En Picardie, une digue détruit les coques et leur écosystème
Mélanie Rocroy, du Groupe d’étude des milieux estuariens et littoraux, examine des coques récoltées dans la baie d'Authie. - © Stéphane Dubromel / Reporterre
Mélanie Rocroy, du Groupe d’étude des milieux estuariens et littoraux, examine des coques récoltées dans la baie d'Authie. - © Stéphane Dubromel / Reporterre
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Les gisements de coques de la Baie d’Authie, en Picardie, ont été divisés par trois depuis 2020. La cause : une digue qui devait protéger le site naturel, mais a eu des conséquences en cascade sur l’écosystème.
Baie d’Authie (Pas-de-Calais et Somme), reportage
En s’enfonçant dans la baie d’Authie, Mélanie Rocroy observe minutieusement le paysage. Chargée d’études au sein du Groupe d’étude des milieux estuariens et littoraux (Gemel), la scientifique de 34 ans connaît bien cette zone protégée de 1 500 hectares, à cheval entre le Pas-de-Calais et la Somme, accessible aux promeneurs. Sur le chemin depuis Fort-Mahon, quelques kilomètres au sud, une multitude de plantes sauvages et comestibles, telles que des asters ou des salicornes, constellent les étendues de sable en cette période de marée basse.
Bottes aux pieds et manteau imperméable, la scientifique poursuit sa progression, tout en balayant l’horizon du regard. « Ça a encore changé ici, depuis la dernière fois », confie-t-elle avec une pointe dans la voix indiquant une mauvaise nouvelle. Le bras de l’Authie, le fleuve traversant cet écrin naturel avant de se jeter dans la Manche, paraît démantibulé, comme s’il ne savait où se diriger.
Après plus d’une demi-heure de marche, Mélanie Rocroy s’arrête. L’endroit est propice pour trouver ce qu’elle recherche : des coques. Depuis quelques années, leur nombre a drastiquement baissé dans la baie. En 2019, le Gemel estimait le gisement de Fort-Mahon à 329 tonnes de coques exploitables (d’une taille supérieure à 27 mm), avant de fondre en 2020 à 44,9, puis de remonter légèrement à 148,1 et 125,1 les deux années suivantes. L’autre gisement, celui de Groffliers, au nord de la baie, a quasiment disparu.
Ce phénomène découlerait de l’aménagement en 2019 de la digue Barrois, un enrochement long de plusieurs kilomètres, scindant la baie en deux. Des travaux réalisés sous l’égide de la Communauté d’agglomération des deux baies en Montreuillois (CA2BM), dont l’objectif était à la fois de protéger 12 000 habitants du risque de submersion marine et de limiter l’érosion de la dune du bois de Sapins, déjà bien mal en point. Mais cette modification du paysage a largement altéré l’écosystème de la baie. « Ces travaux n’avaient pas leur place tels qu’ils ont été réalisés, affirme Patrick Thiery, président de Picardie Nature. Ils ont perturbé l’évolution naturelle de l’estuaire et cela a eu un véritable impact. Avec la disparition des coques, les conséquences se reportent sur d’autres espèces et touchent toute la chaîne alimentaire. »
« Les conséquences des travaux sont factuelles »
« Au gré des années, la quantité du gisement peut être variable. On voit le même phénomène en baie de Somme , souligne Mélanie Rocroy, co-autrice des études menées par le Gemel. Mais une telle diminution, c’est du jamais vu, poursuit-elle. Les conséquences des travaux sont factuelles. Même si ces aménagements étaient effectivement nécessaires pour lutter contre certains risques réels, les maîtres d’ouvrage n’ont pas assez mesuré ceux qui pouvaient peser sur la biodiversité. »
Principale erreur pour elle : la zone choisie pour ériger la digue d’enrochement, construite en partie sur le plus important gisement de coques de la baie. Considérés comme une procédure d’urgence, les travaux n’avaient été soumis à aucune enquête publique avant leur démarrage. Résultat, « l’écosystème s’est retrouvé chamboulé, constate Mélanie Rocroy. La nouvelle trajectoire insufflée à l’Authie a balayé le gisement en emportant le sable dans lequel se trouvaient les coques, lesquelles ont ensuite roulé vers des zones moins propices à leur reproduction. »
Une procédure judiciaire en cours
En 2020, une enquête a été ouverte par le procureur de la République de Boulogne-sur-Mer pour déterminer les causes de cette disparition. Une procédure pénale au cours de laquelle trois associations engagées dans la protection de la nature (Picardie nature, GDEAM 62 et France Nature Environnement) ont porté plainte contre X auprès de l’Office français de la biodiversité (OFB) pour faire reconnaître le préjudice écologique.
