En France, le nucléaire est une religion d’État

13 septembre 2018 / Thierry Salomon

L’entêtement d’EDF et de l’État à investir dans le nucléaire alors que les déboires de la filière se multiplient est « irrationnel », explique l’auteur de cette tribune. Qui y voit la persistance d’une croyance tenace, de l’ordre du religieux.

Thierry Salomon est énergéticien, vice-président et porte-parole de l’association négaWatt.


Maintenant que nous avons restauré notre niveau de compétence grâce au chantier de Flamanville, il faut poursuivre la construction de centrales nucléaires en France et en Europe. »

C’est ainsi que s’exprimait le 7 juin dernier le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, lors d’une audition à l’Assemblée nationale quelques semaines avant d’avouer que l’EPR [qu’EDF construit à Flamanville, dans la Manche] aurait un an supplémentaire de retard. Et que 400 millions d’euros supplémentaires s’ajouteraient au coût des travaux, portant le devis initial de 3,2 milliards d’euros annoncé lors débat public en 2005 à (pour le moment) 11,9 milliards d’euros. Une multiplication par 3,7 : dépassé le fameux « facteur pi = 3,14 », qui caractérise assez bien l’extravagante distorsion des coûts dans le domaine nucléaire (civil et militaire) entre la com’ initiale et le coût réel à l’arrivée…

Mais Jean-Bernard Lévy poursuivit juste après :

Si je devais utiliser une image pour décrire notre situation, ce serait celle d’un cycliste qui, pour ne pas tomber, ne doit pas s’arrêter de pédaler. »

Pédaler pour ne pas tomber… Alors là — tout arrive ! —, on ne peut être que d’accord avec cette pertinente analyse du patron d’EDF, lecteur sans nul doute… d’Alice aux pays des merveilles.

Alice, de Lewis Carroll ? Publié en 1865, bien avant la création d’EDF en 1946 ?

Dans la suite des Aventures d’Alice au pays des merveilles, De l’autre côté du miroir, la jeune Alice rencontre une reine toute vêtue de rouge, lancée dans une course effrénée. Alice court alors un moment avec elle, puis, étonnée, lui demande : « Mais, Reine Rouge, c’est étrange, nous courons vite et le paysage autour de nous ne change pas ? » Et la reine lui répond : « Alice, nous courons pour rester à la même place. »

Peu à peu les croyances s’effondrent

Telle Alice, nous regardons, stupéfaits, la Reine Rouge EDF courir pour rester à la même place.

Courir en Bourse avec une tonitruante introduction à 32 € par action, promesse de gains faciles pour un placement de père de famille. Après une envolée jusqu’à 85 €, l’inexorable dégringolade vers les 10 € fut sanctionnée par le déshonneur boursier suprême, l’expulsion du CAC40. Les petits porteurs demandent aujourd’hui que l’État rachète leurs actions… au prix de l’introduction en Bourse ! Toujours le vieux truc, cette assurance-vie capitaliste : privatisation des profits, nationalisation des pertes.

Courir à Flamanville, où la construction de l’EPR se révèle un chemin de croix dont les douloureuses stations s’appellent « béton défectueux », « délais explosés », « soudures à reprendre » et « budget initial bientôt quadruplé ». L’une des dernières stations se situe au fond d’une cuve fragilisée par un surplus de carbone dans la composition de l’acier. Une cuve de réacteur trop carbonée : un comble pour une énergie qui se vante, urbi et orbi, d’être décarbonée…

« Alice, nous courons pour rester à la même place. »

Courir aussi en Angleterre, où les yeux s’ouvrent peu à peu sur le projet démesuré de deux EPR à Hinckley Point.

Courir après la « jouvence » de 58 vieux réacteurs pour les maintenir coûte que coûte. Un « coûte que coûte » évalué à 50 milliards d’euros selon EDF… ou 150 milliards selon des études indépendantes. Le facteur pi, de nouveau ?

Courir en réclamant dans un rapport, sans doute en partie à l’origine de la démission de Nicolas Hulot, la décision de construire en France six autres EPR, alors que Flamanville n’a pas encore fourni le moindre kWh ?

Pourquoi un tel entêtement, si irrationnel dans cette France que l’on dit pourtant cartésienne ? Dans le Manifeste négaWatt (Actes Sud) nous avons formulé l’explication suivante :

Le nucléaire, malgré ses déboires techniques, ses difficultés financières et les profondes incertitudes sur son avenir, reste une forme moderne de religion d’État. Ses cardinaux sont à la tête des grandes administrations et des grandes entreprises qu’il contrôle, ses évêques sont nommés aux postes-clés des organisations représentatives des partenaires sociaux et ses missionnaires se trouvent dans les troupes de certains syndicats enfermés dans le dogme d’un nucléaire représentant l’alpha et l’oméga en matière d’énergie. Tous ces affidés de l’atome font bloc pour refuser d’admettre des évidences qui les dérangent car « toutes les grandes vérités sont d’abord des blasphèmes », observait si justement George Bernard Shaw… »

Bien sûr les grands cardinaux proches du pape-PDG font encore bloc, soutenus à grand coup de recapitalisations massives payées in fine par nous, nos kWh et nos impôts.

Mais peu à peu les croyances s’effondrent. Certains, évêques et missionnaires, commencent de l’intérieur de l’église à douter des dogmes. La fracassante démission du directeur financier d’EDF, l’homme qui connaissait le mieux la vérité des chiffres, en fut un épisode spectaculaire. C’est toujours ainsi, lorsque les fidèles osent enfin ouvrir les yeux et transgresser l’omerta, que finissent par s’effondrer des empires que l’on pensait immortels.

Devant nous le paysage énergétique mue à toute vitesse. Les dinosaures de l’énergie, alourdis par leur orgueil, aveuglés par leur toute-puissance ont déjà amorcé leur extinction. Seuls leur survivront les lémuriens agiles, sobres et efficaces, aptes à capter vent et soleil.





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Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Le site nucléaire du Tricastin (Drôme/Ardèche). Flickr (BonyPhoto/CC BY-SA 2.0)
. panneau : Wikipedia (Jean-Marie Frontini/CC BY-SA 4.0)
. Alice : Encyclopédie incomplète

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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