Reportage — Mille Vaches et fermes-usines
« Non aux 3 000 bovins » : dans le Limousin, tensions autour d’un projet de ferme-usine
La maison la plus proche se trouve à moins de 100 mètres du site principal de la ferme-usine. - © Lisa Douard / Reporterre
La maison la plus proche se trouve à moins de 100 mètres du site principal de la ferme-usine. - © Lisa Douard / Reporterre
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Un projet de centre d’engraissement suscite l’inquiétude à Peyrilhac, en Haute-Vienne. Dénoncée par les habitants du village, la ferme-usine pourrait envoyer chaque année plus de 5 000 bovins à l’abattoir.
Peyrilhac (Haute-Vienne), reportage
Dès l’entrée dans Peyrilhac, un panneau tagué à la bombe fluo annonce la discorde qui agite ce village de 1 200 âmes en Haute-Vienne, à 20 kilomètres de Limoges : « Non aux 3 000 bovins ». Début mars, un avis d’enquête publique a interpellé les habitants : « Projet de création d’un atelier d’engraissement de 3 100 bovins, dont 600 en pâturage (…) en adaptant les équipements d’une exploitation existante, acquise à un tiers. »
Le « tiers » en question est Emmanuel Thomas, un agriculteur de 61 ans, qui envisage de prendre sa retraite. Son activité d’élevage spécialisée en bovins laitiers et de boucherie atteint aujourd’hui 1 500 vaches sur 600 hectares, répartis sur les communes de Peyrilhac, Nieul et Veyrac. Bien trop grand pour être repris par un jeune qui voudrait s’installer. Le groupe agroalimentaire français T’Rhéa, dont l’objectif est de se développer dans les territoires ruraux, est quant à lui prêt à investir 7,5 millions d’euros pour réaliser ici sa ferme d’engraissement.
Plus de 5 000 bêtes seront abattues par an, soit une centaine par semaine. Des génisses pour la France, des jeunes bovins exportés vers l’Italie et la Grèce et des vaches de réforme (jugées inaptes pour la production de veaux et de lait) pour des bouchers et supermarchés.
« L’intérêt du particulier avant le collectif »
Tous les détails sont dans un épais dossier de 800 pages. Le commissaire de l’enquête publique était chargé de les expliquer à la quinzaine de personnes — toutes opposées au projet — venues le rencontrer en mairie pour faire entendre leurs préoccupations, samedi 23 mars. « C’est l’intérêt du particulier avant celui du collectif », déplore une habitante assise autour de la table. « Non, c’est du business », rétorque un homme.
Tour à tour, ils évoquent leur crainte d’une hausse des nuisances sonores et olfactives causées par le trafic routier et la concentration des animaux. Puis les risques de pollution, alors que plusieurs étangs entourent le site, ou encore la pression sur la ressource en eau pour abreuver les bêtes. Une réserve alimentée par captage et par la récupération des eaux de pluie doit être créée à côté des dix bâtiments déjà existants. « On manque d’eau dans toute la France et on autorise ce genre de projets ? C’est aberrant », commente une voisine de la ferme.
« Camps de concentration pour animaux »
Chaque prise de parole pointe la démesure de ce type de fermes-usines, qui se multiplient dans le pays. « Ça a commencé avec les porcs en Bretagne, ensuite les poulets, et maintenant ce sont les vaches que l’on entasse dans des bâtiments ! », s’agace un quadragénaire, créateur du groupe Facebook Tous contre l’engraissement intensif à Peyrilhac.
« Des élevages industriels comme celui-ci, ce n’est pas l’avenir que l’on souhaite, réprouve Isabelle, habitante d’une commune voisine. On voudrait des exploitations à taille humaine. En Limousin, on aime les vaches en plein air. Pas dans les camps de concentration pour animaux. »
Comme le rappelle le commissaire de l’enquête publique se terminant le 12 avril, l’un des arguments principaux de T’Rhéa est de développer « un marché de proximité » à travers la création d’une filière locale, de l’engraissement à la distribution. La société a déjà racheté un atelier d’engraissement en Limousin, connu il y a plusieurs années sous le nom de « ferme des Mille veaux », et investi dans plusieurs abattoirs sur le territoire.
Surveillance renforcée
Aucun représentant du groupe agroalimentaire n’était là pour en parler, ce samedi matin, au regret des participants. Certains d’entre eux avaient participé un peu plus tôt à une réunion improvisée avec Emmanuel Thomas, qui a argumenté lors d’un échange courtois que le projet de T’Rhéa permettrait de sauvegarder les dix emplois — dont cinq à temps plein — du site. Le maire, Claude Compain (Parti socialiste), n’a pas non plus assisté à la rencontre, préférant « ne pas s’exprimer pour l’instant ».
Alors qu’une pétition contre le projet circule dans la commune et sur internet, le climat se tend aux abords de la ferme Thomas. Reporterre en a fait les frais en se retrouvant empêché de circuler près du site par un salarié agricole qui affirmait détenir une autorisation de la préfecture de Haute-Vienne pour contrôler l’identité des véhicules suspects. Contactée, celle-ci dément formellement. De son côté, la gendarmerie indique ne pas avoir recensé d’acte de vandalisme sur l’exploitation à ce jour. Des caméras de vidéosurveillance supplémentaires ont été installées à l’initiative du propriétaire, inquiet à l’idée d’actions menées sur son terrain.