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En plein essor, l’aquaponie marie le potager et l’aquarium

5 mai 2017 / Samuel Socquet (Reporterre)



L’aquaponie est un moyen remarquable de produire durablement de la nourriture. Les rendements élevés de ce système associant pisciculture et production légumière se développe en France.

Vous voulez contribuer à la transition écologique en faisant pousser vos propres fruits et légumes, même en appartement ? Jardiner sans y passer plus de 15 minutes par jour ? Obtenir des récoltes abondantes sur une surface hyperréduite, sans pesticide ni engrais chimique ? En plus des végétaux, vous voulez produire vos protéines animales ? L’aquaponie promet tout cela à la fois.

Cette technique relève à la fois de l’élevage et de l’agriculture : d’un côté, l’« aquaponiste » élève des poissons, de l’autre il utilise leurs déjections pour fertiliser ses plantations. Les plantes peuvent être cultivées soit à l’horizontale (par exemple, sur des billes d’argile), soit à la verticale grâce à des tours de culture, mais dans les deux cas leurs racines sont plongées dans l’eau provenant de l’aquarium. Les plantes sont nourries grâce à l’action des bactéries qui transforment les déjections des poissons en minéraux assimilables. Pour ce qui est des poissons, quand il sont arrivés à maturité, on peut les manger — ou les laisser vivre dans le système, si on est végétarien !

90 % moins d’eau que l’agriculture classique 

Cet écosystème plantes-poissons-bactéries fonctionne en circuit quasi-fermé, le seul apport extérieur étant la nourriture des poissons. Ce modèle circulaire, qui évoque l’esprit de la permaculture, a l’avantage de faire disparaître la notion de déchet : les plantes, en absorbant les nutriments pour se nourrir, filtrent l’eau qui repart, propre, vers le bassin des poissons. L’idée est d’utiliser les processus bactériens naturels des milieux aquatiques, comme dans la phytoépuration.

La FAO (l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) décrit l’aquaponie comme « une technologie durable vivement recommandée dans les zones où l’accès à l’eau et au sol sont restreints. » [1] Pas étonnant qu’elle soit parfois présentée comme la solution pour une agriculture urbaine. Dans les pays anglo-saxons, l’aquaponie se développe depuis les années 1970, mais en France, on ne compte que quelques projets commerciaux, comme à Toulouse (Citizen Farm) et à Lyon (Re Farmers). La FAO voit même dans l’aquaponie « une nouvelle approche de production alimentaire durable pour changer le monde » [2] : en effet, elle consomme 90 % moins d’eau que l’agriculture classique, peut se mettre en œuvre avec des moyens très limités (quelques cuves en plastique et des tuyaux de plomberie). De surcroît, un système familial requiert environ 60 watts, soit moins que les appareils électriques en veille d’un foyer moyen [3].

Hormis les légumes racines, comme les carottes ou les pommes de terre, l’aquaponie permet de cultiver presque tout. Grégory Biton s’est lancé il y a six ans en amateur. Il partage ses connaissances dans le Guide pratique de l’aquaponie — un des premiers ouvrages en français sur le thème. La serre qu’il a installée dans la région de Bordeaux — 20 m2 cultivés en aquaponie, avec environ 6 mètres cubes d’eau pour les poissons — lui permet de nourrir sa famille de quatre personnes en tomates, poivrons, piments, petits pois, haricots, fraises, épinards, différentes variétés de choux et de salades, betteraves, aubergines, radis, céleris-raves, herbes aromatiques… « Je récolte toute l’année. Le goût et la rapidité de croissance sont incomparables avec ce que j’obtiens dans mon potager. Je ne cultive que des légumes de saison. Je ne veux ni chauffer ni éclairer ma serre, sinon je perds le bénéfice écologique de l’aquaponie. »

Avant de viser l’autosubsistance, Grégory Biton conseille de commencer à une petite échelle pour prendre le temps d’acquérir les compétences. « L’aquaponie demande beaucoup d’apprentissage — comme le jardinage ! Mais une fois lancé, un système aquaponique demande très peu d’entretien. Moi, j’y passe deux minutes par jour. Plus une heure par semaine, car pour récolter beaucoup, il faut semer souvent. Il faut compter deux ou trois heures par mois pour les tâches de fond », détaille l’auteur, soit en moyenne un bon quart d’heure chaque jour. En outre, il produit une quarantaine de kilos de truites par an et a quasiment abandonné son potager — qui, souligne-t-il, requiert une grosse charge de travail sur un temps limité de l’année, alors que l’aquaponie nécessite une veille quasi quotidienne, mais avec une charge de travail réduite.

Maintenir l’équililbre de l’écosystème

Côté poissons, le choix est vaste. La star de l’aquaponie est le tilapia, un poisson asiatique peu exigeant. Toutefois, pour François Petitet-Gosgnach, auteur d’Aquaponie, le guide de référence, un autre ouvrage paru récemment, rien ne vaut la truite. « C’est un choix gustatif avant tout. Celles que j’élève en aquaponie ont le goût de la truite sauvage », assure cet aquaponiste amateur professeur de physique. Son installation, en Auvergne, vise à reproduire une rivière : eau, billes d’argile pour les plantations, insectes, et surtout une très bonne oxygénation. « Le système doit être très fiable pour que la circulation d’eau ne s’arrête jamais, mais aussi pour qu’elle ne chauffe pas trop, car la truite est un poisson d’eau froide. »

Une truite.