Au terme de son enquête, l’OFB a pointé la responsabilité de la CA2BM dans ce dossier. Une procédure judiciaire est aujourd’hui en cours auprès du procureur de Lille. « Les gisements ne sont pas figés, ils peuvent se déplacer et sont attaqués par toutes sortes de choses, comme les animaux qui se nourrissent de coques », défend Claude Vilcot, maire de Groffliers et vice-président de la CA2BM.
« Ce gisement est condamné à mourir »
Pour ne rien arranger à l’affaire, l’année 2023 a été marquée par la présence de la bactérie escherichia coli, dans la baie d’Authie. Face à un risque pour la santé humaine en cas d’ingestion, les préfets du Pas-de-Calais et de la Somme ont interdit à deux reprises la pêche aux coquillages. Bien qu’il soit « impossible de faire le lien, ni avec l’infection, ni avec les travaux cette année-là », tient à préciser Mélanie Rocroy, les coques ont enregistré en 2023 un important taux de mortalité. La scientifique a observé le même phénomène en baie de Somme sans que, là-aussi, elle ne puisse véritablement l’expliquer.
En ce mois de mars, le sable est tapissé de coques mortes. Sur la zone repérée, Mélanie Rocroy se munit d’une venette. Dans cet outil utilisé pour la pêche aux coquillages, elle dépose du sable, dilué ensuite dans l’eau, avec l’espoir de voir apparaître des coques qui s’étaient cachées à l’intérieur. Bilan des opérations : douze coques ramassées, dont seulement quatre exploitables.
Un butin bien maigre, qui n’incite pas vraiment Daniel Devismes à se risquer à l’aventure. Ce pêcheur à pied professionnel se rend depuis trente-six ans dans la baie d’Authie pour ramasser des salicornes, des asters, des vers de mer et, bien sûr, des coques. Mais depuis deux ans, à l’image des autres pêcheurs, il n’y met plus les pieds. « On n’y trouve plus rien », se désole le quinquagénaire originaire du coin, pour qui cette ressource représentait près de 10 000 euros par an.
Litige autour de la procédure d’indemnisation
Avant le lancement des travaux, un protocole avait été signé entre la CA2BM et les pêcheurs à pied professionnels. À travers cet accord, la collectivité s’engageait à verser une indemnisation aux pêcheurs en cas de perte de chiffre d’affaires. « Nous n’avons rien reçu à ce jour », s’indigne Daniel Devismes. La licence des pêcheurs professionnels pour l’année 2023 a toutefois été remboursée par une aide d’urgence, débloquée par la région Hauts-de-France. « Pour nous, ce n’est pas suffisant, reprend le pêcheur. La disparition du gisement représente une perte sèche de 40 000 euros depuis les travaux. Mais la CA2BM n’honore pas ses engagements et refuse même maintenant de nous répondre. »
« Des études préalables ont été faites avant les travaux, avec l’inscription d’un état du stock de coques à ce moment-là, certifie Claude Vilcot, vice-président de la CA2BM. Nous n’avons pas reçu le bilan des pêcheurs et sommes donc dans l’incapacité de valider le montant de leurs pertes. C’est la raison pour laquelle nous nous montrons prudents sur leur demande d’indemnisation. » En attendant, Daniel Devismes compte se constituer partie civile dans la procédure judiciaire en cours d’instruction. « Pour moi, c’est avant tout une question de reconnaissance pour notre métier et d’alerter sur le fait que ce gisement est condamné à mourir si on ne retire pas cette digue. »