Face aux boues rouges toxiques, l’État sommé d’agir

13 février 2019 / Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre)

Mardi 12 février, les membres de l’association ZEA ont déversé des boues rouges devant le ministère de la Transition écologique. Issues de l’usine d’alumine Alteo de Gardanne, ces boues chargées en métaux lourds et radioactives sont stockées près de zones habitées, et « valorisées » sous le nom de Bauxaline.

  • Bouc-Bel-Air (Bouches-du-Rhône) et Paris, reportage

Ça s’est passé en quelques instants, peu avant 9 heures, ce mardi 12 février. Un camion-benne a manœuvré boulevard Saint-Germain, à Paris. À la fin de sa marche arrière, devant la porte du ministère de la Transition écologique et solidaire, il a levé sa benne pour en déverser le contenu sur le trottoir : dix tonnes de boues rouges, les résidus de la production de l’usine d’alumine Alteo de Gardanne (Bouches-du-Rhône). Une dizaines de militants écologistes ont déployé des banderoles. « Stop aux territoires toxiques ! L’État doit agir ! » L’association ZEA a revendiqué cette action de désobéissance civile. Au même moment, plusieurs activistes ont « livré » également une tonne de boues rouges, non loin de l’Arc de Triomphe, devant le siège parisien de HIG, un fonds d’investissement étasunien propriétaire d’Alteo.

Déversement de boues rouges de l’usine d’alumine Alteo de Gardanne devant le ministère de la transition écologique le 12 février.

« On a décidé de prendre nos responsabilités et de livrer des boues rouges toxiques aux responsables pour qu’ils apprennent eux aussi à vivre avec la pollution ! » a proclamé devant le ministère, Olivier Dubuquoy, un des fondateurs de ZEA. Il dénonce la dangerosité des déchets du traitement de la bauxite, dans lesquelles on trouve des métaux lourds, de l’arsenic… et un taux de radioactivité supérieur aux normes. De son côté, Alteo prétend toujours à « l’innocuité » des résidus de sa production, devenus même un produit commercialisable, breveté sous le nom de Bauxaline. Pour produire l’alumine, qui entre dans la composition des écrans de téléphones portables, dans des céramiques, des abrasifs ou qui sert encore dans l’armement, il faut traiter le minerai de bauxite (naturellement rouge) à grand renfort de soude et d’eau. Il s’agit du procédé Bayer, inventé à Gardanne voilà 120 ans et toujours utilisé sur place.

Depuis 2015, les écologistes haussent le ton pour que les fameuses boues rouges ne soient plus disséminées dans l’environnement. Depuis le 1er janvier 2016, Alteo ne peut plus envoyer la partie solide de ses effluents dans la conduite de 50 km qui les déversait depuis 1966 dans le canyon marin de Cassidaigne, au cœur d’un espace devenu Parc national des Calanques.

Devant le ministère de la Transition écologique et solidaire le 12 février.

En conséquence, le stockage à terre a repris, à raison de 350.000 tonnes par an, estime ZEA, sur le même lieu utilisé jusque dans les années 1960 : la colline de Mange-Garri, sur la commune de Bouc-Bel-Air, située au-dessus de l’usine. Les quartiers résidentiels en contrebas reçoivent toujours les poussières du site de stockage, et ce même si Alteo assure avoir pris les mesures nécessaires pour que cela ne se reproduise plus.

« Nous allons lancer une étude épidémiologique participative » 

Les conséquences sur la santé des riverains sont probablement graves. Les plus proches habitent le long de ce qu’Aurélien Carrodano, Gardannais de naissance et soutien parisien de l’action de ZEA, surnomme « le chemin des cancers ». Pas une famille n’est épargnée par le mal le long de cette voie. « L’été dernier, l’un des riverains, lanceur d’alerte historique, M. Khaldi, est mort de multiples cancers. Mais il est difficile d’établir formellement le lien avec la concentration de boues rouges. C’est pour cela que nous allons lancer une étude épidémiologique participative, dite Epseal, comme celle faite à Fos-sur-Mer », explique Olivier Dubuquoy, tout en déplorant que l’État ne se charge de l’évaluation des risques et de la protection des populations. « Les conditions de stockage de ces résidus sur le site de Mange Garri, et en particulier leurs conséquences sur les riverains et l’environnement, font l’objet d’une attention forte de nos services », considère pour sa part le cabinet de François de Rugy, ministre de la Transition écologique et solidaire, dans un courriel adressé à Reporterre.

Une partie du site de Mange-Garri avec les deux filtres-presses et la conduite qui leur achemine les boues rouges depuis l’usine Alteo de Gardanne.

L’action de ZEA qui a connu son dénouement ce mardi à Paris a commencé un samedi ensoleillé où il faisait bon se promener dans la pinède de Mange-Garri. Ce que faisaient d’ailleurs des joggeurs et autres vététistes croisés ce jour-là. Crottin et traces de fer à cheval jalonnaient le chemin, confirmant la vocation de loisirs du site. Une demi-douzaine d’activistes partageaient le sentier avec autant de journalistes. Après une courte descente, l’aire de stockage est apparue : une immense clairière, rouge. Ni panneau ni clôture… rien ne dissuadait le promeneur de venir là.

