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« Encore vivant », récit de l’extermination de la civilisation paysanne

24 avril 2018 / Catherine Marin (Reporterre)

Drôle et en colère contre la violence de l’époque, « Encore vivant » est une fenêtre grande ouverte sur le monde révolu de la paysannerie cévenole et la profondeur de son lien à la nature. Loin des chiffres et de toutes « ces imbécillités de développement durable », Pierre Souchon, jeune journaliste engagé, livre un premier roman salutaire.

Il y a des livres qui ont la présence d’une voix complice. Leur timbre de chair nous parle encore une fois les pages refermées — comme un goût d’humanité retrouvée. Encore vivant, roman de Pierre Souchon paru à l’automne 2017, est de ceux-là. C’est d’abord une voix qui raconte la traversée d’une épreuve : d’un effondrement psychique, suivi d’un internement en psychiatrie, à une scène heureuse en pleine nature. Voilà pour le voyage.

Entre les deux, un texte autobiographique dense, douloureux, drôle. Et un narrateur qui s’appelle lui aussi Pierre Souchon : « Oui, parce que je suis un peu comme Alain Delon, j’aime bien parler de moi à la troisième personne, reconnaît l’auteur, avec modestie. Petit, je rêvais déjà d’être écrivain, de me passer la main dans les cheveux. [1] » Et voilà pour le ton.

C’est donc son histoire que Pierre Souchon, aujourd’hui pétulant trentenaire, raconte dans ce livre, celle d’un jeune adulte frappé dès l’adolescence par cette maladie mentale désormais appelée bipolarité, anciennement « psychose maniaco-dépressive » — une « longue nuit mentale » qui piège sa victime dans une alternance d’hyperactivité et de dépression profonde.

« Ce qui nous coupe à jamais du monde passé, c’est la mort de la paysannerie » 

De l’hôpital psychiatrique où il a été interné, après avoir été retrouvé perché sur une statue de Jean Jaurès, il va se souvenir, questionner le poids de son passé dans sa propre vie, pour comprendre l’origine de sa maladie. Au gré de flash-back et de conversations, il introduit le lecteur dans son milieu d’origine, la paysannerie cévenole :

Je viens des pentes du Serre-de-Barre, cet énorme massif des Cévennes où, depuis des générations, tous les Souchon se crèvent le cul du matin au soir pour sortir quelques châtaignes dont ils se nourrissent à peine. »
Encore vivant

C’est le scénario de base. Mais, petit à petit, le récit se double d’une dimension politique. Les différents milieux sociaux traversés par le narrateur, par ailleurs journaliste et époux d’une femme issue de la grande bourgeoisie, se télescopent en une sorte de montage alterné. D’un côté, les existences difficiles, celles des échoués en psychiatrie, des salariés victimes de plans sociaux, « qui crèvent à petit feu… La picole… Les dépressions », des paysans acculés à l’abandon de leur ferme ; de l’autre, la grande bourgeoisie, aux commandes de « la modernisation sociale », sa « violence tranquille, discrète, courtoise… À distance… ».

Pierre Souchon au milieu d’« accols » (des terrasses, en occitan local) à l’abandon, près de chez lui.

On voyage ainsi en contrastes humains saisissants… et d’autant plus séditieux qu’ils sont relevés par une langue qui prend le parti de la rue, et de la montagne ardéchoise, contre les « prestiges de dictionnaires ». Ça jure, ça chante, ça ironise à qui mieux mieux, ça braconne la poésie (avec ou sans guillemets), et la ponctuation accompagne l’émotion à grandes rasades de points d’exclamation et de points de suspension. Le corset syntaxique de la bourgeoisie, celle qui a « signé d’un trait de plume républicain » la fin de la paysannerie, au cœur du livre, y laisse quelques conjonctions de subordination.

Le lecteur reconnaîtra là la patte du journaliste engagé qu’est par ailleurs Pierre Souchon (L’Humanité, Article XI, Fakir, Le Monde diplomatique, aujourd’hui Moins-Une…). Au chevet de sa grand-mère Aldeberte, paysanne « percluse de labeur » qui, malade, n’avait pas de quoi se payer son lit d’hôpital, le narrateur confie l’origine de cette vocation :

Je m’asseyais au pied de ma légende. J’écoutais son oubli, comme j’écouterais, plus tard, journaliste, tous les oubliés. »
Encore vivant

De l’intime au politique, Encore vivant dessine une boucle. Car l’Histoire est là qui nous modèle, et « parle à travers nous ». L’auteur nous en prévient dès l’exergue, avec une citation de l’historien britannique Éric Hobsbawm : « Le changement social le plus spectaculaire et le plus lourd de conséquences de la seconde moitié de ce siècle, celui qui nous coupe à jamais du monde passé, c’est la mort de la paysannerie. »

L’Ardèche, « c’était la Suisse, nom de Dieu ! »

Elles sont bien vivantes, sans leur « béret de folklore », ces « existences […] terreuses, oubliées » de l’enfance cévenole de Pierre Souchon, malgré ce quotidien de « labeur […] jamais terminé » pour « faire vivre la ferme, sans jamais gagner un rond ».

