Média indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Reportage — JO 2024

En procès, les défenseurs des jardins d’Aubervilliers invoquent l’état de nécessité

Devant le tribunal de Bobigny, vendredi 2 septembre 2022.

Huit militants des Jardins à défendre d’Aubervilliers sont passés en procès le 2 septembre. Ils sont accusés d’entrave à travaux publics pour s’être opposés aux travaux de construction du solarium de la future piscine olympique.

Bobigny (Seine-Saint-Denis)

Une petite pluie fine rafraîchit la centaine de personnes installée devant le parvis du tribunal de Bobigny, au nord de Paris, vendredi 2 septembre. De longues ficelles ont été tendues entre les poteaux pour afficher les photos des Jardins à défendre d’Aubervilliers (JAD) et les têtes des élus que les militants accusent d’être responsables de leur destruction : Valérie Pécresse, présidente du conseil régional d’Île-de-France, Anne Hildago, maire de Paris, Karine Franclet, maire d’Aubervilliers, et Emmanuel Macron.

« Notre lutte a duré deux ans pour défendre la nature contre le béton. Elle est d’autant plus importante après cet été caniculaire. Malgré cela, ceux qui nous gouvernent continuent de tout détruire », déplore Dolorès, militante du collectif des Jardins à défendre d’Aubervilliers.

Une petite centaine de personnes étaient réunies devant le tribunal de Bobigny pour soutenir les huit militants des Jardins à défendre d’Aubervillers. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Dolorès est venue soutenir les huit personnes inculpées pour avoir entravé les travaux de destruction des ces jardins ouvriers centenaires le 2 février dernier. « J’espère que cela va être le premier procès du béton », dit-elle.

Près de 4000 mètres carrés ont été détruits par les buldozers. La mairie d’Aubervilliers a été condamnée à remettre le site en l’état. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Les militants ont choisi une défense collective. « Face à un droit pénal qui individualise les peines, nous défendons une cause et pas huit personnes », explique Chloé, l’une des prévenues. Au tribunal, les huit garderont donc le silence, à l’exception d’Aline, porte-parole de leur déclaration commune. Elle explique que son collectif a épuisé toutes les voies légales pour se faire entendre : réunions d’informations, manifestations, rencontres avec les élus, pétition récoltant 100 000 signatures, participation à l’enquête publique, élaboration d’un projet alternatif et multiples recours en justice. « En dépit de tous ces efforts, les décideurs privés et institutionnels ont décidé de ne pas nous entendre. Face à ce déni de démocratie et à cette injustice, nous n’avons pas eu d’autre choix que d’occuper le terrain. »

« Cette action était nécessaire et proportionnée face à un danger qui était irréversible »

Le blocage du chantier de solarium de cette piscine olympique n’avait duré que quelques heures, comme vous l’avait raconté Reporterre. Quatorze personnes avaient été interpelées et huit avaient été placées en garde à vue durant trente-quatre heures. Elles ont été accusées d’attroupement sur la voie publique, d’opposition à l’exécution de travaux publics et, pour deux d’entre elles, d’organisation d’une manifestation non déclarée et de refus de prélèvement des empreintes. Leurs avocats ont plaidé l’état de nécessité. « Cette action était nécessaire et proportionnée face à un danger qui était irréversible. Celui de la destruction d’un lieu source de production de légumes, facteur de lien social, puits de carbone et oasis en temps de canicule », a déclaré Me Coline Bouillon, l’une des avocates.

Les huits personnes prévenues ainsi que leurs avocats devant le tribunal de Bobigny. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Pour appuyer les plaidoiries, deux témoins ont été appelés à la barre. Tout d’abord Viviane Griveau-Genest, jardinière et habitante d’Aubervilliers. Dans une émouvante déclaration, cette mère d’une petite fille de trois ans et personnel précaire de l’enseignement supérieur, a expliqué que les jardins n’étaient pas qu’un lieu de loisirs, mais surtout une activité de subsistance permettant aux gens à faibles revenus du quartier de cultiver des fruits et légumes de qualité. « Aujourd’hui, ma fille a peur des tractopelles et me demande pourquoi on a détruit les jardins. Je dois lui expliquer que c’est l’État qui l’a fait pour des motifs que je ne parviens pas à légitimer quand tous les experts nous disent qu’il faut préserver des îlots de fraîcheur en ville. » Elle rappelle qu’Aubervilliers ne compte que 1,42 mètre carré d’espaces verts par personne quand l’Organisation mondiale de la santé en préconise une dizaine.

Viviane Griveau-Genest, jardinière et militante, venue expliquer à quel point les jardins d’Aubervilliers sont importants pour les habitants de ce quartier populaire. © NnoMan Cadoret / Reporterre

À sa suite, Ivan Fouquet, architecte et membre du collectif. Il a notamment travaillé sur les projets alternatifs qui auraient permis de faire la piscine sans toucher aux jardins. « On pouvait la construire sur un parking de 130 mètres de long. Ce qui est bien suffisant lorsqu’on sait qu’un bassin olympique en mesure seulement 50 mètres. »

« Alerter l’opinion publique sur l’urgence climatique »

Second avocat des prévenus, Me Matteo Bonaglia a défendu la liberté d’expression. « Il faut s’intéresser au contexte général et établir le lien avec l’intérêt général. Celui d’alerter l’opinion publique sur l’urgence climatique. » Il a rappelé d’ailleurs que ce même tribunal de Bobigny avait relaxé la chanteuse Catherine Ringer, qui s’était opposée à la destruction de la forêt de Romainville. « Je suis donc confiant, avec peut-être un peu trop d’orgueil, car votre juridiction sait être attentive. »

L’une des multiples banderoles pour soutenir les personnes qui passaient au tribunal. © NnoMan Cadoret / Reporterre

La défense a également dit que le collectif avait gagné quatre fois au tribunal administratif, qui avait annulé le permis de construire et le plan local d’urbanisme (PLUI). Une décision sur laquelle s’est appuyée la procureure dans son réquisitoire. « L’état de nécessité est caractérisé lorsqu’il y a un danger actuel ou imminent. Or, la justice administrative avait ordonné la remise en état du site. Ce qui veut dire qu’un retour en arrière est possible et qu’il n’y avait pas de danger imminent au moment de la manifestation. » Les prévenus risquaient un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. La procureur a demandé 2 500 euros d’amende assortie d’un sursis. La décision sera rendue le 16 septembre à 13 heures.

📨 S’abonner gratuitement aux lettres d’info

Abonnez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’abonner
Fermer Précedent Suivant

legende