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Reportage — Présidentielle

En Guadeloupe, « Mélenchon avait compris notre détresse »

La campagne de proximité de Mélenchon a eu l'effet escompté en Guadeloupe.

Le candidat de La France insoumise a obtenu la majorité absolue sur l’archipel, avec 56,16 % des voix. Cela grâce à un programme séduisant pour l’outre-mer, mais aussi au désaveu d’Emmanuel Macron, dont un possible second mandat est redouté.

Guadeloupe, reportage

Il est 17 heures à peine, en ce début de semaine, lorsque les premiers bancs de la place de l’Église sont pris d’assaut, à Moule (Guadeloupe). Les discussions s’enflamment autour des résultats de dimanche 10 avril, et de « l’énorme score » de Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise, LFI) en Guadeloupe, passé de 24,13 % en 2017 à 56,16 % lors de ce premier tour de la présidentielle.

Parmi les seniors de la place, Elie Sami, 60 ans, reste debout, adossé à sa camionnette. On lui demande dans quelle commune il a voté. « Jean-Luc Mélenchon », s’exclame-t-il aussitôt, avec un sourire et une expression de joie tels qu’on n’ose le reprendre ni l’interrompre. « Je suis plombier, je vais chez les gens et j’y vois la misère grimper depuis cinq ans. Je visite des papys et des mamies seuls, sans aide, dont personne ne parle ».

Elie Sami, 60 ans, adossé à sa camionnette. Pour lui comme pour beaucoup d’autres, le choix a été vite vu : « Jean-Luc Mélenchon. »

Dans L’Union populaire, il a trouvé des valeurs chères à son île : la solidarité, la fraternité. Il a lu le programme, assure-t-il, alors qu’avant il votait « à la tête » : « Chirac, je le trouvais charismatique. Macron aussi, mais j’aurais dû mieux me renseigner, il nous a bien baratinés », regrette le sexagénaire.

À ses côtés, Rudy Manin, 50 ans, a l’impression que les Guadeloupéens « ont voté davantage en conscience qu’avant » : « Même mes deux nièces, pourtant jeunes de 18 et 22 ans, ont lu tous les programmes. Je vous laisse deviner lequel elles ont préféré », dit-il en clignant d’un œil.

« Des propositions qui répondent à notre détresse »

Les voici justement qui s’emparent de la place, les jeunes. Ils entament un basket, se chamaillent et rient. Ruddy Galipo, la trentaine, est ingénieur. Il a particulièrement apprécié « la volonté de relocaliser la production alimentaire, d’atteindre l’autonomie énergétique grâce aux énergies renouvelables », mais aussi « le contrôle des prix et des marges pour les biens de consommation et le droit à l’eau » : « Ce sont des propositions qui répondent à notre détresse et à nos problèmes quotidiens », assure le jeune homme. De fait, le volet outre-mer du programme de L’Avenir en commun était l’un des plus fournis, avec celui du Rassemblement national (RN).

De quoi faire valoir « un vote d’adhésion » pour les militants : « Non seulement aux arguments de campagne, mais au mouvement La France insoumise tout entier », estime Nadège Montout, représentante LFI en Guadeloupe. Durant leur législature, rappelle-t-elle, les députés Insoumis ont porté devant l’Assemblée nationale des dossiers locaux, à l’instar de l’accès à l’eau et de la pollution au chlordécone. « Alors que ce ne sont même pas nos députés », s’exclame Nadège Montout.

« On a l’impression qu’ils s’intéressent vraiment à nous et ne nous abandonneront pas aussitôt la période électorale passée », confirme Elie, en précisant : « Mathilde Panot [députée Insoumise du Val-de-Marne] c’est ma chouchoute ! D’ailleurs, elle est venue plusieurs fois ici. » La campagne de terrain menée par le parti, à base de tractages, de meetings et de déambulations en voiture-sono, a eu son effet, sur une île où les relations de proximité demeurent irremplaçables. D’autant que les militants LFI étaient les seuls à occuper les rues. « Les macronistes n’ont pas osé venir. Il faut dire qu’ils se seraient fait recevoir... », dit Christiane Catharv, 58 ans, qui attend son bus sur la promenade du Moule.

Macron « doit dégager, il nous a pourri la vie »

Le succès de Jean-Luc Mélenchon s’explique aussi en partie par la dégringolade d’Emmanuel Macron, qui perd plus de 10 points en Guadeloupe par rapport à 2017 et s’y fait doubler par Marine Le Pen. « C’est la première fois que les Guadeloupéens ne font pas preuve de légitimisme en accordant quitus au sortant », analyse Pierre-Yves Chicot, maître de conférence en droit public.

Blessés dans leur chair par la gestion « brutale » de la crise sanitaire, l’obligation vaccinale et la réponse musclée aux troubles sociaux de l’hiver 2021, les électeurs ont fait « un vote de détestation » à l’encontre du président sortant, estime M. Chicot : « Son style de gouvernance, sa façon de s’adresser aux gens et d’exercer la fonction présidentielle a fortement déplu aux Guadeloupéens. » « Il doit dégager, il nous a pourri la vie », attaque Christiane. Elle l’assume : pour ce deuxième tour, elle votera « tout, sauf Macron ».

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