Les croquer a été l’occasion pour l’auteur de saper le discrédit dont furent l’objet les paysans au sortir de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il « fallait urgemment, Monsieur le Président !, urgemment ! moderniser l’agriculture ». Face à leur prétendu attachement à l’autarcie, donc, il y a la grand-mère Aldeberte « curieuse de tout », qui, « si elle l’avait pu, serait allée au cinéma, au théâtre », le père du narrateur, qui, dans les années 1970, prend le large, voyage ; et face à leur prétendu refus viscéral du « progrès », il y a l’oncle Claude, qui a investi dans la mécanisation, « croyait avancer […], mais il fallait toujours produire davantage, acheter des terres… C’était délirant ». L’oncle Claude qui, après la dernière « tuade » du cochon, a la lourde charge de fermer la porte de l’exploitation familiale.

Aujourd’hui, il ne reste plus rien du travail des gens de ma famille, installés en Ardèche depuis le XIVe siècle. Six siècles de boulot, et il n’y a plus rien. Des ronces ! »

Et pourtant, l’Ardèche, « c’était la Suisse, nom de Dieu ! […] Des terrasses partout ! » poursuit le tonton Claude, qui « faisait six tonnes de cerises, plusieurs tonnes de pêches, jusqu’à dix tonnes de châtaignes ». Mais « tu dis ça [maintenant] aux gens, ils pensent que tu travailles du chapeau ! »

Des terrasses embroussaillées dans le massif du Serre-de-Barre‌.

Il est en effet difficile de se représenter aujourd’hui cette « Suisse ardéchoise » : le paysage a changé. L’ouverture des marchés, qui a favorisé les « pêches espagnoles », produites à Almeria par des Marocains « traités comme des esclaves », et le soutien officiel quasi exclusif à l’industrialisation de l’agriculture ont condamné l’Ardèche. La multiplication des normes et interdits (comme la « tuade » du cochon, « c’est [désormais] un coup à aller en taule ») a achevé de détruire la culture rurale locale.

Parallèlement, l’économie de la région a basculé dans « le tourisme, les gorges de l’Ardèche et toutes ces conneries », livrant le paysage à l’ensauvagement et aux maladies. Les buis, les châtaigniers non greffés, les ronciers ont presque recouvert toutes les traces de l’interaction du paysan et de la nature.

Il y a une expérience que je conseille à tout le monde, c’est d’aller voir le paysage à la suite d’un de ces incendies estivaux qui font la “une” de l’actualité – les rares fois où les médias parlent de l’Ardèche… Bon. Une fois que la végétation a brûlé, vous voyez l’homme, partout. Vous voyez des terrasses, avec des petits murets qui courent de bas en haut des montagnes. Alors vous pouvez vous figurer l’activité paysanne, son interaction avec le paysage et la nature. Mais attention, je ne parle pas du paléolithique, hein !, je parle de paysages que j’ai connus moi, gamin – j’ai 35 ans… »

Les chiffres nous apprennent que les paysans représentaient 30 % de la population active française dans les années 1950, et qu’ils ne sont plus que 2 à 3 % aujourd’hui. Mais que nous disent-ils de ce qui est perdu ?

Ce n’est pas seulement une classe, la paysannerie, qui a été exterminée, mais une civilisation, la civilisation paysanne : toute une culture, le lien avec la nature mais aussi le lien social, des villages entiers, la langue occitane, qui était la langue maternelle de mon père (70 ans d’aujourd’hui), qui se parlait dans toute la vallée du Rhône jusqu’en Espagne, une langue qui n’existe quasiment plus, en France en tout cas… Tout est mort, cette terre est morte, cette langue est morte ! »

De la langue occitane à la poésie qu’elle appelle dans le livre, aux formes de vie et usages nés du lien au milieu naturel, c’est le « territoire » ardéchois qu’Encore vivant révèle par petites touches… Un territoire soumis, comme tant d’autres, à l’acculturation : « Le lien séculaire de l’homme et de la terre », à l’origine de l’économie et de la culture locales, y « a été brisé », provoquant « un cortège de souffrances ahurissantes — célibat, alcoolisme, dépressions… ». Une évolution que les Zad tentent aujourd’hui d’infléchir, en posant la question d’une vraie démocratie locale.

« Un lien indéfectible et fraternel avec la bête, et par extension avec le végétal aussi » 

Ce lien de l’humain et de la terre, le narrateur d’Encore vivant en réaffirme l’importance pour lui dès qu’il peut sortir dans le parc de l’hôpital :

[Là]… je rentre chez moi. Les arbres me parlent une langue familière, celle de leurs étages, de leurs floraisons, […] de leurs bourgeons, de leurs charpentières, de leurs saisons – je m’y réfugie ».
Encore vivant

La nature, il ne la perçoit ni comme un agrément, ni comme le lieu d’un délassement, mais comme un interlocuteur essentiel pour vivre son humanité :

Si on entre un peu dans [son] génie, alors le dialogue ne cesse jamais plus. On fait corps, on n’est jamais seul. »
Encore vivant

La privation d’un tel dialogue expose l’individu contemporain à « une vie déséquilibrée au sein d’un monde standardisé », analysait dès 1962 le père de l’écologie sociale, l’Étasunien Murray Bookchin, qui a fondé ses propositions politiques sur une critique globale de l’industrialisation.

