« Et si, pour libérer la presse, on interdisait la publicité ? »

Durée de lecture : 10 minutes

23 mai 2014 / Entretien avec Clément Sénéchal

Les Rencontres des médias libres et du journalisme de résistance se déroulent ce week-end, et Reporterre y participe. Comment faire s’épanouir une information libérée du dogme productiviste et néo-libéral ? Entretien avec Clément Sénéchal, auteur de Médias contre médias.


Alors que s’ouvrent ce vendredi les Rencontres des médias libres et du journalisme de résistance, en Corrèze, auxquelles participe Reporterre, nous avons discuté avec Clément Sénéchal. Il est l’auteur de Médias contre médias, La société du spectacle face à la révolution numérique. L’occasion de discuter l’avenir d’une presse indépendante, sur fond de crise des grands médias.


Reporterre - Votre essai avance la thèse que la structure d’Internet bouleverse le système d’informations classique dominé par les grands médias. Comment ?

Clément Sénéchal - La société des mass medias fonctionne comme une vaste dépossession des gens. Ceux-ci sont rendus passifs face à des médias très conformistes, corrélés aux mêmes intérêts financiers et politiques. Ce sont des jeux de rôle : Le Figaro et Libération mettent en scène la face d’une même oligarchie. Avec Internet se produit une réappropriation du discours social. Aujourd’hui, un citoyen qui veut s’exprimer peut passer par internet. Il en va de même pour un collectif, une association, etc. Grâce à internet, on revoit réapparaître cet idéal du citoyen comme entité productive.

C’est ce que vous appelez la « révolution numérique ».

La révolution numérique, c’est la révolution dans la circulation du discours. Dans ce que Guy Debord appelle « la société du spectacle », le système est organisé de manière très concentrique et très séparée, avec un message qui va du haut vers le bas, de l’émetteur vers le récepteur. A cela s’ajoute le phénomène de domination par quelques grands médias. Il n’y a jamais eu un grand pluralisme de la presse, c’est un mythe. Prenez le moment où la télévision est arrivée et où seules quelques chaînes rentraient dans tous les foyers… on était sous Georges Orwell mais on ne s’en rendait pas compte. Avec la révolution numérique, chacun peut devenir émetteur et s’inscrire dans le discours d’information, mettre en forme des messages présentés comme de l’information. Il y a les blogueurs, les réseaux sociaux, les médias alternatifs, etc.

Cette émancipation médiatique où l’information se trouve libérée, plus accessible et moins contrôlée, vaut-elle le travail journalistique ?

La crise actuelle de la presse permet de faire respirer les contours de définition du journalisme. Je ne suis pas sûr que le pouvoir de dire le réel soit une affaire de professionnels. Quand j’observe la manière dont je m’informe, les données qui sont dans mon cerveau et qui me permettent de me positionner dans le monde, je constate que ce qui vient des professionnels de la presse occupe une place minime. De nombreuses autres sources me donnent une information en tant que telle.

Mais le but du journaliste est aussi donner à voir une information à laquelle on n’a pas forcément accès, tout en lui donnant un sens. C’est ce qu’on fait à Reporterre en délivrant chaque jour une information nouvelle sur la situation écologique.

C’est une démarche politique. À partir du moment où l’on commence à choisir un fait, que ce soit le capitalisme ou la crise écologique, c’est un choix politique. Vous vous appuyez sur des valeurs, un constat, qui sont des choses politiques. Quand Hervé Kempf part du Monde, c’est pour des raisons politiques. Et tant mieux, j’applaudis cela, c’est nécessaire. Cela redonne une vision politique dans un monde qui ne consacre plus que le court-terme et l’individualisme. La crise écologique a cela de fondamental qu’elle nous redit qu’il y a de l’intérêt général, de l’interdépendance, que la société existe plus que jamais.

En attendant, il n’existe que très peu de presse écolo, et le sujet peine à s’imposer dans le système médiatique

Les centres nerveux capitalistes dominent le système, et leurs intérêts se heurtent directement à la crise écologique, qui contredit leur rationalité économique. La presse fait partie des appareils idéologiques d’Etat tels que l’a théorisé Althusser [philosophe marxiste des années 1960]. Elle propose un discours sur la réalité légitime : elle dit ce qu’est l’actualité – « ça, c’est la bonne réalité, celle qui compte » – par un discours qui lui donne un sens, qui la compose. C’est un pouvoir très puissant.

Or, de par l’interpénétration des outils de l’Etat dans la logique néolibérale, un quotidien comme Le Monde est aujourd’hui un appareil idéologique d’Etat gagné aux sirènes du néolibéralisme. C’est le journal le plus subventionné par l’Etat, avec près de 18 millions d’euros par an, et en même temps il dépend de l’investissement de ses propriétaires. Il est la langue du pouvoir officiel, le journal qui défend la propagande d’Etat, alors que celle-ci s’appuie sur des théorèmes qui sont ceux de l’idéologie néo-libérale.

Marx écrivait que « la première liberté pour la presse consiste à ne pas être une industrie ». En quoi internet permettrait-il de refonder l’organisation du secteur médiatique ?

