En Russie, la ténacité des opposants conduit à l’abandon d’un projet de décharge géante

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9 novembre 2020 / Estelle Levresse (Reporterre)



Après plus de deux ans de bataille, dans la région d’Arkhangelsk, habitants et activistes sont parvenus à stopper les travaux de construction d’une décharge destinés aux déchets de la région de Moscou. La société Technoparc a promis de reboiser la zone défrichée.

  • Moscou (Russie), correspondance

Feux d’artifice, brochettes, chants autour du feu… Une cinquantaine de personnes s’est réunie sur le campement à Shies, les 31 octobre et 1er novembre, pour célébrer la victoire : l’abandon de la construction en pleine taïga d’une gigantesque décharge destinée à stocker un demi-million de tonnes de déchets moscovites chaque année. Le 26 octobre, le tribunal d’arbitrage de la région d’Arkhangelsk a déclaré la construction illégale et a ordonné le démontage — sous trente jours — de toutes les installations présentes sur le site. Il confirme ainsi une décision de janvier 2020, qui a été contestée en appel par la société chargée du projet Technoparc.

En ce week-end d’automne, le froid et les premiers flocons de neige n’ont pas découragé les visiteurs, bien au contraire. Certains ont même fait des centaines de kilomètres pour parvenir jusqu’à Shies, une ancienne gare soviétique réhabilitée située entre la région d’Arkhangelsk et la République des Komis, à mille kilomètres au nord-est de la capitale russe.

« Pour nous, la guerre n’est pas terminée tant que le site n’est pas totalement restauré » 

« L’ambiance était très chaleureuse. On était heureux de se retrouver, on est une vraie famille désormais », raconte à Reporterre, par téléphone, Svetlana, 52 ans. Infirmière à Syktyvkar, elle s’est beaucoup impliquée pour mettre fin à ce projet insensé lancé en 2018. Elle ressent de la « fierté » pour cette victoire populaire mais craint que d’autres décharges se développent ailleurs. « Nous avons gagné mais le problème des ordures n’est pas résolu. Nous n’avons toujours pas de collecte séparée ni de programmes pour informer et éduquer la population à trier ses déchets », se désole-t-elle.

Les opposants se sont retrouvés à Shies pour célébrer la victoire le 31 octobre.

La décision du tribunal intervient quinze jours après que la société Technoparc a elle-même annoncé la fin du projet. Dans un communiqué, elle s’est engagée à finaliser l’évacuation du terrain de quinze hectares d’ici le 20 décembre et à replanter toute la zone défrichée à partir du printemps 2021.

Malgré ces promesses, les opposants au projet ne baissent pas la garde et surveillent l’avancée du démantèlement. « Pour nous, la guerre n’est pas terminée tant que le site n’est pas totalement restauré. Nous restons méfiants à l’égard de ce que disent les autorités, à tous les niveaux. Pendant deux ans, elles ont soit menti, soit passé sous silence des informations importantes sur la construction de cette décharge. Comment pourrions-nous encore les croire sur parole ? » déclare Victor Vichnevetsky, activiste de la première heure à Shies, récemment engagé en politique et élu député à l’assemblée municipale à Syktyvkar.

Le campement des opposants au projet de décharge à Shies.

« Non aux poubelles de Moscou ! » s’était indignée la population locale dès le lancement des travaux à l’été 2018. Il faut dire que le chantier avait débuté sans étude préalable ni permis. Courriers de protestation aux autorités, réclamations devant toutes les instances possibles, manifestations de masse organisées dans les deux capitales régionales — Syktyvkar et Arkhangelsk —, plaintes déposées en justice… Très vite, la résistance s’est organisé et a monté crescendo — comme l’a raconté Reporterre, qui s’est rendu sur place en 2019.

« Moscou n’a pas réussi à humilier les Nordistes » 

Pour bloquer l’approvisionnement du chantier en carburant, des résidents locaux ont construit des barrages sur les routes d’accès au site puis installé un campement de tentes à proximité du chantier. Des dizaines d’habitants et activistes écologistes s’y relayaient quotidiennement. Grâce aux réseaux sociaux et aux médias indépendants, la mobilisation a fait du bruit et trouvé un très fort soutien dans toute la Russie. Déterminés à aller jusqu’au bout malgré les pressions des autorités, les amendes et les violences physiques des gardes postés autour de la construction, les militants ont tenu bon. Mi-2019, la construction était officiellement reportée. Il a fallu encore plus d’un an avant que la décision de justice mette définitivement fin au chantier.

Le projet de décharge prévoyait d’envoyer en train 500.000 tonnes de déchets par an dans le Grand Nord depuis Moscou.

Au fil des mois de lutte, « Shies », nom désormais familier en Russie, est devenu un symbole, celui d’un mouvement populaire se battant pour la préservation de la nature contre les autorités et contre la capitale fédérale, qui décide tout. « Moscou voulait jeter ses ordures dans nos marais et empoisonner notre environnement, en plus de nous prendre déjà la majorité des impôts et presque tous les bénéfices de l’exploitation minière et d’autres ressources naturelles s’insurge Victor Vichnevetsky. Mais cela n’a pas marché, et cela ne marchera pas ! Moscou n’a pas réussi à humilier les Nordistes. »

Les installations démontées sont installées sur des wagons de marchandises.

L’exemple fait des petits… L’été dernier, dans le sud de l’Oural, la montagne Kouchtaou, considérée comme un lieu sacré pour les habitants, a reçu le statut de « zone naturelle protégée spéciale » à la suite de la protestation de milliers de personnes contre l’exploitation du calcaire. Une autre victoire de l’écologie en Russie.





Lire aussi : En Russie, la population s’oppose farouchement à un projet de décharge

Source : Estelle Levresse pour Reporterre

Photos : © Défenseurs de Shies
. chapô : La gare de Shies et l’entrée de ce qui aurait dû être la décharge à droite.

DOSSIER    Déchets

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