Les militants se sont arrêtés devant un tas de boues rouges haut comme deux hommes. La terre était couverte de petites taches blanches. « C’est de la soude. Le fait qu’il y ait des déchets aussi pourris dans la nature nous oblige de passer outre la loi pour dénoncer le scandale sanitaire et faire protéger les citoyens », a dit Aurélien Carrodano. Puis une tractopelle est arrivée, suivie par le camion qui a rallié Paris, à 770 km de là. Au bout de quelques godets, en une quinzaine de minutes, le chargement était fait.

Sur le site de stockage de Mange-Garri, les activistes de ZEA chargent le camion qui va transporter les boues rouges à Paris.

« Franchement on pourrait venir toutes les semaines. On prend chez eux et on livre là-haut. Ça montre que n’importe qui peut venir se servir, a commenté Olivier Dubuquoy. Nous reviendrons pour faire des livraisons aux responsables tant qu’ils ne mettront pas fin aux pollutions », promettaient déjà les militants de ZEA.

ZEA dénonce une « dissémination de la pollution » à cause de la commercialisation de la Bauxaline 

Le danger des boues rouges ne se circonscrit pas aux abords de l’usine et de Mange-Garri. ZEA dénonce une « dissémination de la pollution » à cause de la commercialisation de la Bauxaline. En juillet 2018, les préfectures des Landes et des Pyrénées-Atlantiques ont autorisé l’utilisation de ce produit sur le site de l’aciérie Celsa (communes de Tarnos et de Boucau), situé parmi les infrastructures du port de Bayonne. Sur place, la Bauxaline devait servir pour une opération de traitement de terres d’excavation chargées en plomb. Mais les autorités ont fait volte-face, après que le portique de détection de la radioactivité de l’entrée du site a sonné plusieurs fois au passage des camions, comme l’a révélè ZEA. Les préfets ont pris un arrêté sans équivoque, le 25 janvier, pour obliger Celsa à stopper « tout apport et toute utilisation de Bauxaline » et de faire « évacuer les réfractaires traités à la Bauxaline ainsi que la Bauxaline en vue d’un traitement ou d’une élimination », dans un délai de trois mois.

Arrêté interpréfectoral du 25 janvier pour l’arrêt de l’utilisation de la Bauxaline.

ZEA salue cette décision comme « le courage manquant à François de Rugy et à la préfecture des Bouches-du-Rhône […]. Nous demandons à l’État de caractériser les boues rouges et leur appellation commerciale, la Bauxaline, comme des déchets dangereux et non pas comme des produits valorisables que l’on peut retrouver dans nos communes, dans nos tuiles, nos champs et autres produits de la vie quotidienne… » poursuit l’ONG. L’opacité régnant, elle appelle « les chauffeurs qui seraient amenés à transporter des boues rouges à prendre contact » avec elle, pour qu’elle puisse identifier « les endroits où sont disséminées ces déchets toxiques ». Un travail de fourmi en attendant que l’État prenne ses responsabilités.

Ni Alteo ni HIG n’ont répondu aux sollicitations de Reporterre.


SANS SE PRESSER, LA JUSTICE CERNE ALTEO

En ce début d’année 2019, la justice a rappelé à l’ordre Alteo. Le 25 janvier, la cour administrative d’appel de Marseille a confirmé la décision de juillet 2018, intimant à l’industriel de se mettre en conformité au sujet des polluants rejetés en mer, au 31 décembre 2019. L’avocat d’Alteo en fait une affaire de chantage à l’emploi. Si la décision est appliquée, il en résulterait des « conséquences difficilement réparables » pour l’usine de Gardanne, qui « devrait alors fermer et cesser son activité », a-t-il déclaré. L’usine génère 700 emplois directs et indirects. Depuis le 1er janvier 2016, des filtres-presses séparent les effluents liquides et solides sur le site de Mange-Garri. Les liquides sont évacués dans la mer, au large de Cassis par une conduite de 50 km.

L’usine Alteo de Gardanne.

Le 29 janvier, ce sont d’autres faits qui étaient jugés au tribunal de police. Frédéric Ramé, président d’Alteo, comparaissait en tant que personne morale aux côtés de Jean-Paul Leredde, le directeur du site. Ils sont poursuivis pour un défaut d’information, estimé trop tardif, et le non-déclenchement du plan de mesure d’urgence (PMU), à la suite d’une fuite de soude qui a touché le voisinage. Le mercredi 9 mars 2016, une canalisation sous pression de l’usine s’était rompue, laissant échapper une vapeur chargée de soude qui a recouvert d’une pellicule blanchâtre des voitures et des édifices sur un périmètre de 35 hectares. Fort heureusement, l’accident s’est produit en pleine nuit, ce qui fait qu’aucune victime n’a été à déplorer. Le procureur a demandé au tribunal, pour les deux infractions, des peines maximales de « 1.500 euros d’amende x 2 » pour M. Leredde et « 7.500 € x 2 » pour la société holding Alteo. La décision est attendue dans les jours prochains.

Pour finir le chapitre judiciaire, ZEA, des riverains de Mange-Garri et des pécheurs sont toujours en attente des suites que pourrait donner le procureur de la République à leur plainte déposée contre X pour « mise en danger de la vie d’autrui, par la violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité ».



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Source : Pierre Isnard-Dupuy (collectif Presse Papiers) pour Reporterre

Photos : © Pierre Isnard-Dupuy (collectif Presse Papiers)/Reporterre sauf vues aériennes : © ZEA
. chapô : mardi 12 février 2019, à Paris.



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  Arrêté interpréfectoral du 25 janvier pour l’arrêt de l’utilisation de la Bauxaline.
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