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ReportageAlternatives

Crise climatique, guerre... Des écoles pour préparer les Suédois à la survie

Liam, Eva et Kali, travaillent au jardin et apprennent à planter de jeunes arbres en terre.

En Suède, les structures de formation pour adultes sont une institution. Poussées par le risque de guerre, ces écoles populaires ajoutent à leur cursus des cours de « préparation » aux crises.

Höör (Suède), reportage

Le printemps est encore timide au mois d’avril, dans le sud de la Suède. Dans la fraîcheur matinale, Johanna Johansson distribue les tâches aux participants du cours beredskap (préparation, en suédois). Ce matin-là, il faut planter de jeunes pommiers, débâcher les plates-bandes et aérer le sol, vérifier le compost, replanter des noisetiers… Bientôt, tout le groupe s’active. Une leçon de jardinage assez classique, qui fait partie de ce cursus éclectique proposé par la Holma Folkhögskola, près de la petite ville de Höör, dans le sud du pays. Cet établissement est une école populaire pour adultes, comme la Suède en compte 150.

Le thème de la « préparation » est dans l’air du temps dans le pays, particulièrement depuis 2018 et l’envoi de la brochure « Om krisen eller kriget kommer » (« En cas de crise ou de guerre »), qui a rappelé aux habitantes et habitants que la période de 200 ans de paix qu’avait vécue le royaume pourrait bien prendre fin.

Un cours théorique en extérieur, à l’école d’Holma. © Juliette Robert / Reporterre

Ces 20 pages d’informations et de conseils disponibles en 12 langues, avec une liste de produits à stocker, comment s’informer, où se réfugier… constituent une entrée en matière pour le hemberedskap, la préparation du foyer, que tous les Suédois sont incités par le gouvernement à pratiquer. Mais le cursus à Holma propose d’aller plus loin : si la majorité des cours concerne la culture maraîchère — permaculture, agroforesterie, conservation, culture de graines —, la préparation touche à tout pour poser certaines bases. Ce cursus à la fois théorique et pratique vise à apprendre comment faire face à la catastrophe climatique qui s’annonce, à diverses crises, voire à une guerre.

Premiers secours et plantes comestibles

Hugo Malm, son instigateur et le fondateur de l’école, enseigne la résilience depuis sept ans. « Parler de “préparation” permet de s’adresser à un public différent, explique-t-il. Si je dis “durabilité”, je vais avoir plus de femmes et plus de jeunes intéressés ; si je parle de “préparation”, mon public sera plus masculin et plus âgé. En fait, mon enseignement est à peu près le même. » Gratuites, les formations peuvent durer jusqu’à un an.

Les groupes, d’une douzaine de participants, se forment aux premiers secours et apprennent les différents types de crises et leurs conséquences psychologiques, tout autant qu’à dénicher les plantes sauvages comestibles. Ce que démontre Johanna à l’heure du déjeuner, trouvant dans le jardin de quoi faire une salade : ail rocambole, différentes variétés d’oseille, ail des ours…

Johanna Johansson montre, fait toucher et sentir différentes formes de compost et d’engrais naturels. © Juliette Robert / Reporterre

Attentif aux conseils, les mains dans la terre, Liam, 21 ans, a grandi à Malmö, 55 km plus loin et 360 000 habitants de plus que le village où sa famille a déménagé il y a peu. « J’ai réalisé que je ne savais rien et qu’il fallait que j’apprenne à être plus autonome, c’est vraiment nécessaire en pleine campagne. » Ce qu’il trouve particulièrement important, « c’est de savoir quoi faire en cas de crise, et ce qui risque d’arriver », avec un intérêt pour un aspect essentiel : apprendre à développer des communautés résilientes.

« On nous montre ici les ressources qu’on peut mettre en commun, dit-il. Ça peut être en investissant dans une machine agricole avec ses voisins, par exemple, ce qui donne en plus l’occasion de s’entraider. »

« J’ai envie de créer plus que de consommer, que la vie ne se limite pas au supermarché »

Casquette violette vissée sur la tête, Kali, 35 ans, pousse des brouettes d’engrais naturel à épandre au pied des jeunes arbres. Habitante de Malmö, elle vient d’obtenir 500 m2 prêtés par la commune pour cultiver un potager avec une dizaine d’amis. Elle est venue trouver aussi un peu de sens. « Ça me plaît vraiment de cultiver notre propre nourriture, j’ai envie de créer plus que de consommer, que la vie ne se limite pas à aller au supermarché. »

Johanna Johansson, enseignante en agroforesterie, montre à Liam, 21 ans, comment planter de jeunes arbres en terre. © Juliette Robert / Reporterre

