123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageNature

En montagne, le secret pour ne plus déranger la faune sauvage

Des zones de tranquilité protègent les animaux du dérangement causé par les randonneurs.

Dans le Queyras (Hautes-Alpes), des écogardes sensibilisent les adeptes de ski de randonnée ou de raquettes, toujours plus nombreux, au dérangement des tétras-lyres, bouquetins, chamois...

Arvieux (Queyras), reportage

Les skis crissent sous une belle couche de poudreuse blanche. Enveloppé dans un ciel d’hiver, un petit groupe de skieuses et skieurs de randonnée tracent leur route sous le pic de Maloqueste, dans le Queyras. Ils sortent du bois de Ségure en évitant la zone où nichent des tétras-lyres quand soudain, à quelques mètres d’eux, quatre oiseaux prennent leur envol.

Le mâle est particulièrement reconnaissable, avec son plumage noir, sa crête rouge et sa queue blanche. Les trois autres, dont la livrée roussâtre est barrée de noir, sont des femelles. La famille s’enfuit, laissant des trous dans la neige fraîche. Une sorte de petit igloo dans lequel ils ne reviendront pas. Perchés sur un arbre, ils attendront que le danger s’écarte avant de creuser un nouvel abri, loin des humains importuns.

Cette rencontre inattendue avec ces tétras-lyres aurait pu être magique si les conséquences n’étaient pas désastreuses pour l’espèce. En se sauvant, ces oiseaux gaspillent leurs précieuses réserves d’énergie. À terme, le dérangement répété par les skieurs de randonnée ou les raquettistes peut affecter leur survie.

« Il faut se mettre à la place de ces animaux »

Pour sensibiliser les pratiquantes et pratiquants de la montagne à ce risque, le parc régional du Queyras a missionné, depuis trois ans, des écogardes. Postés au départ des sentiers de randonnée, ils tâchent d’expliquer aux quidams que ces hautes altitudes ne sont pas qu’un désert blanc dédié à leurs loisirs.

Le tétras-lyre est aussi appelé petit coq de bruyère. Wikimedia / CC BY-SA 4.0 / Erik Mandre

Des skieurs attentifs

Alexis Belmont est l’un d’entre eux. Bandeau sur les oreilles, teint hâlé, il s’est posté dès 8 heures du matin à l’entrée d’une piste du domaine de ski nordique d’Arvieux, une station du Queyras. Deux banderoles l’encadrent. La première alerte sur les risques d’avalanches. La seconde liste les espèces qu’on peut croiser sur son chemin. Les chevreuils et chamois dans les forêts de basse altitude. Les tétras-lyres dans les combes enneigées. Les bouquetins sur les crêtes ensoleillées. Enfin, les lièvres variables et les lagopèdes, des reliques glaciaires tutoyant les sommets.

« Il faut que les gens développent de l’empathie et se mettent à la place de ces animaux. Essayez, par exemple, de marcher dans la neige fraîche pour vous déplacer. Le chamois y dépense 60 fois plus d’énergie que sur un terrain dur », explique Alexis Belmont.

«  Faire sa trace, partager la montagne  ». Le parc naturel du Queyras met en place des actions de sensibilisation. © Baptiste Soubra / Reporterre

Sur le terrain, les touristes rencontrés sont attentifs aux paroles de l’écogarde et leurs guides se sentent déjà concernés par le sujet. Céline Teissèdre en fait partie. En cette belle journée ensoleillée, elle emmène un petit groupe de raquettistes en direction de Clapeyto. « Sur certains secteurs, on sait qu’il y a des animaux et on va éviter d’y aller pour rester à distance et les observer avec les jumelles », explique-t-elle. Ses clients sont généralement sensibles à son discours. « Les gens qui font des raquettes aiment la nature. Souvent, ils dérangent la faune par ignorance. Une fois qu’ils savent, ils respectent. »

Céline est accompagnatrice en montagne. Elle transmet à ses clientes que quelque soit son activité l’humain dérange la faune. L’enjeu est donc de se responsabiliser et d’apprendre à limiter ce dérangement. © Baptiste Soubra / Reporterre

Des « zones de tranquilité »

La preuve avec l’expérimentation menée dans le bois de Ségure, à Ristolas. Ce site était connu pour son importante population de tétras-lyres. Sauf qu’en 2006, le secteur a été touché par une baisse spectaculaire des effectifs. En cause : l’essor du ski de randonnée. L’Office national de la chasse et de la faune sauvage a donc délimité une zone de tranquillité — que les pratiquants sont enjoints à contourner — dont les résultats ont été à la hauteur des attentes.

