure Salmon veut créer une mégaferme de saumons au Verdon-sur-mer, en Gironde. - D.Trentacosta/GPMB
Le groupe Pure Salmon veut créer une mégaferme de saumons au Verdon-sur-mer, en Gironde. - D.Trentacosta/GPMB
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Au Verdon-sur-mer, 1 300 habitants, le projet d’implantation d’une mégaferme d’élevage de saumons à proximité du parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde divise.
10 000 tonnes de saumons par an. Voilà ce que compte produire le groupe Pure Salmon, au Verdon-sur-mer, en Gironde, une commune de 1 300 habitants. La plus grande ferme aquacole terrestre d’Europe va ainsi élever du saumon dans des bassins réfrigérés à proximité du parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis.
Xavier Govare, président de Pure Salmon France, a signé avec le Grand port maritime de Bordeaux (GPMB) une convention d’occupation temporaire sur une partie du terminal portuaire, soit 14 hectares, labellisé « site industriel clés en main ». Ces sites, voulus par le gouvernement pour faciliter les implantations d’usines, avaient été dénoncés par les associations écologistes car ils limitent la consultation du public et affaiblissent la protection de l’environnement.
Bref, un label fort opportun pour ce groupe, principalement financé par le fonds singapourien 8F Asset Management. Pure Salmon va investir 275 millions d’euros pour un début de commercialisation en 2026.
Afin de faire accepter leur projet sur cette pointe de terre sauvage qui unit fleuve et océan, l’entreprise enchaîne les réunions publiques. « Pure Salmon France est un projet de souveraineté alimentaire écoresponsable en proposant un saumon sain, local et abordable élevé dans le plus strict respect de l’environnement et du bien-être animal », assure-t-elle dans un communiqué. D’autant que les Français ont consommé plus de 250 000 tonnes de saumons en 2021, importées à 95 %.
Des élus écologistes trouvent le projet démesuré
Le projet est démesuré, balaient des élus écologistes de Nouvelle Aquitaine. « On parle d’élever 70 kilos de saumon dans un mètre cube d’eau. Aujourd’hui, on refuse toutes les fermes-usines où on stocke deux ou 3 000 vaches, je ne vois pas pourquoi on le ferait pour des saumons ! » s’énerve Nicolas Thierry, député, sur le site d’Europe Écologie-Les Verts. Si l’on se tourne, par exemple, vers les fermes normandes de Pascal Goumain, fondées sur un modèle aquacole plus éthique, et bien acceptées localement, les densités chutent radicalement. « Chez Saumons de France, nous sommes vigilants sur le bien-être animal avec 12 kg/m³ de saumons. Nous en produisons quelque 500 tonnes par an », précise-t-il.
Sur les 30 hectares de sa ferme aquacole alimentée par l’eau de l’estuaire, Philippe Lucet, joint par téléphone, n’est pas rassuré. Il craint la potentielle nocivité des rejets du projet de Pure Salmon : 3 600 m³/jour d’eau que l’entreprise va « filtre[r] et traite[r] grâce à un système de purification ultraperformant ». Il explique : « Nous avons quinze ans de lutte environnementale derrière nous avec la création d’un parc marin, d’un parc naturel régional et, aujourd’hui, on voudrait que l’estuaire accueille la plus grosse ferme intensive d’élevage de saumons, ce n’est pas possible. »
Sur place, les élus sont partagés
Les élus locaux ne font pas bloc. À Meschers-sur-Gironde, sur l’autre rive de l’estuaire, Pascal Banette (Vert), premier adjoint au maire a fait voter, au conseil municipal du 26 septembre, une motion contre l’installation de cette unité de production intensive de saumons au Verdon-sur Mer.
Mais Jacques Bidalun, maire du Verdon (sans étiquette), lui, « croit » au projet et notamment à la promesse de créer 250 emplois. « Mais nous ne prendrons notre décision que lorsque nous serons en possession des éléments nécessaires à notre réflexion : incidences budgétaires et environnementales, plan paysager... Une grande majorité de pour semble se dégager. »
Au Verdon, où l’ostréiculture renaît après vingt ans d’interdiction à la suite de la pollution industrielle — l’estuaire était déclaré pollué au cadmium —, les aquaculteurs sont partagés. Certains préfèrent se taire. D’autres comme Bertrand Iung, aquaculteur, se montre réservé : « Cela fait plus de cinquante ans que ce site est une zone industrielle, jusqu’à présent personne n’a remis en cause cela. Laissons l’administration vérifier que ce projet est conforme aux normes françaises. »
La position d’Estuaire pour tous, association agréée protection de l’environnement, est également nuancée. Selon sa présidente, Monique Cherruette, « tous les avis méritent d’être écoutés. Cette commune a déjà connu des installations industrielles. Ne pas vouloir que le Verdon change est très réducteur ».
Pure Salmon va désaliniser l’eau de l’estuaire
C’est surtout la question de l’eau qui pose problème. C’est d’ailleurs cela qui avait poussé les habitants de Landacres, près de Boulogne-sur-Mer, à se mobiliser. Le groupe avait tenté d’y installer une ferme intensive de saumon avant d’abandonner, officiellement par manque d’accès à l’eau salée.
Au Verdon-sur-Mer, Francis Bichot, expert ingénieur hydrogéologue embauché par l’association Estuaire pour tous, explique à Reporterre : « Pure Salmon doit prélever des eaux saumâtres impropres à la consommation dans la nappe superficielle en bordure de l’estuaire, entre 30 et 40 mètres de profondeur. » Le groupe va ensuite traiter cette eau pour l’utiliser dans ses bassins à saumons. Le risque serait que ces prélèvements aient des effets sur la nappe de l’éocène et modifient sa salinité. C’est pourquoi l’État avait, au printemps, suspendu la demande d’autorisation ICPE (installations classées pour l’environnement) et demandé des tests supplémentaires. Ces derniers ont été réalisés et Pure Salmon doit déposer de nouvelles demandes d’autorisation ICPE.
L’association Eaux secours agissons se mobilise fortement sur le sujet : sa pétition (signée par 50 000 personnes) va même être étudiée par la Commission pêche et environnement de l’Union européenne. Elle y dénonce la construction d’un « bâtiment de 15 mètres de haut et de la taille de huit terrains de football, situé au cœur [...] d’un Parc naturel marin et de zones Natura 2000 ».
Réaction du groupe Pure Salmon ? Une attaque en diffamation contre les fondatrices de l’association. L’audience est prévue le 2 novembre. Pour l’élu Nicolas Thierry, interrogé par Reporterre, il s’agit d’un « processus d’intimidation et d’une procédure bâillon classique ».