Épitaphe pour les moineaux parisiens

Durée de lecture : 6 minutes

14 janvier 2019 / Florence Gaty

À Paris, les moineaux ont déserté les rues, les parcs et les jardins. Leur disparition a inspiré cette tribune, qui convoque Édith Piaf pour chanter sa tristesse.

Florence Gaty est photographe.


Emportés par la foule, qui nous traîne, nous entraîne, nous éloigne loin de l’autre, je lutte et je me débats. Mais le son de ma voix s’étouffe dans le rire des autres. Et je crie de couleur de fureur de rage et je pleure.
La Foule, Édith Piaf

Pourtant, que j’aimais marcher sur les quais de la Seine où tu rassurais mes pas. J’avais le bonheur simple de me rendre sur le parvis de Notre-Dame pour te voir manger dans la main emplie de graines que je te tendais. Au Marché aux oiseaux, le dimanche matin, tu volais les graines des étals. Tu piaillais vivement de ta victoire et les vendeurs riaient avec toi. Au Parc floral, tu t’envolais avec les frites que te donnaient les enfants. Au jardin de Brassens, tu te gavais d’abeilles.

J’aimais aussi déjeuner avec toi au petit café du jardin des Tuileries, celui près de la mare aux canards. Tu te posais sur la table pour partager mon repas. Cela me suffisait à être en paix. Mais où es-tu aujourd’hui ? Disparu. Cela me fait si mal. [1]

Maintes causes à ta disparition. On parle souvent de la disparition de ton habitat. Paris se modernise, certes, mais alors, qu’est-ce qui t’a fait disparaître des endroits peu changés, ici et là ?

Et nous observons cela, impuissants. Mais l’observation a-t-elle encore du sens ? Depuis 2003, tu disparais de Paris, les oiseaux disparaissent de nos territoires. Si peu d’actes pour vous retenir. Quinze ans, bien plus en vérité. Mais ces dernières années, les chiffres sont effroyables. Aujourd’hui, petit moineau, le mot extinction s’écrit sur ton nom.

« Nous aurons pour nous l’éternité dans le bleu de toute l’immensité. Dans le ciel, plus de problème… » 

Tu disparais, tes gourmandises disparaissent aussi, les insectes, les plantes de nos jardins changent. Et nous voilà interdits de te nourrir ! L’hiver est là.

Où est la cohérence ?

Je ne comprends rien ! Traduisez-moi, ça bordel de merde…

Certes, je ne te donnais pas de frites, mais je connais tes saveurs. Et, du temps de partage que je t’ai consacré, les seuls endroits où tu sembles subsister, une entraide semble en place. Mais j’ai le doute, les certitudes sont tellement divisées à ton sujet.

Je voudrais défiler pour te sauver. Toi, et toute cette grâce qui virevoltait dans nos cieux. Un gilet de plume — de fausse plume, rassure-toi — rose, pour la violence que l’on fait au fragile. Je voudrais demander à tous les enfants de me dessiner un oiseau et j’irai les coller tendrement sur les murs de l’Élysée, sur les Chambres des députés qui ont voté les pesticides.

Puissions-nous dire un jour, non, je ne regrette rien, nous aurons pour nous l’éternité dans le bleu de toute l’immensité. Dans le ciel, plus de problème…

Mais j’entends « la nature va réguler les choses » à droite, à gauche. Mais de quelle nature parle-t-on ? Définissez-moi le mot nature. Ici et là, je la vois diminuer. Ici et là, je la vois souffrir. Cela fait deux ans que je tente auprès de trop de gens de te faire renaître, car de ma fenêtre, la magistrature te chasse. Tu étais en trop grand nombre. Tu faisais du bruit… Je n’ai plus le droit de prendre soin de toi. Pardonne-moi, petit bonhomme, mais ce sont des gens forts, tu sais. Et moi, je ne suis personne.

Il semblerait même que la Ligue de protection des oiseaux t’ait proposé comme emblème pour les Jeux olympiques. Comme une vision d’un hier mort que l’on m’offre sur un drapeau. Un de plus. Succès de camisole… Je suis roi et je règne… Bravo, bravo… voudrais-je chanter avec l’émotion de la Môme.

Ce n’est pas tellement ta gueule que j’aime, mais ton âme. Car ton emblème à toi ne serait-il pas ton essence commensale ? Hum, le commensalisme… Manger à la même table… Cela me rappelle quelqu’un qui avait un rêve. Mais les tables sont si souvent changeantes.

Ô oui, pardonne-moi petit ange, ma société est en crise, et affairée à son économie, à des « toujours » qu’on achète au rabais… Elle va vers l’intelligence artificielle, tu sais. Alors, je ne sais plus rien de notre avenir commun. Je ne sais qu’elle chance il te reste pour revivre à nos côtés, toi le vivant de nos jardins. Je lis cette affiche comme une autre fuite de nos responsabilités envers le vivant qui a fait nos vies, et de tout ce temps que cela demandait. Tu sais ici, on ne veut plus de jardinier non plus…

Ô toi, le discret qui piaille pour que l’on te regarde. Maintenant tu piailles, tu piailles pour que l’on ne t’oublie pas.

« Sous le ciel de Paris les oiseaux du Bon Dieu, viennent du monde entier pour bavarder entre eux » 

Mais la magistrate et ses complices ont jeté leur loi. Et personne ne veut de toi. Pardonne-moi, mais je flanche. Deux ans sans personne pour venir nous aider. Pardonne-moi, je t’ai même crié dessus. Ô petit ange je suis si en colère, si triste. Et cette jeune enfant que j’aime et qui pleure ta mort. Que puis-je lui dire, c’est un peu de ma faute… Je lui ai appris à te regarder, à t’aimer. Comme mon grand-père avant moi, comme la liberté avant lui. Mon Dieu, ô oui mon Dieu, laisse-le moi remplir un peu ma vie…

J’aurai encore beaucoup de chose à te dire, petite boule de plume, petit malin des airs. Et crois-moi, moi je m’en fous pas mal de tes petites fientes. J’en connais de plus grosses ! Mais je suis fatiguée de tous ces gens qui promettent le vide à venir. Fatiguée de toutes ces lois que je ne comprends pas. Je t’ai en mon cœur, sache-le. Comme Cocteau aimait Piaf ! Comme l’eau de la Seine bat vers la liberté de la mer.

Peut-être devrais-je chanter Sous le ciel de Paris les oiseaux du Bon Dieu, viennent du monde entier pour bavarder entre eux. Ou Miséricorde, je ne suis pas seule à pleurer sur les quais. Ou peut être la Sérénade du pavé… Ou encore soudain une vallée… pour toi qui a parcouru le monde… Soudain, une vallée, ou l’espoir et l’amour commence.

Je devrais peut-être t’appeler Milord et t’inviter à ma table. Il fait si froid dehors. Ici, c’est confortable… Laissez vous faire, Milord, Et prenez bien vos aises, Vos peines sur mon cœur et vos pieds sur une chaise. Je vous connais, Milord, Vous ne m’avez jamais vue, je ne suis qu’une fille du port, une ombre de la rue…

De Paris… Paris, c’était la gaieté, Paris, c’était la douceur aussi, c’était notre tendresse. Notre hymne à l’amour…



[1Les phrases en italique sont tirées de chansons d’Édith Piaf ou du film « La môme »


Lire aussi : La menace sur les oiseaux, les chauves-souris et les saumons « en train de changer d’ampleur » en France

Source : Courriel à Reporterre

Photo : © Florence Gaty

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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