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En Normandie, ils s’opposent à un mégaprojet de parc sur le débarquement

Des murs d'écrans, des acteurs, une acoustique massive... «ce sera un spectacle immersif hors du commun », affirment les porteurs du projet Hommage aux Héros.

À Carentan-les-Marais, le projet faramineux d’un site de reconstitution de scènes historiques du débarquement allié s’attire les foudres des amoureux de la nature, de l’histoire et de la culture.

Carentan-les-Marais (Manche), reportage

L’ambiance n’est pas au beau fixe à Carentan-les-Marais pour ce 79ᵉ anniversaire du débarquement des alliés en Normandie, le 6 juin 1944. Les babioles à vendre aux couleurs de la Bataille de Normandie des commerces cohabitent avec quelques affiches et tags au ton moins festif : « Non au D-Day Land » ou encore « Notre mort n’est pas un spectacle ». Des slogans qui risquent de surprendre les touristes venus en masse dans la région pour l’occasion. Car une partie de la population ne célèbre pas cet « anniversaire », mais conteste un faramineux projet porté par la municipalité.

La contestation, d’ordre historique et écologique, prend de l’ampleur avec une myriade de collectifs, de politiques et d’associations qui comptent bien accentuer la pression ces prochaines semaines. Dans ce cadre, un carnaval a eu lieu le 27 mai pour dénoncer « un projet qui s’inscrit dans une vision technique, économique et prédatrice de la vie, même vision qui est responsable des ravages environnementaux présents et à venir ».

En effet, Jean-Pierre Lhonneur, édile de Carentan-les-Marais depuis 2008, milite pour la construction d’un site colossal afin de reconstituer des scènes historiques du débarquement et de la Bataille de Normandie, quitte à diviser ses concitoyens. Les travaux sont censés débuter en fin d’année en vue d’une ouverture au public en 2024 (bien que 2025 paraisse plus probable) pour les 80 ans du Jour J. Baptisé « D-Day Land » puis « Hommage aux Héros », ce futur lieu, parfois comparé au Puy-du-Fou dans son approche de l’histoire, affiche des chiffres qui donnent le tournis.

Dans les rues, des tags « Non au D-Day Land » ont été peints sur les murs. © Guy Pichard / Reporterre

Sur 35 hectares, le site compte accueillir 600 000 visiteurs par an. Pour cela, 160 000 mètres carrés de terres devront être artificialisées pour supporter, notamment, un théâtre mobile pesant 3 000 tonnes, prévu pour accueillir un millier de spectateurs. Rien que la piste du théâtre devrait faire 400 mètres de long (soit seize piscines olympiques). Le budget, avoisinant les 90 millions d’euros, est tout aussi énorme. Aucun argent public ne devrait alimenter le chantier.

« Ce projet va détruire le bocage »

Annoncé lors de la présentation de ses vœux à la presse début 2020 par le président de la région Normandie, Hervé Morin, « Hommage aux Héros » fédère ainsi ses opposants autour de deux problématiques : son contenu (le show mélangera spectacle vivant et images d’archives) et ses impacts sur l’environnement. « Autour de chez moi, la nature est riche avec notamment beaucoup d’oiseaux. Ce projet va détruire le bocage », déplore par exemple le voisin le plus proche du futur chantier, depuis son paisible jardin. Les contestataires ont des profils variés : étudiants, cadres, retraités... De nombreux collectifs et associations ont aussi rejoint la contestation. Des actions devraient d’ailleurs avoir lieu ces prochaines semaines.

