En Islande, chronique d’un village bouleversé par une éruption volcanique

Durée de lecture : 5 minutes

28 janvier 2020 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Dans « Ma maison au pied d’un volcan », l’anthropologue islandais Gísli Pálsson raconte un village aux prises avec une éruption volcanique des mois durant, en 1973.

L’éruption il y a quelques semaines d’un volcan aux Philippines a donné lieu à des images vidéo saisissantes. On y voyait un gigantesque cône de poussières sombres zébré de milliers d’éclairs blancs au fur et à mesure qu’il s’élevait lentement dans le ciel obscurci. C’était à la fois splendide et inquiétant. Voir cette matière minérale surgie des profondeurs de la terre transpercée par des zébrures électriques bourrées d’énergie, c’était être le témoin d’un spectacle infernal, au-delà de tout ce que l’homme peut créer. Des forces indomptables étaient à l’œuvre.

Sans doute des images identiques ont-elles hanté les quelques milliers d’habitants de la petite île de Heimaey, en Islande, lorsqu’un volcan de l’archipel est entré en éruption en janvier 1973. L’anthropologue islandais Gísli Pálsson, auteur de plusieurs ouvrages (dont certains traduits en français), n’habitait pas l’île dans ces années-là. Il étudiait à l’étranger. Il n’a donc pas été le témoin oculaire du réveil du volcan mais, enfant du pays, il en a minutieusement reconstitué la trame, qu’il insère dans un récit plus large qui donne à voir la vie dans ce coin d’Islande en marge de l’Europe. « Ce sont les pierres et le magma qui ont donné forme à mon existence », écrit-il.

Tout y est dans ces pages denses et solidement documentées : la culture féerique dans laquelle baigne le jeune Gísli dont la grand-mère, à l’image de la population âgée, croit dur comme fer à la présence des elfes ; la vie rude des habitants de l’île dont la pêche est le gagne-pain ; le risque mortel à naviguer dans des eaux encore truffées de mines à la dérive, lancées par les forces alliées pendant la guerre ; la chasse aux œufs d’oiseaux de mer sur les falaises où il s’agit, pour un adolescent attaché à une corde, de se jeter du haut de l’à-pic et de rebondir le long de la paroi…

La nature se révélait plus forte que l’Homme 

Et, planant au-dessus de tout, il y a les éruptions volcaniques. L’auteur a tout juste treize ans lorsque les fonds marins se soulèvent dans une partie de l’île de Heimaey. Comme tous les écoliers, il a droit à une journée de congé pour aller assister au spectacle. Il est grandiose. « Des gerbes s’élevaient très haut au-dessus de la mer, non loin du rivage et l’éruption faisait trembler la terre », se souvient l’auteur.

Formation de l’île de Surstey, au sud de Heimaey, en 1963.

Dix ans plus tard, le 23 janvier 1973, en début de soirée, nouvelle éruption, dans une autre partie de l’île. Un volcan inactif depuis sept mille ans se réveille. Dans le village, tout le monde est pris de court. Des sismographes ont bien été installés mais, en nombre insuffisant, ils n’ont rien signalé d’anormal. Alors que la lave incandescente commence à descendre vers le village, que la terre s’entrouvre dans un bruit de tonnerre, que des fontaines de feu et de magma en fusion jaillissent, « le village était étrangement silencieux, malgré l’évènement qui se déroulait à sa porte. Il n’y avait personne dehors », raconte l’auteur, qui a minutieusement reconstitué l’embrasement.

Une fois l’alerte donnée tout change. Sirène de police, alarme anti-incendie, noria d’hélicoptères et d’avions militaires, appel radio aux navires de pêche britanniques et aux garde-côtes islandais pour qu’ils participent à l’évacuation de la population : un ballet s’organise et tandis que les femmes enceintes, les personnes âgées et malades sont les premiers à quitter l’île pour la capitale islandaise, tels des réfugiés climatiques, dans le même temps, débarquent les journalistes et les géologues.

L’essentiel du village et du port sera finalement épargné par la coulée de lave mais pas la maison familiale de l’auteur, engloutie sous des vagues de magma malgré les énormes pompes à eau mise en œuvre par les pompiers. La nature se révélait plus forte que l’Homme alors que, quatre ans auparavant, rappelle ironiquement l’auteur, dans une sorte de défi prométhéen, des astronautes étasuniens avaient pour la première fois posé le pied sur la Lune.

« Si l’éruption avait continué, les conséquences auraient été très différentes » 

L’éruption du volcan a duré plusieurs mois, entrecoupée de périodes d’activité variables. Des moyens colossaux ont été mis en œuvre pour canaliser ou détourner les coulées de lave. Un temps, il a même été question d’avoir recours à des bombes. Des vulcanologues réputés se sont manifestés pour donner leur avis sur ce qu’il convenait de faire ou de ne pas faire, dont le français Haroun Tazieff, qui en l’occurrence n’a pas fait preuve d’un grand discernement.

L’alerte n’a été levée qu’en juillet 1973 par les autorités. Dès lors les habitants — réfugiés climatiques à leur façon — ont commencé à retourner sur l’île pour déblayer, reconstruire, s’adapter à un environnement nouveau. Certains ont préféré refaire leur vie ailleurs. Les oiseaux migrateurs, eux, se sont adaptés au paysage nouveau. Ils ont nidifié là où ils avaient l’habitude de le faire quitte à se déplacer légèrement et à farfouiller dans les cendres.

Peut-être faut-il voir dans cet évènement microscopique que fut à l’échelle planétaire l’éruption du volcan un avant-goût de ce qui attend l’humanité avec le changement climatique ? Gísli Pálsson en est convaincu. « Si l’éruption avait continué, les conséquences auraient été très différentes. Tous les efforts entrepris pour préserver la ville et le port auraient pu être réduits à néant. Il en va de même, conclut l’auteur, de nos tentatives pour sauver la planète : si nous ne prenons pas le problème à bras-le-corps (et en particulier le changement climatique), les jours de la Terre telle que nous la connaissons sont comptés. »


  • Ma maison au pied du volcan, de Gísli Pálsson, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, Gaïa éditions, janvier 2020, 288 p., 21 €.




Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photos :
. chapô : l’éruption de l’Eldfell, sur l’île de Heimaey, en janvier 1973. © Óskar Elías Björnsson Flickr (óskar elías sigurðsson/CC BY 2.0)

. Surtsey : Wikimedia (NOAA/CC0)

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