Tout l’effort de l’aquaponiste vise à maintenir l’équilibre de l’écosystème : nourriture des poissons, température et pH de l’eau, teneur en oxygène dissoute et en nitrate, concentration en fer… Pour y parvenir, il y a les adeptes du low tech et ceux qui lui préfèrent le high tech, avec serre connectée à un smartphone. Grégory Biton fait partie des premiers. « Ce qui fait pousser les plantes, c’est l’ombre du jardinier, ce n’est pas le smartphone », sourit l’auteur qui, depuis l’été 2016, a lancé l’une des premières fermes aquaponiques de France et propose aussi des formations aux particuliers. Il donne d’ailleurs dans son ouvrage un schéma très précis pour fabriquer un système d’aquaponie familial bon marché.

François Petitet-Gosgnach est lui aussi adepte du « DIY » (Do it Yourself, « fais-le toi-même ») : « J’ai récupéré la plupart de mon matériel — j’utilise deux vieux congélateurs en guise de bacs à poisson que j’isole l’hiver avec du polystyrène — et je n’ai pas de serre. Avec 2 mètres cubes de bassins et 5 mètres carrés de culture, je récolte chaque année une vingtaine de kilos de truites, 200 à 300 salades et 20 à 30 kg de tomates, sur 10 mois de culture. » Les volumes de récoltes varient : les projections réalisées en France par l’institut Inspire indiquent par exemple 16 laitues par semaine [4], et par mètre carré.

À l’opposé du bricolage maison bon marché, on trouve des propositions high tech avec l’utilisation de tours de culture verticales dans une serre « connectée », comme le propose la start-up Myfood, qui vise le marché haut de gamme de l’aquaponie familiale. Pour 7.990 €, la société livre (en kit) la serre, deux bassins de 600 litres pour les poissons et 16 tours ZipGrow pour la culture verticale pour les fruits et les légumes. Il faut compter 1.250 € de plus pour que Myfood monte la serre et installe le système. La spécificité : des capteurs mesurent le pH de l’eau, sa température et celle de la serre. Grâce au wifi intégré, ces données sont accessibles en temps réel, via smartphone.

« Un rendement 18 fois plus élevé qu’en culture classique » 

Depuis l’année dernière, une trentaine de « pionniers » européens se sont lancés. Le montage de la serre leur a été offert, et ils s’engagent à partager les données avec le fabricant, qui a initié ce projet dans la foulée de la COP21. « Me greffer à une communauté était essentiel pour moi. Au début, on se sentait un peu seuls, mais depuis que le réseau s’étoffe, on échange beaucoup entre nous », témoigne Christophe Le Petit, informaticien en cours de reconversion dans l’agriculture. Il s’est équipé d’une serre à Gurepont, dans la Meuse, où il tient à se familiariser avec le système avant de se lancer dans l’aquaponie commerciale. « Dans ma famille, on aime les fraises alors, l’été dernier, j’ai planté beaucoup de fraisiers, et aussi des salades. Je faisais des semis classiques, puis une fois le plan sorti, je le mettais dans les tours. J’ai été impressionné par la production, elle était nettement supérieure à ce que j’obtiens en pleine terre [Myfood promet un rendement 18 fois plus élevé qu’en culture classique]. Cet hiver, j’ai essayé les épinards, mais ils n’ont pas tenu, chez nous il fait trop froid et je ne chauffe pas la serre. Le système est efficace, mais n’est pas aussi simple qu’il en a l’air : maîtriser les ficelles de l’aquaponie prend du temps, d’autant que je n’y connais rien en poissons. »

La serre Myfood de Christophe Le Petit.

François Petitet-Gosgnach assure de son côté qu’« en un an, on peut en faire le tour ». Le secteur est en tout cas destiné à vivre un plein boom, si l’on en croit la FAO, pour qui « l’aquaponie est en train de démontrer qu’elle offre un réel potentiel pour produire des aliments de manière durable, à tout moment et en tout lieu ».


POUR ALLER PLUS LOIN

Trois livres en français

  • Guide pratique de l’aquaponie. Construire sa propre installation, de Grégory Biton, éditions Terran, 2017, 144 p., 18 €.
  • Aquaponie, le guide de référence, de François Petitet-Gosgnach, éditions Rustica, 301 p., 35 €.
  • Tout savoir sur l’aquaponie, de Pierre Harlaut, ebook disponible gratuitement sur aquaponie.biz

Des études

Culture de persil sur radeau.

Quelques liens




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[3D’après Grégory Biton, Guide pratique de l’aquaponie, Terran Editions. (2017), p. 16.

[4Agathe Colmant & Emmanuel Delannoy, « Aquaponie et agriculture urbaine : évaluation et proposition de scénarios », étude conduite d’avril à décembre 2012, Institut Inspire, Marseille.


Lire aussi : L’agriculture urbaine déchirée entre business et engagement militant

Source : Samuel Socquet pour Reporterre

Photos : © Aquaponie.net sauf
. chapô : l’installation Francois Petitet-Gosgnach avec deux congélateurs devenus bacs à poissons. © Francois Petitet-Gosgnach
. truite : © Francois Petitet-Gosgnach
. MyFood : © Christophe Le Petit

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