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En procès à Dijon, les faucheurs d’OGM se disent « lanceurs d’alerte »

16 novembre 2018 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)

Une quarantaine de personnes sont jugées à Dijon pour avoir fauché des parcelles de colza transgenèse, désormais reconnu comme OGM. Les accusés entendent profiter de ce procès pour alerter sur les conséquences sur la santé humaine et l’environnement des OGM et des pesticides qui leur sont liés.

  • Dijon (Côte-d’Or), reportage

Il fait encore nuit sur la place Wilson à Dijon, où se tenait en 2016 l’assemblée de Nuit debout. Une bonne centaine de personnes bravent le crachin automnal pour accompagner le cortège des « faucheurs d’OGM » jusqu’au tribunal de grande instance, où ils doivent être jugés pour avoir « neutralisé » des parcelles de colza mutagène. Une petite dizaine de prévenus sont juchés sur une charrette, tirée par deux chevaux francs-comtois. Certains sont enfermés à l’intérieur d’une cage, prison symbolique d’une action de désobéissance civile. Ce jeudi 15 novembre, 38 personnes sont inculpées de dégradation de biens d’autrui par Dijon Céréales, la coopérative agricole responsable de ces plants de colza expérimental qui ont été fauchés. Pour les militants, il s’agit d’OGM cachés. Mais pour la coopérative, « ces faucheurs saccagent le travail expérimental mené par des techniciens dont l’objectif est de faire cohabiter population, environnement et qualité des produits agricoles ». Elle requiert un dédommagement d’un euro symbolique par faucheur et 15.000 pour les frais d’avocats.

Dans la salle d’audience, les 38 accusés, des hommes et des femmes de tous âges — avec une prédominance de cheveux argentés —, de toute profession — même si de nombreux d’agriculteurs — doivent décliner leur identité et leurs revenus, souvent très modestes. La plupart ne dépassent pas les 1.000 euros par mois. Ils viennent de toute la France et certains ont déjà été condamnés pour des faits similaires. Car si l’histoire des faucheurs d’OGM remonte aux années 1990, c’est la première fois qu’un procès d’une telle ampleur est organisé. En novembre 2016, 67 personnes avaient fauché ces plants de colza à 3 heures du matin, par une température de 6 °C. Maître Jérôme Bouquet Elkaïm, l’un des avocats des accusés, a donc demandé la comparution volontaire de l’ensemble des 67 militants. « Nous ne sommes pas dans le cas d’un attroupement où les forces de police auraient identifié certaines personnes au hasard. Il s’agit d’une action collective revendiquée dont les noms ont été remis aux autorités. Si vous ne retenez que la moitié des auteurs de ces infractions, cela veut dire que leurs auteurs n’ont qu’une chance sur deux d’être sanctionnés. Une disparité difficile à expliquer. » Mais la présidente du tribunal, Hélène Collier, n’a pas retenu cette demande. Peut-être était-elle effrayée à l’idée d’auditionner un si grand nombre de militants particulièrement volontaires ?

« Cela fait 40 ans que je suis en Bourgogne, y’a plus de papillons, plus d’oiseaux, c’est une horreur »

Car ils sont bavards à la barre et profitent de cette tribune pour détailler les raisons de leur engagement. Très fiers d’avoir à comparaître, ils assument ces dégradations réalisées par conviction politique. L’un d’entre eux tient toutefois à préciser qu’il récuse le terme de « dégradation », lui préférant celui de « neutralisation d’une pollution potentielle ». Certains sont également déçus de ne pas être poursuivis de refus de fichage des empreintes ADN, l’autre chef d’accusation de cette affaire. Ils se définissent comme des « lanceurs d’alerte », œuvrant pour « le bien commun ». Dans leurs témoignages, il est question de la lutte contre la brevetabilité du vivant, des pesticides qui détruisent l’environnement et la santé, de la science désormais inféodée aux lobbies et aux pressions politiques. Certains travaillent dans le médical et dressent un constat accablant de la hausse des maladies liées aux pesticides. D’autres parlent également du danger de la dissémination des graines d’OGM dans les champs d’agriculture biologique. « Dans ce cas, qui détruit le bien d’autrui ? Nous, les faucheurs volontaires, ou alors les agriculteurs productivistes, qui eux ne sont jamais poursuivis ? » s’interroge un paysan breton, dont l’eau irriguant son verger bio est aujourd’hui pleine de pesticides. Une faucheuse poursuit : « Quand nous étions dans les locaux de Dijon Céréales après le fauchage, j’ai ressenti beaucoup de mépris de la part des salariés, qui nous prenaient pour des doux rêveurs. Mais j’aimerais bien savoir ce qu’ils diront à leurs enfants plus tard ? Que la santé de leurs concitoyens leur importait peu ? »

La chorale de soutien aux « faucheurs ».