Mais tout cela n’atteint pas Jean-Pierre Lhonneur, maire de Carentan-les-Marais depuis 2008 : « Je ne comprends pas les oppositions actuelles au projet, s’agace-t-il au téléphone. Il y a d’abord eu une opposition politique, ensuite sur le contenu historique, et maintenant, c’est la partie environnementale, avec notamment les zones humides et les terres agricoles. » Et d’ajouter, pour sa défense, que « l’intégralité de la zone du futur projet est actuellement dédiée à la culture du maïs. De plus, l’Office français de la biodiversité (OFB) n’a pas trouvé d’espèce protégée sur place. En revanche, il y a eu seize passages d’un environnementaliste qui a identifié tout un tas d’animaux, tels que des bouvreuils pivoine, des tritons crêtés ou encore des chardonnerets élégants. »

Depuis la route, c’est d’abord en terres agricoles que se découvre le site. © Guy Pichard / Reporterre

La réalité est plus nuancée. Si la zone est effectivement en grande partie cultivée en maïs, le site abrite aussi des zones humides, des mares, des chemins communaux, des arbres... « Il y a des haies bocagères qui sont remarquables et d’ailleurs classées au Plan local d’urbanisme, détaillent Frédéric Marie et Louise Aubert, les porte-paroles de l’association Baie vivante et solidaire. Si les travaux commencent, il faudra qu’elles soient déclassées. Les arbres qu’elles contiennent sont aujourd’hui menacés. »

De même, l’OFB a bien identifié, dans un rapport de janvier que nous avons pu consulter, bon nombre d’espèces protégées sur place, telles que des chiroptères, des grenouilles, des oiseaux... Le document souligne que le cabinet privé mandaté par les porteurs de projet a sous-évalué l’impact environnemental. Et « quid de la nidification avec les spectacles pyrotechniques annoncés ? interrogent Frédéric Marie et Louise Aubert. Sur ce point, le cabinet d’étude n’a pas répondu. »

Épuisement de la ressource en eau

Outre la destruction de la nature sur le site lui-même, plusieurs autres points crispent les opposants, à commencer par la problématique de l’eau. Consommation supplémentaire de la ressource par l’afflux de visiteurs, artificialisation et donc diminution de la capacité d’infiltration dans le sol des eaux de pluie, mais surtout risque de sécheresse… le projet inquiète. L’été dernier, le département de la Manche a comme d’autres territoires pris des arrêtés préfectoraux pour limiter la consommation de l’or bleu. « Nous vivons sur un territoire béni des dieux, cette problématique ne se pose pas ici, balaie Jean-Pierre Lhonneur. L’été dernier, nous n’avons pas connu la sécheresse. Nous sommes tellement baignés des eaux que nous avons de l’eau en surface et en sous-sol », affirme-t-il.

Mais les faits sont têtus et donnent tort à l’édile. Sa commune a été placée en état de catastrophe naturelle durant la sécheresse de 2022 par un arrêté préfectoral. Prairies asséchées, rivières en crise, et même légère mortalité chez les poissons, le territoire n’a évidemment pas échappé à la vague de chaleur estivale de l’an dernier. « Il y a une vraie abondance de la ressource, nuancent les membres de Baie vivante et solidaire. Mais des prélèvements massifs ont lieu car les territoires voisins ont des problèmes de sécheresse encore plus importants. Dans un futur proche, l’eau sera à partager. » Parmi les autres conséquences environnementales qui soulèvent des craintes, il y a les rejets de carbone dus à la forte augmentation du trafic routier, la pollution visuelle d’un tel spectacle ou encore la gestion des déchets supplémentaires qu’engendrerait un tel afflux de touristes. Bien que proche d’un axe routier, le site est pour l’instant bucolique, paisible et apprécié des promeneurs.

Le site s’étendrait sur 35 hectares. Site Hommage aux Héros

Enfin, et bien que des rumeurs (démenties par le maire de Carentan-les-Marais à Reporterre) fassent état d’une délocalisation possible du site afin de réduire l’impact environnemental, l’« Hommage aux Héros » heurte aussi par son contenu. Car une fois construit, le site permettra au spectateur d’assister à une trentaine de tableaux vivants en seulement 45 minutes. Un point qui irrite Bertrand Legendre, professeur émérite à l’Université Paris Nord. Il estime qu’une bataille de trois mois ne peut être ainsi résumée : « En plus de mettre en difficulté les autres musées de la région, ce projet illustre la place croissante du commerce dans le pseudo souvenir du débarquement, dit-il. Ce projet a une fausse dimension éducative et tient plus du zapping que d’autre chose. »

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