D’autres, comme Eva, 65 ans et tout juste retraitée après une carrière dans la finance, évoquent le sentiment d’être démuni et de vouloir sortir de l’impuissance. Même constat chez Akiko, Japonaise de 60 ans qui vit en Suède depuis trois décennies et qui a suivi différents cours à Holma. « Les choses ont changé en trente ans, observe-t-elle, pensive. Peut-être que les anciennes générations étaient plus ouvertes, maintenant les gens sont plus individualistes, c’est important de consolider les liens. »

Entre formation continue et université populaire

Ici, on est à l’opposé du cliché du prepper étatsunien ayant stocké trois ans de vivres dans un bunker et prêt à dégainer sur tout ce qui bouge. Cela tient aussi à l’histoire de l’enseignement populaire en Suède. Développé au sein des usines, puis par les gouvernements sociaux-démocrates successifs pour apporter une éducation à la population adulte, toutes classes et origines confondues, il a longtemps tenu lieu de pilier démocratique. Financées par l’État et les collectivités locales, les Écoles populaires supérieures sont au croisement de la formation continue et des universités populaires.

La grande serre de l’école d’Holma, près de la ville de Höör. © Juliette Robert / Reporterre

Ce vestige du modèle suédois est aujourd’hui menacé : depuis plusieurs années, et surtout à la suite de l’élection d’une coalition droite-extrême droite en 2022, des coupes budgétaires ont entraîné licenciements et fermetures de formations, tandis que 60 % des écoles étaient déficitaires en 2023.

Une situation que déplore Anna-Karin Lindblom, secrétaire générale du Conseil national suédois de l’éducation des adultes, l’organisation non gouvernementale chargée de distribuer les fonds aux écoles et de contrôler leur utilisation : « Nous avons expliqué les conséquences des coupes budgétaires et de l’absence d’indexation des prix et des salaires. Le message a été clair, mais je préfère ne pas spéculer sur la réponse du gouvernement. »

La plupart des participants sont éligibles à une bourse d’État qui concerne tous les étudiants, sans condition de revenus et jusqu’à 60 ans. © Juliette Robert / Reporterre

Il est vrai que certaines formations font plus débat que d’autres : lors du lancement d’un cursus intitulé « Preppers » dans l’école de Storuman, dans le nord du pays, des critiques se sont élevées contre un présumé gaspillage de fonds publics. Pourtant, loin du cliché du survivaliste à la Rambo, « cela n’avait rien à voir avec ce qu’on imagine », raconte Mia, 59 ans, qui y a passé un an en 2022 avec son compagnon.

« Il y avait beaucoup de connexions avec la culture sámi, parce que certains enseignants appartiennent à ce peuple autochtone de Laponie. On a vu des techniques de pêche, de construction d’abris et j’ai surtout appris à aimer la neige et le grand froid, se souvient Mia, qui a remis le couvert à Holma. Après le Nord, je voulais apprendre ce qu’on peut cultiver soi-même au Sud. C’est très différent. »

Mobilisation pour la défense civile

La coopération ne se limite pas à la Suède, car le lendemain, les participants écoutaient la conférence en ligne de Mariia Tyshchenko, chercheuse ukrainienne spécialiste en cohésion sociale, à la tête de l’ONG Poruch. Puis, Hugo Malm a présenté les associations qui participent à la défense civile du pays et dont les membres sont prêts à répondre à des demandes de soutien de l’armée : l’association de tir sportif, celle des pilotes, une organisation d’ingénieurs, une de dresseurs de chiens, sans oublier la Croix-Rouge.

Hugo Malm, fondateur de l’école populaire supérieure d’Holma. © Juliette Robert / Reporterre

Tout ceci participe à la doctrine de « défense totale » du pays, qui a rejoint l’Otan et actualisé sa fameuse brochure en 2024 : un ton plus alarmiste, une couverture où figure une soldate en armes… Elle n’a pas été du goût de tous les spécialistes. « On aurait apprécié qu’ils mentionnent ce qu’on peut faire pousser chez soi, par exemple, ou comment conserver la nourriture », relève une enseignante lors d’une pause.

Hugo Malm, lui, a rédigé un dossier sur le même thème destiné aux agriculteurs. Il détaille les problèmes posés par différents types de crises ou conflits et leurs conséquences sur la production alimentaire : ravitaillement en diesel, coupures d’électricité, d’internet, fermeture de routes… ainsi que les étapes de « préparation ».

Pour lui, ce terme risque de devenir « aussi galvaudé que “développement durable” », mais dans le climat actuel, il peut ouvrir des portes… et des bourses : « Nous avons proposé au gouvernement que l’État fournisse une subvention spécifique destinée aux formations sur la préparation, confirme Anna-Karin Lindblom. Nous avons l’impression qu’il y a un réel intérêt à la mise en place de cours et d’activités qui y sont liés. »

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