La coopérative Dijon Céréales était bien entendue présente à l’audience et a prévu un étonnant comité d’accueil devant le tribunal. Une vingtaine d’hommes vêtus de gilets bleu marine avec un logo « agriculteurs volontaires » forment un barrage à l’entrée. Leurs visages sont fermés, bien rasés, leurs chemises repassées, leurs mains élégantes. Et leur parole rare. Deux attachées de presse m’orientent avec insistance vers un certain Antoine Carré, qui tentent de définir ce mouvement. « On est là pour montrer qu’on est solidaires envers l’agriculteur dont les parcelles ont été vandalisées. Nous, on respecte la loi, on aimerait que les faucheurs en fassent autant. » Ni une association ni un syndicat, « agriculteurs volontaires » est une initiative mise en place uniquement pour ce procès, face aux faucheurs qui ont « une bonne capacité à médiatiser et faire croire des choses ».

Impossible en revanche d’avoir leur avis sur l’utilisation des OGM chez Dijon Céréales. « Le procès concerne une intrusion dans propriété privée. Les OGM, c’est un autre débat, on ne va pas entrer dans le sujet aujourd’hui. »

Devant le tribunal, la foule des faucheurs et de leurs soutiens leur lance des quolibets, les traite de pollueurs, d’arriérés, de ravageurs de planète. « Ce sont des salariés de Dijon Céréales. Ce sont nos opposants », justifie l’un d’entre eux. À côté de lui, un homme qui se présente comme biologiste s’insurge : « Cela fait 40 ans que je suis en Bourgogne, il n’y a plus de papillons, plus d’oiseaux, c’est une horreur. C’est criminel, ce qu’ils font. » La tension est palpable et le dialogue impossible.

« Pendant des années, on a éduqué les agriculteurs avec de la chimie et des intrants. Donc, forcément, ils ne savent pas faire autrement. C’est compliqué de changer de système. Même si les nouvelles méthodes existent. Mais c’est plus facile de pulvériser plutôt que de surveiller ses cultures », regrette Mireille Lambertin, faucheuse du Vaucluse, médecin généraliste et fille de paysan.

Aujourd’hui, les grandes firmes comme Monsanto ou BASF ne se portent plus partie civile

C’est la seconde fois que ce procès est reporté et cette nouvelle date tombe à pic pour les militants. En juillet dernier, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a décidé que les organismes modifiés par les nouvelles techniques de mutagenèse sont bien des OGM et doivent se conformer à la directive 2001/18. Seules restent exclues « les techniques/méthodes de mutagenèse qui ont été traditionnellement utilisées pour diverses applications et dont la sécurité est avérée depuis longtemps ». Une décision déplorée par l’union française des semenciers qui dénonce « coup d’arrêt à la recherche végétale en Europe ».

Un « faucheur ».

Malgré cette décision européenne, le Conseil d’État français traîne les pieds et n’a toujours pas déclaré le moindre moratoire au sujet du colza et du tournesol transgenèse (les deux espèces les plus cultivées en France). Mais cela pourrait quand même peser en faveur des faucheurs. « Parmi tous les procès, il y a souvent des condamnations avec sursis. Ce qui montre l’hésitation des juges à ce sujet », assure l’un de leurs avocats, maître Guillaume Tumerelle. De même qu’aujourd’hui, les grandes firmes comme Monsanto ou BASF (qui produit le colza incriminé) ne se portent plus partie civile. « On continue à faucher, mais les entreprises ne portent plus plainte. Elles veulent éviter la médiatisation », explique Gabriel Vaudray, faucheur et maraîcher bio à Brétigny.

Quelques-uns des témoins des « faucheurs ».

Afin de donner plus de poids aux arguments des accusés, huit témoins ont comparu à la barre. Des spécialistes, des chercheurs et scientifiques dans les domaines des biotechnologies et des sciences du vivant. Beaucoup ont un CV long comme le bras et sont unanimes : le principe de précaution concernant ces OGM n’est pas respecté. L’absence de débat démocratique et de transparence concernant ces questions les désole, comme l’illustre en toute fin de journée l’intervention de Frédéric Jacquemart, docteur en biologie, créateur du Giet (le Groupe international d’études transdisciplinaires), membre de la Frapna Ardèche, copilote de la mission Biotechnologies de France Nature Environnement et membre du Haut Conseil sur les biotechnologies. « Peut-on accepter que des gens puissent d’une manière inconséquente jouer avec toute la biodiversité qui nous permet d’exister ? Ma réponse est non et nous devons tout faire pour l’en empêcher. »



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Lire aussi : Les « nouveaux OGM » doivent respecter la législation sur les OGM

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Laury-Anne Cholez/Reporterre

DOSSIER    OGM

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