En sauvant leurs pubs, les Anglais font revivre leurs villages

18 juillet 2018 / Éloïse Stark (Reporterre)

Lieux emblématiques de la sociabilité en Angleterre, les pubs ferment en série. Contre cette fatalité, les Britanniques rachètent en coopérative leurs tavernes traditionnelles pour en faire des lieux de solidarité ancrés dans le local.

  • Somersham et Brighton (Royaume-Uni), reportage

C’est un phénomène rare au Royaume-Uni : la température dépasse les 30 °C. Phénomène presque aussi rare : l’Angleterre a gagné sa place en demi-finale de la Coupe du monde de football. Malgré le grand soleil, les rues de Somersham dans le Suffolk sont vides. Le seul endroit qui bouge dans ce petit village de 700 habitants est le pub, le Duke of Marlborough, une taverne bien à l’anglaise à l’ambiance tamisée, où quelques habitués discutent avec le barman autour d’une pinte de bière artisanale, tandis que les autres ont les yeux rivés sur le match diffusé sur grand écran. Ce pub a beau ressembler à tous les pubs d’Angleterre, il a une différence importante : ses habitués sont aussi ses propriétaires.

« Le pub a fermé à l’hiver 2014, et je trouvais ça dommage, raconte Frances Brace, résidente de Somersham, et membre bénévole du conseil d’administration du Duke of Marlborough. Alors, quand Sarah, qui habite aussi dans le village, a organisé une réunion, j’y suis allée. Et j’ai réalisé que, non seulement nous étions nombreux à penser la même chose, mais qu’en plus, nous pouvions y faire quelque chose ! »

 « On est devenu plus qu’un pub, on est devenu un centre communautaire »

À la suite de cette première réunion, un comité de quatorze personnes a été formé, et ce sont elles qui ont bataillé pendant deux ans et demi pour permettre au pub de rouvrir. Mener une campagne de financement participatif pour trouver 700 actionnaires au sein de la communauté, remplir des dizaines de formulaires pour trouver des subventions et des emprunts, rénover les lieux, trouver du personnel, monter un réseau de bénévoles pour tenir le bar… « Ça a été vraiment difficile, je ne sais pas si nous recommencerions aujourd’hui ! » dit Frances. S’ils sont restés motivés, c’est d’abord « grâce à la bière », rigole Dave, lui aussi membre du conseil d’administration. « Et puis, on savait que ce qu’on faisait était important… ça faisait cinq cents ans qu’il y avait un pub ici. On n’allait pas être la génération qui le laisserait disparaître », ajoute Frances.

Le Duke of Marlborough, à Somersham.

Pourtant, c’est bien cette génération qui voit les pubs mourir à petit feu. Chaque jour au Royaume-Uni, deux enseignes ferment, d’après le Morning Advertiser. Ils font face à la concurrence de l’alcool bon marché des supermarchés et aux frais jugés trop importants par les entreprises du secteur. Une source de mal-être en Angleterre, où les pubs font partie du quotidien depuis des centaines d’années. Au XVIIe siècle, l’amiral Samuel Pepys les qualifiait déjà de « cœurs de l’Angleterre ». Plus récemment une étude de l’université d’Oxford a montré que les pubs améliorent le niveau de satisfaction générale d’une communauté, et incitent paradoxalement à consommer l’alcool « avec modération ». Dans les campagnes, le pub est souvent le seul lieu de socialisation.

Les Anglais refusent de les voir disparaître : aujourd’hui, plus d’une centaine de pubs à travers le pays ont été sauvés grâce au modèle coopératif. Passer de la recherche de profitabilité à la recherche de durabilité a permis de donner une nouvelle vie à des entreprises qui n’étaient plus viables financièrement. Leur but n’est pas de faire du bénéfice pour leurs actionnaires, mais d’agir pour la communauté tout entière.

Lors du match de la demie-finale de l’Angleterre, au Duke of Marlborough.

