En Syrie, dans les ruines antiques de Palmyre, une oasis à l’agonie
Une femme et son enfant sur la parcelle de l'agriculteur Yasia, où il est revenu avec sa famille au lendemain de la chute du régime de Bachar el-Assad. - © Philémon Barbier / Hors Format / Reporterre
Une femme et son enfant sur la parcelle de l'agriculteur Yasia, où il est revenu avec sa famille au lendemain de la chute du régime de Bachar el-Assad. - © Philémon Barbier / Hors Format / Reporterre
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L’oasis bordant le site antique de Palmyre a été décimée par le régime d’Assad et ses alliés. Poumon économique et environnemental au cœur du désert syrien, sa renaissance est indispensable aux habitants.
Vous lisez la série « Syrie, les défis écologiques de l’après-Assad ».
Palmyre (Syrie), reportage
« Dans ce champ, il y avait 300 oliviers. Ils ont tous disparu » : Mohamed montre un terrain désormais dépourvu de végétation, où quelques palmiers dépérissent sous un soleil de plomb. « C’était la ferme de mon père, héritée de plusieurs générations. Regardez les dattes qui ont brûlé au soleil. Personne n’est venu les récolter. »
Ce qu’il reste de l’oasis de Palmyre est semblable à la plantation du jeune Syrien : un champ de ruines. Cette immense palmeraie flamboyante, nichée au cœur du désert, s’étendait sur 400 hectares avant la guerre civile.
Riche de 35 000 palmiers ainsi que de dattiers, d’oliviers, de grenadiers et d’autres arbres fruitiers, l’oasis était depuis des millénaires le lieu d’étape des caravanes de marchands et de chameaux qui sillonnaient les routes de la soie entre la Méditerranée et le golfe Persique, assurant la prospérité de la cité de Palmyre. Les décors floraux sculptés sur les pierres du site antique racontent cette histoire. Mais celle-ci s’est arrêtée en 2011.
Au cours des quatorze ans de guerre civile qui ont suivi, et ravagé la Syrie, la « perle du désert » a perdu son éclat. « Le régime de Bachar el-Assad et les milices iraniennes ont tout ruiné pour nous empêcher de revenir », explique Mohamed. La ville moderne et son site antique ont été le lieu d’intenses combats entre l’État islamique (Daech) et le régime, allié à des milices iraniennes, aux Russes et au Hezbollah libanais.
Si Daech s’est employé à détruire les ruines antiques à la dynamite à partir de 2015, les forces du régime, qui ont définitivement repris la ville en 2017 des mains de l’organisation terroriste, ont, elles, redoublé de cruauté contre le paradis fertile.
Vol de palmiers en bande organisée
« Plus de 80 % de l’oasis a été détruit. La plupart des arbres ont été déracinés, d’autres brûlés », dit l’ingénieur agronome Kamal Khateeb. Depuis 2017, les oliviers ont en effet été systématiquement coupés par les militaires pour être vendus en bois de chauffage. D’autres parcelles ont simplement été incendiées pour décourager les retours.
« Les responsables du régime d’Assad ont aussi déplacé des centaines de palmiers fruitiers vers leurs fermes sur la côte syrienne », raconte le Palmyrénien.
L’ensemble du réseau d’irrigation, qui acheminait l’eau sulfureuse de la source Efqa, a lui aussi été pillé par le régime. Sur la parcelle de Mohamed, les restes d’une installation hydraulique rouillent. Le matériel électrique et les tuyaux ont été volés par les mercenaires, pour être revendus. Privés d’eau, beaucoup d’arbres sont morts.
« Si mon moteur n’avait pas été si lourd, ils l’auraient pris », raconte Yasia, un agriculteur de 35 ans retourné à Palmyre avec sa famille au lendemain de la chute du régime d’Assad, le 8 décembre 2024, après quinze ans d’exil à Alep. En quatre mois, Yasia a replanté sur sa parcelle 150 arbres — loin des 500 qu’il possédait avant. Mais, à 20 dollars (environ 18 euros) l’arbrisseau, retrouver l’ancien paradis est un rêve inaccessible dans une économie exsangue.
Il a aussi investi dans un panneau solaire pour faire remonter l’eau de son puits, profond d’une soixantaine de mètres. Tout autour de son carré de verdure, des dizaines de lopins de terre grisonnants attendent le retour de leurs propriétaires exilés. « Avant la guerre, il y avait 500 cultivateurs ici », dit Kamal Khateeb.
Urgence à replanter des petits palmiers
L’oasis donnait à l’époque du travail à la majorité des 10 000 habitants de la ville. « La culture de palmiers pour la production de dattes et de sucre à partir de leur jus était une importante source de revenus pour les Palmyréniens », dit le scientifique.