À l’opposé, l’écologisme officiel (développement durable, croissance verte…) réduit l’écologie à la gestion prévisionnelle des « ressources naturelles », et néglige la dimension ontologique de la relation de l’humain à la nature.

D’anciennes terrasses, en Ardèche.

Une dimension que le paysan, celui « qui habite le pays », incarne. Loin d’une gestion comptable forcément partiale, et grâce aux connaissances acquises par l’observation et le savoir transmis de génération en génération, ce dernier faisait « de la protection de l’environnement sans le savoir ».

La paysannerie, c’était un lien fantastique, extraordinaire avec la terre. Un lien total. On ne faisait qu’un avec ce paysage, avec la terre, avec la matière qu’on travaillait. Il y avait un rapport naturel à l’animal, un rapport naturel à la nature ».

À l’occasion d’échanges complices dans ce même parc d’hôpital entre le narrateur et son père, devenu chef de service à l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, il illustre ce « lien total », où les barrières entre les mondes animal, humain et végétal ont disparu :

Quand j’étais petit, on avait des renards à la maison, que mon père avait apprivoisés. […] C’était Pupuce et César. Longtemps après leur mort, je le raconte dans Encore vivant, je me baladais avec mon père sur le plateau ardéchois. […] Soudain, il me dit : “Tiens, tu vois, le César, je l’avais attrapé là-bas.” Et il me montre la colline. On regarde en silence, absorbés, et d’un coup, il ajoute : “C’était un montagnard, lui.”
Ça m’a bouleversé. Parce que, pendant trois ou quatre minutes, il venait de se rappeler et de sentir toute la vie de César dans ce milieu. Ce milieu dont il connaît parfaitement les températures, les périodes de fauche, les arbres, ce que le César, et ses confrères encore nombreux dans la zone, peuvent manger, les mulots… Vraiment, les animaux, les hommes, ils vivent ensemble quoi ! C’est un lien indéfectible et fraternel avec la bête, et par extension avec le végétal aussi. »

Ce lien passe aussi par la reconnaissance de cette « même galère millénaire, naturelle » que partagent humains et animaux : la mort qu’il faut donner pour vivre.

Là, il y a une dimension un peu provocatrice quand je parle de la chasse, parce que je sais que ça peut générer des réactions très hostiles, que je comprends, mais que je combats néanmoins. Les paysans, les éleveurs donnent la mort aux animaux qu’ils élèvent, avec lesquels ils travaillent. […] Car le lien est là aussi, dans le fait d’être capable de donner la mort. Manger de la viande, mais sans s’abaisser à tuer la bête, c’est du meurtre par procuration. Quelquefois, ce sont eux aussi qui nous la donnent la mort, les animaux : c’est ça, la même galère dont je parle dans le bouquin. »

« L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même », écrivait au XIXe siècle le géographe Élisée Reclus pour souligner l’appartenance pleine et entière de l’humain à la nature. Le développement des technologies, sans questionnement sociétal, nous éloigne de plus en plus de cette conscience de notre condition humaine. Pour un confort qui pose toutefois de plus en plus de questions éthiques

Le paysan, lui, reste porteur de cette…

profondeur ultime de l’écologie, au sens très noble, dégagé de toutes les imbécillités de développement durable, etc. C’est que la nature, on vit dedans, on vit avec elle, on en vit ! Mais elle, elle vit en nous aussi ! C’est une frangine, quoi ! C’est un lien indéfectible, permanent, fraternel, de sororité. Si elle claque, ça va remettre rapidement en cause notre équilibre, ça va mal aller. C’est ça que le capitalisme a brisé, c’est terrible ! Je pense qu’il faudra des siècles pour comprendre, dans sa densité, ce que la disparition de ce lien signifie »

… pour la nature, et pour nous, humains, qui en sommes…

Mais rien n’est perdu, Monsieur le Président ! Si urgemment !, oui, urgemment !, nous défendons des horizons de respect du vivant ! La dernière scène du roman de Pierre Souchon nous y invite, qui célèbre à la fois la santé retrouvée et le bonheur de s’éprouver humain dans la nature. Avec Rimbaud, le poète qui voulait « changer la vie », en complice ès émerveillements.





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[1Les citations en italique sont extraites d’un entretien réalisé par l’auteure avec Pierre Souchon en décembre 2017 ; celles en gras sont issues d’Encore vivant.


Lire aussi : Le cri de colère de Fabrice Nicolino contre le désastre agricole

Source : Catherine Marin pour Reporterre

Photos : © Daniel Souchon sauf :
. châtaignier : © Catherine Marin/Reporterre

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