« Après deux hivers d’évaluation, l’expérimentation semble une réussite. Les skieurs sont convaincus par la nécessité de laisser un espace de tranquillité aux oiseaux. Informés en amont, localisant la zone refuge, ils l’ont respectée. Les oiseaux semblent avoir recolonisé cet espace et retrouvé la quiétude nécessaire en période hivernale », détaille la revue Faune sauvage.

Alexis Belmont est écogarde pour le parc naturel régional du Queyras. © Baptiste Soubra / Reporterre

Depuis, les montagnes du Queyras possèdent cinq zones de tranquillité dans les environs d’Abriès et de Ristolas. Elles se matérialisent par des rubalises avec de petits fanions jaunes accrochés aux arbres. Mais représentent à peine 1 % de la superficie totale du parc régional.

Le parc expérimente aussi une carte qui croise l’exposition au risque avalanche avec les zones de présence des animaux. Pensée avec l’Association nationale d’étude pour l’étude de la neige et des avalanches et l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), elle est expérimentée pour la première fois en France. Le guide évoque également la méthode de l’entonnoir — à savoir se regrouper plutôt que de se disperser pour éviter de multiplier les itinéraires dans la forêt — et conseille de se munir d’une paire de jumelles. « Elles sont un bon outil pour voir les traces des animaux et se rendre compte si on va traverser ou pas des zones habitées. »

Cette carte basée sur la géolocalisation des passages des randonneurs montre leur emprise sur le territoire, en hiver. Capture d’écran / Géoportail

Essor de la pratique des raquettes et des randos à ski

Les chevreuils, chamois, bouquetins, tétras-lyres, lièvres variables et les lagopèdes pourront-ils conserver des territoires exempts de présence humaine ? L’équilibre, aujourd’hui en leur défaveur, est délicat à trouver. Le parc est pris dans des injonctions contradictoires, entre nécessité économique de développer le tourisme et volonté de préserver la faune et la flore locales. Alexis Belmont voudrait éviter de suivre l’exemple suisse, où les zones interdites sont cartographiées et doivent être scrupuleusement évitées sous peine d’amende. « Il faut trouver le juste milieu parce qu’on a tous besoin de cette immersion dans la nature », poursuit l’écogarde.

Une immersion recherchée par un nombre croissant de personnes. La pratique des raquettes et des randonnées à ski a connu un essor phénoménal ces quinze dernières années grâce à l’amélioration des bulletins de risque avalanche et l’accessibilité au matériel de sécurité.

L’augmentation de la fréquentation de la montagne réduit les espaces de quiétude pour les chamois, les tétras lyre, les lagopèdes et les autres espèces qui peuplent la montagne. © Baptiste Soubra / Reporterre

Afin d’estimer l’affluence hivernale, la mairie d’Arvieux a installé un compteur sur le chemin menant notamment à Clapeyto — des chalets d’alpage très photogéniques figurant sur de nombreuses cartes postales. Entre le 15 décembre et le 15 avril 2024, près de 15 000 personnes sont passées par ici.

« Notre emprise sur le territoire est plus vaste qu’autrefois. On ne laisse plus de place aux animaux », déplore Alexis Belmont. Son regard se porte alors sur le bois Bernard qu’il fréquentait il y a une quinzaine d’année. « Au printemps, quand on venait là, ça roucoulait dans tous les sens. Aujourd’hui, ce secteur est trop parcouru. Le tétras-lyre ne peut plus hiverner ici. »

Une mésange se déplace de mélèzes en mélèzes au gré du passage des randonneurs. © Baptiste Soubra / Reporterre

Pour y remédier, il prône une reconnexion avec le vivant, et s’appuie pour cela sur la pensée du philosophe Baptiste Morizot, l’auteur, notamment, de Sur la piste animale (éd. Actes Sud, 2018) qui propose de nous « enforester ». « Les gens ont perdu cette capacité à saisir les signes de présence animale. Cette sensibilité est pourtant essentielle pour ceux qui veulent pratiquer la montagne d’une manière respectueuse et attentive au vivant. »

legende