Aujourd’hui, le temps presse pour reconstruire ces vergers. Une urgence non seulement économique, mais aussi environnementale et sociale. « Grâce à leurs racines, les palmiers stabilisent le sol, et les branches réduisent l’évaporation de l’eau, protégeant la zone de la désertification, détaille Ahmed Taha, lui aussi ingénieur agronome, qui coordonne les premiers pas de la restauration de l’oasis. La densité de l’oasis protégeait la ville lors des tempêtes de sable. »
Pour préparer la reconstruction, Ahmed Taha s’enfonce à une trentaine de kilomètres dans le désert — accompagné de forces de sécurité face à la menace des cellules de Daech qui y sont encore actives — pour faire un état des lieux de l’« oasis de Zénobie ». C’est une pépinière où, depuis 2001, 600 arbres étaient cultivés pour être ensuite plantés dans la palmeraie. Laissés à l’abandon pendant la guerre, sans irrigation, beaucoup ont péri.
L’eau coule, mais pour l’instant plus jusqu’à eux. Un peu plus loin dans le désert, la station de pompage fait peine à voir. Malgré son robinet fermé, des litres de cette eau naturellement chaude à l’odeur de soufre se perdent à cause des canalisations percées et couvertes de calcaire. Les cuves de refroidissement situées à proximité sont à sec. Elles ont servi de planque militaire dans le désert aux combattants pendant le conflit, et l’eau de la source en a été détournée. À la pépinière, les tuyaux encore existants qui l’acheminent sont dispersés. Ici, personne n’est encore venu remettre en état quoi que ce soit.
L’un d’eux arrose inutilement 3 m2 de terre où plus rien ne pousse. Alors, l’ingénieur Ahmed Taha et son équipe le déplacent pour l’orienter vers les arbres qui tiennent encore debout. Un geste infime, en attendant de grands travaux plus que nécessaires. « Pour parer au plus urgent, il faudrait déjà 50 000 dollars [environ 44 000 euros] », affirme Zaher al-Salime, le président du conseil local de Palmyre. Et élaborer un plan d’attaque.
L’espoir repose sur quelques arbres encore en vie. « On ne s’attendait pas à en retrouver en bonne santé », explique Mohammad Taha, le frère d’Ahmed, qui lève des fonds depuis la France pour aider à la reconstruction de sa ville natale.
« On va pouvoir en planter à partir des “filles” qu’ils ont essaimées », dit Ahmed, en désignant de jeunes branches poussant au pied d’un palmier femelle. Ils espèrent bouturer 5 000 palmiers et 1 000 oliviers l’année prochaine. Il faudra cependant attendre sept ans avant que le dattier issu de ce plan ne donne des fruits.
Payer pour rentrer chez soi
L’association de Mohammad, la Maison de Palmyre, s’emploie aussi à récolter de l’argent pour renouveler les équipements de l’hôpital de la ville moderne. Car l’oasis, bien que déminée, ne suffit pas à faire revenir les familles palmyréniennes.
Se loger, se soigner, s’éclairer et se nourrir restent les priorités. Jusqu’à la chute du régime, les habitants qui voulaient rentrer chez eux et se réinstaller en ville devaient payer une taxe. Certaines maisons étaient impossibles d’accès, car occupées par des milices chiites iraniennes ; d’autres ont été rendues inhabitables par les bombardements.
« Je dormais dans cette chambre », se souvient Zarifa, les larmes aux yeux en désignant un bâtiment éventré. Cette professeure d’arabe de 45 ans revient pour la première fois à Palmyre depuis l’entrée de l’État islamique dans la ville en 2015 et sa fuite à l’aide d’un passeur. Ce ne sont pas ses 17 dollars (15 euros) de salaire mensuel qui lui permettront de la remettre en état.
« Ici, il y avait un parc où l’on se retrouvait pour boire un thé, et là un pépiniériste », raconte-t-elle. Difficile d’imaginer que sur ce terrain vague à la terre aride, où gît une carcasse de voiture rouillée, les Palmyréniens allaient autrefois acheter de quoi fleurir leur jardin. La nature a elle aussi disparu de la ville.
La Syrie est à un tournant. Depuis la chute du régime le 8 décembre dernier, le pays est confronté à son très lourd héritage environnemental. La situation, dégradée par treize ans de conflit et un demi-siècle de politiques écocidaires, s’est encore aggravée avec les attaques israéliennes au sud du pays. Mais l’écologie fait aussi partie de la solution : de Raqqa à Kobané, les initiatives fleurissent sur les ruines pour construire un futur vivable.
Reporterre consacre une série de cinq reportages à la Syrie d’après Bachar el-Assad, avec nos correspondances sur place.