Les coûts d’entrée ne sont pas les mêmes. Pour faire un quotidien papier, il faut des dizaines de millions d’euros, non ? Voyez L’Opinion, par exemple, récemment créé mais qui cache sa structure actionnariale. Alors que pour un média comme Reporterre, qui fait une info alternative, utile et critique, le coût d’entrée est minime. La structure médiologique d’Internet rend ce travail de publication d’information et d’écriture beaucoup plus accessible qu’auparavant.

Mais les sites d’informations les plus consultés sur internet restent ceux des grands groupes de presse.

Oui, parce que ce sont des pôles préexistants, des entités déjà constituées, avec une sédimentation longue qui fait autorité… Ils n’ont pas été pensé pour le web, ils y sont descendus.

Que penser alors de l’échec de Rue 89 ? Il a dû être acheté par Le Nouvel Observateur, lui-même ensuite vendu aux propriétaires du Monde. Cela ne signe-t-il pas l’échec d’internet à faire vivre un autre journalisme ?

Les grands groupes de presse qui ont du capital ont évidemment plus de facilité à investir. Je ne dis pas que sur le web, ce qui est produit de manière professionnelle est à l’abri des assauts du capital. Evidemment, non. On reste dans des systèmes capitalistes généraux, et pour survivre, on est bien obligé de se fondre un peu là-dedans. L’exemple de Rue 89 n’invalide pas pour autant, selon moi, le fait que sur le net des formes nouvelles se créent.

En fait, il s’agit d’inventer un autre modèle économique.

Un format idéal serait à la fois indépendant de la sphère publique, de l’Etat, et des intérêts capitalistes, tout en étant directement connecté à ses lecteurs. Et ce serait un journal qui appartiendrait aux journalistes. Parce qu’aujourd’hui, les principaux journaux fonctionnent avec une séparation stricte entre d’un côté la structure actionnariale, et de l’autre le journaliste, qui est un homo faber, qui fabrique son information, son produit. L’aliénation est maintenant maximale dans la presse.

Croyez-vous dans le don comme solution alternative de financement ?

C’est un pari louable, il faut voir ce que ça donne. Mais en l’état actuel, on ne peut pas se satisfaire de ce système qui cohabite avec de grosses machines soutenues par l’Etat et appartenant à quelques grands actionnaires. Il faut qu’il y ait des lois anti-concentration dans les grands médias pour remettre tout le monde à égalité. Pourquoi ne pas imaginer qu’après une réappropriation du pouvoir monétaire par l’Etat, celui-ci fasse en sorte qu’il y ait de l’investissement réparti équitablement entre plusieurs médias ? Il pourrait y avoir un impôt spécial pour la presse : ça pose la question de sa redistribution, mais c’est une piste.

L’Etat subventionnerait le journalisme ?

C’est compliqué. Le rôle de l’Etat est d’empêcher qu’augmentent les inégalités dans le secteur. Mais un système où les organes de presse sont ombilicalement liés à l’Etat n’est pas possible. L’Etat n’est jamais neutre. Il faut trouver un moyen pour que les entreprises de presse survivent grâce à leur public. Il faut organiser la médiation entre la presse et le public loin de tout intérêt économique parasitaire. Si on commençait par casser les grands monopoles en interdisant la publicité ? Je ne vois pas pourquoi le discours d’information est en permanence adossé à l’image d’une société marchande.

Supprimer la pub aujourd’hui, c’est faire tomber un nombre incalculable de titres.

Tant pis. On verra ce qui se relève, comment se réorganise le paysage médiatique. Sinon, on continue avec Patrick Le Lay qui nous vend son « temps de cerveau disponible »… Il faut arrêter avec ça. Ca ne peut plus constituer un projet de civilisation honnête. Si l’Etat commençait à briser le monopole des grands groupes par la loi, si on décidait que les entreprises de presse ne doivent être financées principalement que par leur public, cela changerait la donne.

Le problème est qu’aujourd’hui, la crise économique de la presse se double d’une perte de légitimité au sein de l’opinion publique.

Les deux sont très liés. Libération meurt par exemple de son modèle économique tout autant que de son positionnement éditorial. Si ce journal n’avait pas fait ce virage très libéral, qui lui a aliéné ses lecteurs, il n’en serait pas là aujourd’hui. La liberté d’une ligne éditoriale, elle est liée aux rapports de propriété dans les médias.

A partir de quoi le journalisme doit-il se réinventer aujourd’hui ?

De l’audace éditoriale. Mais le problème dépasse le secteur de la presse, c’est un problème politique. La réappropriation du pouvoir des journalistes sur le secteur de la presse, c’est la même question que la réappropriation des ouvriers sur leur usine. Sans réorientation des rapports de production et de propriété sur lesquels s’appuie la superstructure dont fait partie la presse, il n’y aura pas d’émergence d’une presse réellement alternative. Sans une révolution générale, il n’y aura pas de modèle économique viable pour cette presse alternative. La presse n’est que le reflet de l’infrastructure sur laquelle elle est adossée et de ses problèmes.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin


- Clément Sénéchal est l’auteur de Médias contre médias, La société du spectacle face à la révolution numérique.


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Source et photos : Barnabé Binctin pour Reporterre.

Dessin : Philippe Mouche.

Lire aussi : La presse dominée accuse un média alternatif d’avoir crevé des Vélib.


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