« On est devenu plus qu’un pub, on est devenu un centre communautaire », explique Warren Carter, l’un des membres fondateurs du pub coopératif The Bevy, en périphérie de Brighton. Ce vendredi midi, le pub rassemble des clients hétéroclites : des maçons qui sortent d’un chantier voisin boivent des bières au comptoir, un chien renifle tous ceux qui rentrent en remuant la queue, et la salle du fond est occupée par une cinquantaine de personnes âgées qui bavardent en prenant le déjeuner. Barbara Gibbons organise le « Friday Friends club » depuis qu’elle a pris sa retraite il y a trois ans. Tous les vendredis, un minibus fait le tour des villages alentour pour chercher ceux qui veulent venir partager un repas à trois livres. « Sans ce groupe, certaines personnes ne verraient personne d’une semaine à l’autre, dit Barbara. Cet isolement est destructeur. » Les convives sont de plus en plus nombreux : ils étaient huit au départ, et dépassent aujourd’hui la quarantaine. Et pour cause : « C’est le seul club qui reste pour les personnes âgées par ici ! » explique en mangeant son gâteau au chocolat Pat Stanton, une octogénaire.

Créer du lien social dans les campagnes, tout en revalorisant l’économie rurale 

Personne ne se serait attendu à ce que The Bevy joue un tel rôle au sein de la communauté. En 2010, la police a ordonné la fermeture du pub, pointé du doigt pour « trouble à l’ordre public » en raison de ses clients éméchés. Mais depuis qu’il a été racheté par ses 900 actionnaires, le pub « renaît de ses cendres », dit Barbara. Aujourd’hui, The Bevy propose des cours d’art, des cours de cuisine pour les enfants, des réunions pour les personnes souffrant de démence, des séances de contes, des ateliers de fabrication de shampoing… Des bénévoles cultivent dans le potager des légumes qui partent directement à la cuisine, où ils sont préparés par des personnes ayant des troubles mentaux et qui suivent au Bevy des formations à l’emploi. « Depuis les politiques d’austérité des derniers gouvernements, on sait que personne d’autre ne va s’occuper de ces choses-là, explique Warren. Si l’on veut que les choses changent, il faut se rassembler et les faire changer. »

Le « Friday Friends Club » au Bevy, en périphérie de Brighton.

Prendre soin de tous les membres de la communauté, c’est aussi veiller aux producteurs du coin. Au Duke of Marlborough, la communauté paysanne a joué un rôle fondamental dans la réouverture du pub. Parmi les quatorze membres du conseil d’administration, il y a un cultivateur de houblon et un autre d’orge. En salle, on trouve des bières et du vin locaux, tandis que les steaks préparés en cuisine viennent des vaches des champs alentour.

Au Bevy.

En sauvant leurs pubs, les villages anglais ont réussi le pari de créer du lien social dans les campagnes, tout en revalorisant l’économie rurale. Le gouvernement a reconnu l’utilité de la démarche : depuis 2016, il a créé la Community Pub Business Support Programme, doté d’un budget modeste de 3,6 millions de livres sterling (4,1 millions d’euros). Ce pourrait bien être un modèle à suivre en France, où les campagnes connaissent le même phénomène de fermeture des commerces de proximité, et du sentiment de mal-être que cela engendre. En 2016, l’institut de sondage Ifop a même montré un lien direct entre la fermeture des commerces et le vote FN en milieu rural.



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés.

Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et laissons tous nos articles en libre accès, afin qu’ils restent consultables par tous. Reporterre dépend en grande majorité des dons de ses lecteurs. Le journal, indépendant et à but non lucratif, compte une équipe de journalistes professionnels rémunérés, nécessaire à la production quotidienne d’un contenu de qualité. Nous le faisons car nous croyons que notre point de vue, celui de l’environnement et de l’écologie, compte — car il est aussi peut-être le vôtre.

Notre société a besoin d’un média qui traite des problématiques environnementales de façon objective, libre et indépendante, en restant accessible au plus grand nombre ; soutenir Reporterre est ma manière de contribuer à cette démarche. » Renan G.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre



Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : En Auvergne, un magasin autogéré sauve un village de la désertification

Source : Éloïse Stark pour Reporterre

Photos : © Éloïse Stark/Reporterre
. chapô : The Bevy, en périphérie de Brighton.

DOSSIER    Biens communs

THEMATIQUE    International
18 octobre 2018
Quelles entreprises françaises continuent d’investir dans le charbon ?
Une minute - Une question
19 octobre 2018
« Wine Calling », l’appel des vins nature
À découvrir
19 octobre 2018
Pain décroissant, livres et café épicerie, une recette de coopération conviviale
Alternative


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Dans les mêmes dossiers       Biens communs



Sur les mêmes thèmes       International